MEMORABILIA

«Il faut acter la résurgence des nations et en extraire le meilleur» Phillip Blond.

GRAND ENTRETIEN – Pour cet ancien conseiller de l’ex-premier ministre britannique David Cameron, la crise du coronavirus devrait accélérer l’effritement de «l’ordre libéral international» et précipiter le retour des nations.

15 mai 2020.
Le Figaro.

C’est l’un des penseurs britanniques les plus influents. Conseiller de David Cameron en 2010, avant de prendre ses distances avec l’ex-premier ministre, Phillip Blond a théorisé dans son essai «Red Tory» le concept de toryisme rouge , c’est-à-dire un conservatisme à la fois traditionnel, populaire et social, à droite sur le plan culturel mais s’émancipant, sur le plan économique, d’un certain libéralisme dévoyé par la globalisation. La crise du coronavirus devrait, selon lui, accélérer l’effritement de «l’ordre libéral international» et précipiter le retour des nations. Phillip Blond voit dans cette crise sanitaire le catalyseur d’une restructuration politique plus vaste entamée depuis le Brexit. Il analyse la stratégie britannique face au virus et ses conséquences sur l’Union européenne


LE FIGARO. – De nombreux observateurs français estiment que la crise du coronavirus marque le début d’une nouvelle ère. Partagez-vous ce point de vue?

Phillip BLOND.- Je ne suis pas certain que cette crise débouche sur un réel changement. Historiquement, l’on remarque que les grandes pandémies ont souvent eu peu de conséquences. La peste d’Athènes en 430 av. J.-C. n’a pas mis fin à la guerre contre Sparte. De même, la grippe espagnole de 1918 n’a pas remis en question le paradigme capitaliste et les équilibres sociaux alors dominants. Les pandémies qui ont vraiment changé le cours de l’histoire se caractérisent par une mortalité extrêmement élevée. La peste noire, en éliminant entre le tiers et la moitié de la population européenne, a considérablement réduit la main-d’œuvre, ce qui a augmenté la rémunération des travailleurs et accéléré la fin du servage et l’évolution du rapport à la terre. De même, les maladies ravageuses importées par les Occidentaux en Amérique latine à l’époque moderne ont favorisé la colonisation hispanique et précipité la fin de nombreuses civilisations indigènes.

Cette pandémie accentue le statu quo et radicalise des processus déjà en place. Michel Houellebecq n’a sans doute pas tort lorsqu’il affirme que le monde de demain sera le même «en un peu pire», l’obsolescence des relations humaines étant appelée à s’intensifier. Les révolutions surviennent lorsque les classes moyennes font face à une très grande insécurité et à une frustration très vive, celles-ci créant une demande de soutien massif du haut, c’est-à-dire de l’État. Il est assez probable que l’État providence soit plus à la mode que jamais au sortir de la crise. Les plus précaires en auront besoin, tout comme la classe moyenne et les très nombreuses entreprises en lutte contre la faillite. La durée de cette crise est très incertaine. Et il en va de même de l’aptitude des différents États à faire face à ses conséquences économiques désastreuses. Notre mode de vie pourrait être affecté, tout comme notre rapport au capitalisme, à l’environnement et à des problématiques plus marginales comme la protection des animaux. Mais tous ces bouleversements demeurent encore très flous à l’heure actuelle.

La priorité est selon moi de réfléchir aux tendances lourdes, à la radicalisation des processus dont je parlais ci dessus, que la pandémie va exacerber. Politiquement, la tendance de fond correspond à l’effritement de l’ordre libéral international et à son remplacement par un autre mode de gouvernance. Nous pouvons donc nous demander si le coronavirus va ressusciter le libéralisme, ou sonner le glas définitif de cette idéologie. Allons-nous assister à l’essor d’une pensée communautaire postlibérale lucide ou demeurer impuissants face à la résurgence d’un nationalisme agressif et ethnocentré? En résumé, trois alternatives sont devant nous: un libéralisme à nouveau vigoureux, une recomposition postlibérale heureuse et une plongée dans les eaux troubles du nationalisme.

Le coronavirus est donc selon vous une étape dans une recomposition plus large?

Absolument. La décomposition du libéralisme s’opère déjà depuis plus d’une génération. Le libéralisme culturel et le libéralisme économique ayant agi de concert pour atomiser la société et détruire la vie des plus modestes, il était inévitable que des révoltes voient le jour pour répondre à l’insécurité économique et culturelle croissante des peuples. L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, les «gilets jaunes» ou même le Brexit que vous évoquez en sont des exemples probants. Ces tendances de fond précèdent largement le virus, celui-ci s’étant contenté de mettre à nu les limites d’un système fondé sur la mondialisation libérale et sur un individualisme postmoderne. L’histoire est tissée d’imprévus et il est difficile de dire de quoi l’avenir sera fait. La mondialisation forme selon moi un système extrêmement résistant qui va probablement survivre grâce à l’interdépendance désormais très avancée entre les hommes et les États.

Je crois que l’Europe demeure le phare de la civilisation occidentale, l’un des plus beaux joyaux de l’histoire humaine

Pour revenir au Brexit, il s’agit en effet d’une étape décisive. La Grande-Bretagne demeure l’une des nations les plus prospères et influentes au monde. Les grandes orientations communautaires, en particulier sur le plan migratoire, et la dimension technocratique du projet européen ont fini par rencontrer l’hostilité du peuple britannique. Celui-ci a voulu dire non au mépris cosmopolite et à l’arasement de son mode de vie. Le besoin d’un État protecteur, voire protectionniste, était au cœur du vote en faveur du Brexit, puis du vote pour le Parti conservateur (qui pour la première fois en un siècle a bénéficié d’un vote massif des classes populaires). Le gouvernement de Boris Johnson s’appuie désormais largement sur les travailleurs et sur les Britanniques précaires, à rebours d’un Parti travailliste colonisé par les gens d’en haut et les valeurs libérales (l’autonomie étant pour eux supérieure à la solidarité). Nous avons donc vécu une rupture politique absolument majeure. Le Brexit a été l’épicentre de cette révolution.

Vous avez vous-même voté contre le Brexit et avez été très critique par le passé à l’encontre de Boris Johnson. Votre point de vue a-t-il évolué depuis?

J’ai voté contre le Brexit car je crois que l’Europe demeure le phare de la civilisation occidentale, l’un des plus beaux joyaux de l’histoire humaine. La Grande-Bretagne a toujours combattu les ennemis de l’Europe et de l’Occident. Elle a à ce titre remporté de nombreuses batailles décisives. Et les cimetières européens sont remplis de tombes de soldats britanniques morts pour défendre notre héritage chrétien, nos libertés politiques et l’humanisme européen. Au regard de ces racines partagées, j’estimais qu’un départ de l’Union européenne était synonyme de désertion.

Je suis de plus en plus inquiet pour l’avenir du libéralisme authentique en Europe et je considère que les européistes, qui y sont soi-disant attachés, sont ses pires défenseurs

Cela étant dit, l’Union européenne n’est pas tout à fait l’Europe. Elle incarne même bien souvent l’exact opposé. Elle est progressivement devenue une sorte d’enclave épouvantable depuis laquelle une petite élite non élue et non représentative mène une guerre contre les valeurs auxquelles les peuples européens sont attachés. Cette hystérie progressiste se perpétue aujourd’hui, notamment à l’encontre des Polonais et des Hongrois. Le libéralisme contemporain est de plus en plus hostile à l’idée de liberté et essaie dorénavant d’imposer les valeurs des minorités à la majorité, châtiant avec sévérité tous ceux osent contester son entreprise funeste. Je suis de plus en plus inquiet pour l’avenir du libéralisme authentique en Europe et je considère que les européistes, qui y sont soi-disant attachés, sont ses pires défenseurs.

Je persiste à penser qu’un ordre européen alternatif et post-libéral est possible et j’espère pouvoir jouer un rôle dans son émergence. À cet égard, j’envisage dorénavant le Brexit comme une chance pour tout ce pour quoi je me suis toujours battu. Même si je déplore l’influence que nous avons perdue à travers cette sortie de l’Union européenne.

L’Union européenne a-t-elle été à la hauteur dans cette crise?

L’Union européenne n’a pas manifesté une quelconque solidarité avec qui que ce soit. Avec une telle crise, le mythe selon lequel l’Union européenne serait un projet politique pour contraindre l’Allemagne dans un espace qui la dépasserait ne peut que s’effondrer. Nous avons au contraire la preuve que l’Union européenne est un projet économique plaçant la totalité du continent européen sous domination allemande.

Boris Johnson a-t-il été trop attaché au maintien de l’activité économique, et ce au détriment des vies humaines, au cours de cette crise ?

Il est indéniable que les pays qui ont mis en place des confinements précoces connaissent une mortalité bien plus basse. Il n’y a qu’à observer les écarts entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. En effet, le bilan humain de la crise sanitaire en Grande-Bretagne est l’un des pires d’Europe, mais il est difficile d’identifier un coupable à qui toute la responsabilité incomberait. Nos conseillers scientifiques se sont montrés très arrogants et se sont appuyés sur des modèles mathématiques et des simulations faussés. Nous avons initialement couru après la chimère de l’immunité collective et nous ne nous en sommes jamais véritablement remis, bien que nous ayons changé de stratégie en cours de route, compte tenu de la catastrophe vers laquelle nous nous dirigions.

Je pense que l’autonomie poussée à l’extrême débouche sur l’autoritarisme et que le libéralisme culturel sans frein requiert la présence d’un État omnipotent et obèse

Le gouvernement est également fautif si l’on prend en compte le manque de stocks, notamment dans les kits de protection individuelle, et l’absence dans la planification. Mais il ne s’agit pas d’une faillite spécifiquement britannique.

Boris Johnson a, il est vrai, pris une mauvaise décision au départ en retardant inutilement le confinement. Si l’on peut comprendre que le Parti conservateur soit pointé du doigt, l’on peut aussi se réjouir que les vies humaines aient enfin pris le pas sur l’économie. Le fait que Boris Johnson ait frôlé la mort a certainement été décisif à ce titre.

Vous renvoyez dos à dos le libéralisme et l’étatisme. Cette crise met-elle en lumière la faillite de l’État et du marché?

Je pense en effet que l’autonomie poussée à l’extrême débouche sur l’autoritarisme et que le libéralisme culturel sans frein requiert la présence d’un État omnipotent et obèse. Les étatistes de gauche et les libertaires de droite refusent de voir cette réalité en face. Ce n’est pas pour rien que la Suède, l’un des pays les plus libéraux d’Europe, a un État providence si développé. Cet État n’a pas hésité à sacrifier les personnes âgées et les plus vulnérables sur l’autel de la liberté.

La crise a révélé que le tout-État et le tout-marché conduisaient à la faillite et que ces institutions devaient être encadrées par une valeur supérieure. Quasiment aucune société n’est guidée par et pour l’argent. Les Hommes ont besoin d’être gouvernés par quelque chose d’autre. La vie ne peut se passer d’un sens et d’un cap, ce que nous avons oublié dans le rapport au politique et à l’économie que nous avons construit. En décidant, à rebours de l’injonction à l’autonomie, que nous n’abandonnerions pas les personnes âgées, nous avons tacitement reconnu que nous voulions voir renaître l’amour comme valeur fondamentale de notre civilisation.

Le « torysme rouge » : une doctrine à gauche économiquement (au sens où l’économie doit servir le bien commun) et à droite culturellement

Vous êtes considéré comme le théoricien du «torysme rouge» (red torysm). Pourriez-vous définir cette notion?

J’étais en effet parmi les premiers, voir le premier, à expliquer que le libéralisme est une doctrine unitaire, le libéralisme économique impliquant le libéralisme culturel et inversement. Le libéralisme culturel de la gauche dans les années 1960 a ainsi ouvert la voie au libéralisme économique, celui-ci s’étant notamment développé dans les années 1970. Il est illusoire de penser que l’on peut défendre une dimension du libéralisme et en rejeter une autre. Voilà ce que j’entends en parlant de «torysme rouge»: une doctrine à gauche économiquement (au sens où l’économie doit servir le bien commun et non pas les intérêts d’une oligarchie) et à droite culturellement (au sens où l’attachement à notre culture, à nos racines, à la famille, à la nation et à la vie humaine prime sur le reste). Beaucoup se sont moqués de ces thèses que je défendais dès 2010, mais je suis convaincu qu’elles sont désormais au cœur du nouveau paradigme politique britannique et joueront un rôle crucial dans l’avenir politique de l’Occident. Pour que le conservatisme parle aux classes populaires, il doit s’émanciper de ses vieilles tutelles et se redéfinir, ce qui implique qu’il renonce à être libéral.

Le conservatisme social et populaire est-il une doctrine d’avenir?

La crise du libéralisme va s’intensifier et les alternatives à ce modèle ne vont faire que gagner en popularité, voire vont arriver au pouvoir. Il va falloir faire preuve de discernement pour articuler le retour de l’idée nationale et le bien commun.

Le libéralisme ne pourra résister que si les projets alternatifs demeurent pris au piège d’une conception hybride de la politique, à l’instar de celle de Donald Trump. Il faut acter la résurgence des nations et en extraire le meilleur: la solidarité, la lutte contre les inégalités, l’opposition aux privilèges sociaux, etc. Malgré les cris d’orfraie et l’hystérie du camp libéral, j’estime que nous avons beaucoup de leçons à recevoir de la Pologne et de la Hongrie.

Ces deux pays ont par exemple mis en place des politiques bien plus efficaces que les États libéraux pour lutter contre la pauvreté et les injustices sociales. Leur modèle me semble tout à fait pertinent pour penser la transformation de l’Europe dans le monde de demain. N’oublions pas néanmoins que le nationalisme étriqué présente des limites. Le christianisme revendiqué des Polonais et des Hongrois ne doit pas mépriser la dimension universelle de l’ethos chrétien et négliger l’importance du prochain.

En définitive, un avenir désirable pour notre civilisation passera par la rencontre entre l’idée nationale et les vertus du christianisme. Ce nouvel ordre européen pourrait être perçu par le reste du monde, à commencer par l’Amérique, comme une source d’inspiration.

 

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