MEMORABILIA

« POUR UNE DISRUPTION CONSERVATRICE » Christophe Boutin

L’Incorrect
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Il ne restera rien du monde promis par Emmanuel Macron et ses séides progressistes. Rien sinon des mots dont le sens se retourne contre leur projet même. Peut-être le faux sera-t-il, pour une fois, un moment du vrai ?

 

Disruption: Rupture. Fracture » (Litré, 1874) ; « disruptif: qui sert à rompre, atesté depuis le XVIe». Comme celui de « résilience », ces deux termes font partie du vocabulaire obligé de ceux qui nous préparent « le monde d’après ». Ainsi en est-il du publicitaire Jean-Marie Dru, selon lequel « il nous faudra des milliers d’idées disruptives pour réparer (sic) le monde ». Dans un entretien donné au Point, au style empruntant aux publicitaires de Lauzier et à Paulo Coelho, citant Gandhi (« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde »), que veut dire l’auto-proclamé pape français de la disruption ? Que la crise nous imposera de sortir des sentiers battus et qu’il nous faudra « être résolument inventifs, créatifs, disruptifs ». Diable. Et quelle, ou plutôt quelles disruptions ?

 

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« Une disruption sociétale pour poursuivre sur notre lancée solidaire, économique pour repenser l’équilibre entre le marché et l’État, politique pour refonder le vivre-ensemble, écologique pour protéger les générations futures ». Et : « Je crois que la période d’interconnexion, d’horizontalité, de transparence et d’altruisme que nous vivons s’accentuera », conclut le visionnaire. Qu’une situation de crise comme celle que nous traversons nous conduise à nous réinventer, nul n’en disconviendra et chacun s’en félicitera.

C’est le cas sur le plan pratique : « Ceci n’est pas un masque de plongée mais un élément de respirateur » déclare un « disrupteur » qui sauve ainsi des vies. Est-ce nouveau? Nombre d’inventions, sinon toutes, sont le fruit d’une intuition « disruptrice »: « Et si, au lieu de m’en servir pour faire des feux d’artifice, j’utilise la poudre pour propulser une masse et en faire une arme? » se sont ainsi demandé, à quelques siècles de distance, l’artificier du Moyen-Âge et le jeune en apprentissage de citoyenneté. Mais disrupter pour quoi, et vers où? Disrupter devrait aussi conduire à changer sa vision du monde, à remettre en cause ce qui semblait être une évidence, à questionner ses choix antérieurs.

 

Par définition même, la disruption vient briser une doxa, et celle de notre temps est progressiste.

 

Pourtant, on comprend bien dans la prose disruptive qu’il ne s’agit que d’accélérer par de nouveaux sauts l’inéluctable marche en avant vers les lendemains qui chantent: il n’est aucun élément évoqué qui ne fasse partie de la doxa progressiste, de l’horizontalité à la solidarité et du vivre-ensemble à la transparence. Quels sont pourtant ces « disrupteurs » historiques révélés par les crises que cite l’auteur? « Roosevelt après la crise de 1929, Churchill et de Gaulle pendant la dernière guerre mondiale ». « Ces trois leaders – continue t-il – ont su adopter des stratégies et mettre en place des plans d’action extrêmement innovants, en rupture avec la pensée conventionnelle de leur époque, alors qu’ils sont connus pour avoir eu au départ une sensibilité clairement conservatrice ».

Et l’on comprend ici l’aveuglement de l’auteur, car ce n’est pas alors ou bien qu’ils étaient conservateurs, mais au contraire parce qu’ils l’étaient que les politiques cités ont pu répondre aux crises auxquelles leurs pays devaient faire face, en cassant le moule idéologique de leur époque. Le discours d’investiture de Roosevelt en 1933, posant les bases du New Deal, est ainsi un discours de rupture, comme le seront ceux de Churchill ou, par exemple, celui prononcé par de Gaulle à Bayeux en 1946. Rupture donc, mais contre les dérives modernistes, car sur quoi insistent-ils tous? Sur la nécessité de restaurer l’État national comme de respecter des valeurs morales et spirituelles.

 

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L’équilibre entre le marché et l’État? Aucun d’entre eux ne croit qu’il puisse être spontané, et tous pensent que le politique doit pouvoir avoir le dernier mot: « Il faut un contrôle strict des activités bancaires, de crédit et d’investissement », déclare Roosevelt. Pas d’horizontalité chez eux, pas de fausse transparence, mais une vraie verticalité du pouvoir. Quant au « vivre-ensemble » il leur est d’autant plus évident qu’ils présupposent tous l’existence d’une communauté nationale, et qu’aucun n’a le projet de faire coexister sur le même sol un arc-en-ciel multiculturel. Ces trois hommes réagissent donc face aux crises – et de manière efficace, redressant leurs pays respectifs – non en oubliant leurs fondements intellectuels dans une disruption, mais au contraire en faisant appel au bon sens conservateur pour subvertir… la subversion moderne.

Non pas pour revenir à un mythique Âge d’or, car tous ont effectivement innové, mais en bâtissant sur les principes conservateurs et en refusant de se laisser entraîner dans cette fuite en avant qui est l’une des marques du progressisme. Les conséquences d’ailleurs ont été de dresser contre eux les progressistes: contre la politique du New Deal et ses relents autoritaires, contre un Churchill qui sort battu des élections de 1945, et contre de Gaulle, socialistes et partisans de la construction européenne coalisés finissant par l’abattre en 1969. Retenons deux choses.

 

La seule « disruption » qui existe est bien celle qui romprait avec cette doxa, et la seule remise en cause structurée du progressisme est représentée par le conservatisme. Que la disruption, entendue comme possibilité d’imaginer l’avenir autrement, soit nécessaire après cette crise, c’est certain; mais elle ne peut donc être que conservatrice : quand la révolution n’est pas dans la révolution, elle est dans l’ordre.

 

La première est que, pour être utile, la disruption ne peut exister sans un fonds culturel. Imaginer ce qui n’a jamais été pensé suppose d’avoir beaucoup pensé avant, et de savoir analyser les conséquences pour ne pas créer plus de dommages, de risques, de dangers. On peut certes tout imaginer en politique, mais pour savoir où l’on va, encore faut-il savoir d’où l’on vient. La seconde est que, par définition même, la disruption vient briser une doxa, et que celle de notre temps est progressiste. En ce sens, il n’y a pas et ne peut y avoir, même étymologiquement, de « disruption » progressiste, car il n’y a alors point de rupture et pas plus de fracture, mais simplement l’accélération d’un mouvement. La seule « disruption » qui existe est bien celle qui romprait avec cette doxa, et la seule remise en cause structurée du progressisme est représentée par le conservatisme. Que la disruption, entendue comme possibilité d’imaginer l’avenir autrement, soit nécessaire après cette crise, c’est certain; mais elle ne peut donc être que conservatrice : quand la révolution n’est pas dans la révolution, elle est dans l’ordre.

 

Christophe Boutin

 

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