MEMORABILIA

«Pourquoi l’Europe n’a pas trouvé en elle les ressources pour juguler la pandémie» Paul THIBAUD

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TRIBUNE – Dans une magnifique réflexion, le philosophe, ancien directeur de la revue Esprit*, s’interroge sur le lien entre l’individualisme occidental qui s’estime délivré de toute dette envers notre passé familial et collectif et le lourd bilan de la crise sanitaire dans la plupart des pays d’Europe et aux États-Unis.

Par Paul Thibaud
11 mai 2020.
Le FIGARO
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Si l’inquiétude «virale» s’est aussi rapidement étendue, c’est parce que nous nous trouvons dans une condition politique nouvelle, que désigne l’expression «fin de l’histoire». Beaucoup devraient s’en souvenir, en 1957 et en 1968, la grippe a fait en France de nombreuses victimes, mais des inquiétudes et des passions de nature politique avaient alors priorité. Depuis que les grandes questions politiques sont dites forcloses, nous n’avons plus d’autre but commun que la protection et la satisfaction des individus, objectif dont l’unicité s’est imposée à bas bruit, par défaut, validé par l’allongement de la vie. La menace du Covid-19 jette le désarroi parce qu’elle dément un projet et une croyance autour desquels l’idéologie de l’époque s’est organisée.

 

L’idéologie aujourd’hui prise en défaut est à deux branches, indissociables selon de bons auteurs mais qui se présentent séparément à notre attention: l’individualisme et l’universalisme. Deux faces de la même médaille, deux manières de refuser toute identité, toute structure partielle. Bien qu’il ne corresponde pas à la vue que nous avons spontanément du monde, le pari mondialiste s’est imposé ces dernières décennies, quand le «marché global» a semblé lui donner corps. On affirme actuellement qu’il faut le reconsidérer, un tel retournement est-il possible?

Quant à l’autre face de la médaille, la face individualiste, elle est plus ancrée dans la mentalité commune que le mondialisme, qui reste une utopie élitiste. Elle exprime la conviction que rien ne vaut plus que nos vies, ce qui porte à voir la mort comme un appendice de la vie sans signification propre. L’expression «fin de vie» qui s’est imposée, est révélatrice. Elle l’est encore plus quand on affirme que cette fin doit advenir «dans la dignité». La demande d’euthanasie correspond à cette idée d’un point final dont tout le sens tient à ce qui précède.

Si les morts solitaires dans les services de réanimation et les Ehpad ont démenti ce qu’il y a d’euphorique dans une vision sécularisée de la «bonne mort», elles n’ont pas pour autant défait le lien exclusif qui fait de la mort une dépendance de la vie. Les plaintes, les protestations qui ont suivi les départs «sans adieu», parmi les tuyaux et les tubes, conduisent rituellement à la même question: peut-on dans ces conditions «faire son deuil»? On admet que la séparation peut être douloureuse mais on la voit toujours comme totale, puisqu’il n’y a pas de lieu de rencontre entre les vivants et ceux qui les ont précédés. On s’inquiète du «mourir», du mauvais moment à passer, et non de la mort qui s’ensuit. Il n’y a pour nous d’ontologie que de la vie.

En Occident, l’autorité de l’antérieur a été submergée par la montée de l’autonomie

L’humanité faite de plus de morts que de vivants, c’était il y a peu, une évidence. La tendance actuelle est au contraire à exclure les morts de l’humanité, du moins en tant que celle-ci est active et délibérante. Pour notre humanité, le passé est un matériau et non un partenaire. Cette attitude s’est affirmée peu à peu à partir de la situation inverse où prévalait la loi immuable des ancêtres. En Occident, l’autorité de l’antérieur a été submergée par la montée de l’autonomie. Les paroles ultimes de l’ancêtre «sentant sa mort prochaine», les sages conseils distribués par testament ont été chez nous les dernières expressions du monde de l’hétéronomie et de l’immuable.

Le silence imposé au mourant en perte de majesté, nous laisse à la fois libérés et appauvris, sans moyens, faute de contacts avec les hommes et les mondes d’avant, de prendre aucune distance avec l’activisme dans la production et la consommation. Nous sommes dans une humanité «réduite aux acquets», héritant matériellement de gens dont les valeurs et les soucis suscitent à peine notre curiosité. Marx a donné la formule de ce positionnement: les hommes font leur propre histoire, mais ils ne savent pas quelle histoire ils font: puisqu’ils agissent à l’aveugle, seul compte le résultat de leur action. Ce mépris pour les contingences de la création est un trait général de notre modernité extrême, il explique par exemple l’allégresse avec quoi on imagine de détacher l’apparition de l’enfant et l’union sexuelle. Évoquer le «parent d’intention» par exemple, c’est montrer de quel survol du réel nous sommes devenus capables.

C’est dans le souvenir que s’ouvre la voie de la sagesse et de l’invention

À quoi on peut opposer la complexité des rapports de chacun avec son père et sa mère. Dans le cadre de la famille qui nous réunit d’abord avec eux, ces relations ne peuvent être que troublées d’un côté par les projections et appropriations, de l’autre par l’impatience de couper le cordon et de tuer le père. C’est après la mort, dans le travail du souvenir, que ces relations deviennent égalitaires: jeu de questions, de regrets, de résurgences inattendues, engendrés par le sentiment qu’était incomplet ce qui a été d’abord vécu. C’est dans le souvenir que s’ouvre la voie de la sagesse et de l’invention, d’autant plus féconde qu’on reconnaît le biographique comme une simple esquisse.

 

La fin du culte des ancêtres ne signifie pas nécessairement rupture individualiste ou universalisme par oubli. Dans un contexte d’égalité peut se développer, grâce à l’écart générationnel, un échange où la compréhension de ceux qui ont précédé est la voie de l’invention de soi, donc de l’ouverture de l’histoire aux personnes comme aux peuples.

Si la réduction de la famille au jeu des droits et des désirs individuels est une voie stérile parce qu’irréaliste, il en va de même de l’idée symétrique (l’individualisme et l’universalisme direct font la paire) d’une dissolution des peuples dans la mondialité juridique et commerciale. Dans la crise présente, il s’est avéré que, même dans le cadre de l’Europe, les communautés civiques ont réagi différemment, ont manifesté des différences essentielles. Ce qui dément le fatalisme unificateur auquel les élites occidentales se sont vouées.

L’histoire de la littérature, en particulier celle des grandes créations, résonne de résurgences, souvent après oubli : Ésope et La Fontaine, Shakespeare et Hugo, Montaigne et Pascal…

C’est pourquoi la relance, ou la renaissance, attendue ne peut être dissociée d’une réforme de notre conscience historique et anthropologique au profit d’une humanité féconde, composant un entrelacs productif. Ce dont les indications ne manquent pas dans notre patrimoine.

L’hagiographie catholique associe des vocations singulières, opposées parfois comme celles de Pierre et de Paul, des esquisses rapportées à la descente de Dieu dans la particularité, à travers Jésus de Nazareth. L’histoire de la littérature, en particulier celle des grandes créations, résonne de résurgences, souvent après oubli: Ésope et La Fontaine, Shakespeare et Hugo, Montaigne et Pascal, Augustin et Rousseau…

En politique, même une période où il a fallu prendre parti comme celle du pétainisme, de la France libre et de la Résistance montre, si on n’y voit pas qu’une occasion de prêche, qu’à côté de choix résolus, il y a eu des déterminations tardives et des impasses tragiques qui ont pu se frôler et s’éclairent réciproquement. Faite d’actions personnelles, l’histoire n’avance pas en cadence, ce pour quoi elle est indication autant qu’inscription, sans que nous en apercevions la fin.

À la différence de la Chine totalitaire et de l’Orient confucianiste, l’Europe n’a pas trouvé chez elle les ressources pour affronter la pandémie virale. Sans doute les avait-elle précédemment occultées et délaissées, grisée qu’elle était par une hypermodernité utopique, fataliste et sans ancrage.

* Ancien président de l’Amitié judéo-chrétienne.

 

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