MEMORABILIA

Chantal Delsol: «Le “en même temps”, une politique inclusive inadaptée aux temps tragiques»

TRIBUNE – La «philosophie de l’inclusion» constitutive du macronisme révèle son impuissance en des temps où l’essence du politique redevient l’éthique de la décision et la hiérarchie des priorités, estime la philosophe*.

Par Chantal Delsol
13 mai 2020
Le Figaro.

Le «en même temps» de notre président, devenu parfois bien étrange en ce temps de crise, n’est pas un simple jeu de caractère du genre Embrassons-nous, Folleville! Il relève de la philosophie postmoderne, inspirée par des écrivains comme Lyotard ou Derrida, qui suit et renverse la modernité des grandes idéologies. C’est une philosophie de l’inclusion. Tout est vrai à la fois (dans la pensée postmoderne, le vrai est un moment du faux, la notion de vérité n’a pas de sens) tout est bien, tout doit être voulu à la fois. Les alternatives font partie des poubelles de l’histoire, elles sont révolues.

 

C’est ainsi que l’on doit pouvoir en même temps demander aux Français d’être confinés ET d’aller voter, ouvrir les écoles ET assurer la sécurité absolue des enseignants. De la même façon que, avant la crise sanitaire, le projet politique était de réduire la dette ET de développer encore l’assistance ; de libérer ET de protéger ; et généralement, de s’inscrire à gauche ET à droite.

La pensée inclusive représente un courant de pensée très actif au sein de l’Occident contemporain. Les hiérarchies morales étant bannies parce que discriminantes, tous les comportements ou façons de voir sont également bons. Cette indistinction éthique engendre ce qu’on appelle ici l’inclusion: rien n’est exclu, tout est inclus. Dans la vie sociale, l’exemple souvent invoqué est celui des types de famille: ladite «famille normale» (père-mère-enfants) perd sa prééminence et tous les autres types de famille sont également légitimes et considérés.

Il n’existe plus de divergences, seulement des différences qui sont toutes bienvenues, puisque toutes ont la même valeur

La hantise présente de la discrimination relève d’un imbroglio conceptuel. Que tous les humains quels que soient leur rang ou leurs capacités soient également dignes et égaux en valeur, c’est pour nous une certitude profonde, enracinée dans nos origines culturelles. De cette dignité substantielle égale on déduit, dans un raccourci saisissant, que tous les comportements sont égaux en valeur.

L’indistinction éthique produit des retombées significatives sur l’éthique de la décision. En effet, pourquoi choisir tel parti plutôt que tel autre, telle option plutôt que telle autre? Parce que tel ou telle est considéré par le décideur comme meilleur – c’est la hiérarchie qui permet le choix. S’il n’y a plus de hiérarchie, alors il faut tout vouloir à la fois. C’est la politique de l’inclusion, qui a été conceptualisée par des intellectuels européens au sujet de l’avenir de l’institution européenne. Par exemple Ulrich Beck affirmait qu’il fallait assurer la sécurité de l’Union et aussi intégrer la Turquie, ouvrir l’Europe à tous les pays demandeurs, permettre les appartenances multiples et aussi assurer la cohésion. Vouloir tous les bienfaits à la fois: conscient de cette apparente contradiction il lui conférait un nouveau nom: «le loyalisme polygame».

La pensée du «en même temps» ne rejette ni ne repousse rien. Exclure, c’est décréter incompatible avec un ensemble. Dans cette vision des choses, rien n’est incompatible: tout doit être inclus. Il n’existe plus de divergences, seulement des différences qui sont toutes bienvenues, puisque toutes ont la même valeur. On s’étonnera: comment expliquer alors l’hostilité contre les gouvernements illibéraux, le populisme identifié à une lèpre? C’est bien simple: tout est inclus, sauf ceux qui croient encore à l’exclusion: par exemple ceux qui pensent que tous les immigrés ne sont pas bienvenus sur notre sol, ou bien ceux qui pensent que toutes les formes de famille ne sont pas dignes du nom de «famille».

Ces derniers constituent le camp du mal, contre lequel lutte vaillamment le camp de l’inclusion, camp du bien. Ainsi, le président Macron incorpore dans son camp la droite et la gauche réunies, son seul adversaire sérieux restant le Rassemblement national, considéré comme parti de l’exclusion.

Nous avons plutôt besoin de dirigeants qui nomment et désignent leurs choix, tout en délaissant les autres choix enviables qu’ils auraient pu faire – et qui assument la responsabilité de leurs décisions discriminantes

La philosophie de l’inclusion qui se trouve derrière le fameux «en même temps» traduit à la fois une forme de relativisme moral et une neutralisation volontaire des convictions, bien caractéristique de l’époque. Après le cruel XXe siècle, nos contemporains ont tendance à penser, comme les stoïciens ou les épicuriens anciens, que ce sont nos convictions qui nous entraînent par le fond. Il ne s’agit pas de s’attacher à une croyance, une valeur, un principe. Il s’agit de tout aimer.

C’est le crédit soudain, et devenu si banal, du «gagnant-gagnant». Bien sûr, cette expression a une signification précise dans la théorie des jeux. Mais le langage courant s’en est emparé pour décrire le refus de toute alternative et le privilège donné aux situations où l’on jouira (en principe!) de tous les bienfaits à la fois, où il n’y aura (c’est le paradis) que des gagnants.

Mais l’appel à «tout choisir» révèle aussi cette incapacité du choix révélatrice du caractère infantile de la modernité. Cette incapacité de choix que l’on voyait à l’œuvre, par exemple, chez Gide: «Tout ce qu’il y a de perles dans la mer, de plumes blanches au bord des golfes, je ne les ai pas encore toutes comptées.» «Choisir c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste», dit l’auteur des Nourritures terrestres : hé oui! Cela s’appelle grandir. Infantile, cette incapacité à choisir traduit le refus du caractère substantiellement tragique de l’existence. Nous sommes tous des personnages de la tragédie, et si nous voulons l’ignorer, malheur à nous: le destin décide à notre place et la vicissitude nous rattrape. Quinze ans après sa subtile invention, le «loyalisme polygame», qui voulait pour l’Europe tous les avantages et leur contraire, voit la porte fermée à la Turquie, la floraison en Europe de gouvernements illibéraux, le Royaume-Uni qui adopte le Brexit.

La politique de l’inclusion peut apparaître comme l’expression de l’infinie tolérance et de l’amour universel. La volonté de tout aimer est un oubli de la conviction, et par là un refus de croire et d’espérer, un état d’ataraxie pragmatique où tout se vaut et où rien ne vaut. C’est en fait un état d’esprit flottant et dilatoire, qui relève du papillonnage immature et du refus des convictions profondes. Nous avons plutôt besoin de dirigeants qui nomment et désignent leurs choix, tout en délaissant les autres choix enviables qu’ils auraient pu faire – et qui assument la responsabilité de leurs décisions discriminantes (hé oui! «discriminer» signifie: «choisir le meilleur» aussi bien que «distinguer». Le tabou qui s’attache aujourd’hui à ce mot est une absurdité idéologique ; une vie humaine repose sur un permanent «choix du meilleur»).

La politique inclusive est une manifestation postmoderne de l’esprit utopique. Une crise comme celle que nous traversons restaure le tragique et impose les alternatives. Nous n’avons pas besoin d’infantilisme politique.

* De l’Institut. Dernier livre paru:«Le Crépuscule de l’universel», Éditions du Cerf, 2020.

 

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