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 » La Chine, nouveau défi existentiel pour l’Amérique »

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ET PAS SEULEMENT POUR L’AMERIQUE !!!…Artofus.

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GRAND RÉCIT – Une unanimité tardive s’est formée à Washington pour résister aux projets hégémoniques de Pékin. Mais la méthode fait débat, entre compétition et confrontation.

17 mai 2020.
Le FIGARO.
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– Depuis déjà sept ans, l’intellectuel conservateur David Goldman, ancien analyste en chef à la Bank of America et éditorialiste iconoclaste du journal Asia Times, guette le nouveau «moment Spoutnik» de l’Amérique face à une Chine qui a, dit-il, acquis les «moyens de nous ruiner» et de nous dépasser bientôt. La formule fait allusion au choc brutal que suscita dans les milieux stratégiques américains l’envoi d’un satellite soviétique dans l’espace en 1957. Se sentant devancés par le «Spoutnik», les États-Unis avaient mis les bouchées doubles.

La crise du coronavirus pourrait-elle être l’occasion d’un tel revirement face à Pékin?

Pour l’instant, David Goldman dit ne rien voir venir de convaincant, sinon une rhétorique enflammée qui blâme les Chinois pour le virus de Wuhan et brandit la menace de réparations. Quand un malheur survient, note-t-il, citant une psychiatre américaine, la première réaction est le déni, avant qu’on tombe dans la colère, puis qu’on se mette à marchander, avant finalement d’accepter. Un cycle que l’Amérique pourrait encore, selon lui, éviter. «Nous avons besoin d’un effort national, à l’échelle de ce que fut l’impulsion de Kennedy pour nous envoyer sur la Lune», confie cet intellectuel, tout en jugeant le défi chinois infiniment supérieur à celui de l’URSS. «L’Amérique est confrontée à quelque chose de beaucoup plus redoutable que le marxisme rongé par les mites: un empire vieux de 5 000 ans, qui est pragmatique, curieux, adaptable, impitoyable – et qui a faim», précise-t-il dans un livre captivant dont il nous a fourni copie avant sa parution en juin (You Will Be Assimilated: China’s Plan to Sino-Form the World).

Sujet secondaire

Quand les États-Unis s’imposent en leader du monde libre, en 1945, l’empire du Milieu reste sous-étudié chez les stratèges d’outre-Atlantique, malgré la présence d’un lobby chinois qui, inspiré notamment par le magnat des médias Henry Luce, propriétaire du magazine Time né en Chine, défend les intérêts de Tchang Kaï-chek. Le basculement du pays dans la terreur rouge suscitera bien un débat sur le fait de savoir «qui a perdu la Chine ». Mais dans l’ensemble, elle demeure un sujet secondaire.

Le premier grand tournant se produit sous Nixon, quand le président américain et son conseiller Henry Kissinger décident, à contre-courant de la doxa de l’époque, d’ouvrir des relations diplomatiques avec la Chine, au nom de «la politique d’équilibre», pour affaiblir l’URSS bréjnévienne. Comme le rappelle Kissinger dans Diplomatie, ce concept, au cœur du système européen depuis des siècles, est alors inconnu aux États-Unis. Puissance morale sortie de son splendide isolement à reculons, et engagée dans un conflit binaire contre le communisme, l’Amérique a toujours répugné à pratiquer le jeu diplomatique traditionnel.

Pour affaiblir l’URSS brejnévienne, Richard Nixon ouvre des relations diplomatiques avec la Chine en rencontrant Mao Zedong, à Pékin, en février 1972.
Pour affaiblir l’URSS brejnévienne, Richard Nixon ouvre des relations diplomatiques avec la Chine en rencontrant Mao Zedong, à Pékin, en février 1972. XINHUA/AFP

Mais cette parenthèse «réaliste» nixonienne est de courte durée. L’année 1989 ouvre une période de triomphalisme pour les États-Unis avec la chute du mur de Berlin et la mise en avant du modèle de démocratie libérale. À Washington, Francis Fukuyama invente «la fin de l’Histoire» et le monde occidental s’enthousiasme pour la mondialisation heureuse. Malgré l’écrasement sanglant de la révolte de la place Tiananmen à Pékin, naît l’idée que le marché aura raison des différences culturelles et idéologiques. Dans les années qui suivent, les Administrations Bush et Clinton vont s’accorder à penser la Chine comme «un partenaire adversaire» qu’elles espèrent voir converger avec l’Occident sous l’effet du marché.

C’est l’heure de la délocalisation des industries occidentales, en quête de main-d’œuvre bon marché, et de la transformation progressive de la Chine en «usine du monde», un processus qui va la sortir de la pauvreté en moins de 20 ans, tandis qu’il entraîne la désindustrialisation accélérée de nos pays. En 2005, Robert Zoellick, représentant au Commerce de George W. Bush qui a mené la négociation pour l’entrée de Pékin à l’OMC partage pourtant ses inquiétudes dans un article remarqué qui avertit que «si les Chinois respectent les formes des organisations qu’ils ont intégrées, comme l’OMC, ils n’en respectent pas les normes». Des tensions qui n’ont pas disparu quand Barack Obama entame son «pivot vers l’Asie». Alors que Pékin avance ses pions en mer de Chine du sud, le jeune président va pratiquer l’endiguement régional de l’empire du Milieu en multipliant les pactes militaires bilatéraux et en lançant le Traité de commerce transpacifique, zone de libre-échange qu’il espère étendre à la Chine, pour la forcer à ouvrir son marché. L’idée qui sous-tend la démarche reste néanmoins celle d’une coopération avec Pékin. À Washington, les analystes inventent même le concept de «G2» avec la Chine.

L’instinct chinois de Trump était magnifique, mais son action ne s’est attaquée qu’aux symptômes

David Goldman, ancien analyste en chef à la Bank of America

Mais l’arrivée de l’ouragan Trump culbute tout sur son passage. Lors de son discours d’investiture de janvier 2017, le nouveau président se pose en défenseur d’une Amérique ouvrière qui a été abandonnée au «carnage» d’une globalisation qu’il entend remettre en cause à l’avantage des États-Unis. Ainsi Trump promet-il de mettre la Chine face à ses responsabilités. C’est un changement de paradigme. À quelques mètres de là, Steve Bannon, héraut de la révolte anti-establishment devenu conseiller stratégique du nouveau président, jubile. «Trump est arrivé au pouvoir dans une phase de déclin de l’Occident acceptée par nos élites globalistes qui ont perdu confiance en la force de l’Ouest judéo-chrétien. Elles s’en remettent au schéma du piège de Thucydide, selon lequel la Chine est la puissance ascendante et les États-Unis la puissance en déclin», décrypte Bannon. Un constat que l’Amérique trumpienne n’entend pas accepter. «La Chine est un État mercantiliste totalitaire. On ne peut y commercer librement. C’est pour cela que le gouvernement Trump a lancé la guerre des droits de douane. L’idée était de forcer à l’ouverture des marchés chinois», précise Bannon.

Dans les milieux stratégiques américains, vent debout contre le nationalisme du nouveau président, on crie au scandale. En janvier 2017 à Davos, alors que Trump accuse l’Occident de s’être laissé piéger par une globalisation qui a ouvert les frontières à l’immigration tout en laissant partir les emplois, Xi Jinping est accueilli en sauveur de l’ordre international, notion qui ne manque pas de sel, vu la manière décomplexée dont la Chine pousse son avantage national. Mais Trump n’en a cure et lance une offensive commerciale qui stupéfie Pékin, haussant les tarifs douaniers pour compenser ce qu’il estime être une violation des règles de libre concurrence. Ses tentatives pour bloquer les transferts technologiques restent néanmoins parcellaires. «L’instinct chinois de Trump était magnifique, mais son action ne s’est attaquée qu’aux symptômes», estime David Goldman, constatant «un face-à-face sans gagnant».

Xi Jinping adopte une posture de sauveur de l’ordre international, lors du forum de Davos en janvier 2017.
Xi Jinping adopte une posture de sauveur de l’ordre international, lors du forum de Davos en janvier 2017. ARND WIEGMANN/AFP

Sauf que soudain, un «acteur» inattendu, le coronavirus fait irruption dans la relation. Dans la lorgnette où elle scrute son adversaire, l’Amérique découvre en effet, horrifiée, sa propre vulnérabilité, par effet miroir: sa dépendance aux équipements médicaux chinois, qu’elle a dû aller quémander sur les tarmacs des aéroports de l’empire du Milieu, une véritable humiliation ; mais aussi la démission stratégique que ses gouvernants ont opérée ; notamment dans le domaine sensible des médicaments, dont les principes actifs sont presque tous produits en Chine… «Les Américains sont en état de choc», note un ex-haut responsable du Pentagone.

Appel au «découplage»

Traduisant le ton du débat, Andrew Michta, doyen au Centre européen pour les études de sécurité George C. Marshall, qui s’exprime à titre privé, estime «l’heure venue de revoir les fondamentaux». «Quand on est dans un trou, on arrête de creuser, dit-il. Nous avons été naïfs d’abandonner aux Chinois le pouvoir de voler nos technologies. Nous avons délocalisé nos bijoux de famille en matière de high-tech, et les gens qui avaient le savoir-faire ici. Pourquoi? Pourquoi continuons-nous de former dans nos laboratoires universitaires des étudiants qui pourraient devenir des concepteurs d’armement? À l’époque soviétique, les exportations de technologies étaient strictement surveillées. Mais on a laissé les Chinois entrer partout.» Lénine avait anticipé le scénario: les Occidentaux ont vendu à la Chine la corde technologique et économique susceptible de les étrangler. À cette lumière, le discours protectionniste de Trump sur la Chine et la réindustrialisation nécessaire, tout à coup, fait mouche.

Pour Michta, qui appelle «au découplage» avec le rival chinois, il faut renverser la vapeur en rapatriant les industries stratégiques et en diversifiant les approvisionnements . «Aurons-nous un capitalisme libéral ou un capitalisme dominé par la puissance chinoise, qui nous asservira? C’est une question existentielle, alors que la Chine tente de vendre sa technologie 5G à travers le monde, vu l’impact que cette dernière aura à terme sur toutes les activités humaines. Nous sommes au point d’inflexion. Si nous échouons, tout changera. La Chine n’est pas seulement un autre État, c’est un État qui tient pour postulat le contrôle total», met en garde l’analyste, résumant le danger qui plane sur nos démocraties. Un message que les Américains semblent comprendre au-delà des divisions partisanes. Plus de 91% d’entre eux estiment aujourd’hui que la Chine est une menace majeure pour les États-Unis et leurs alliés, selon un sondage du Pew Center. Bien sûr, les démocrates n’apprécient nullement que Trump utilise le péril chinois pour éluder son retard à appréhender le danger du virus. Mais «personne n’a envie d’apparaître faible sur la Chine, et les responsables démocrates sont conscients du problème», dit James Kirschik de la Brookings Institution. «Le pic de la Chine est passé, on n’ira pas jusqu’au découplage, car cela serait nous tirer dans le pied. Mais “business as usual”, c’est terminé», confirme James Carafano de la Fondation Heritage, influent stratège qui a signé un article sur «le divorce États-Unis – Chine».

En pleine guerre commerciale, une réunion bilatérale entre Xi Jinping et Donald Trump est organisée lors du sommet du G20 à Buenos Aires, en décembre 2018.
En pleine guerre commerciale, une réunion bilatérale entre Xi Jinping et Donald Trump est organisée lors du sommet du G20 à Buenos Aires, en décembre 2018. Pablo Martinez Monsivais/AP

Chaque camp semble en réalité avoir des raisons de s’intéresser au changement de paradigme sur la globalisation, pour des raisons différentes. Si l’argument de sécurité nationale utilisé par Michta parle traditionnellement surtout aux Républicains, celui de la réindustrialisation trouve un écho important à gauche ; notamment dans les syndicats. Élément plus nouveau, ce débat fait aussi son chemin dans certains milieux conservateurs qui appellent à la remise en cause du credo strictement consumériste et libre-échangiste du parti républicain et de ses gros donateurs corporatistes.

«Peut-être pourrions-nous fabriquer des choses en Amérique. Et si ce n’est pas toutes les choses, en tout cas suffisamment pour faire en sorte que la prochaine fois que la Chine déclenche une peste, nous ne soyons plus menacés par des pénuries de médicaments et d’équipement de protection», écrit par exemple le jeune écrivain conservateur JD Vance, qui fut le premier à raconter les raisons sociales de la victoire de Trump dans le Midwest, et à établir un lien entre la montée en puissance industrielle de la Chine, et l’épidémie d’héroïne qui ravage l’Amérique. «Le pic de la Chine est passé, on n’ira pas jusqu’au découplage, car ce serait nous tirer dans le pied. Mais “business as usual”, c’est terminé», résume James Carafano.

Pourtant, les observateurs, unis sur le constat, restent divisés sur le détail de la réponse. À droite, un camp «de la confrontation», incarné par Michael Pillsbury, directeur du centre d’études de la Chine au Hudson Institute, dont Donald Trump a fait l’éloge, veut prendre de front le Parti communiste chinois, appelant à tout faire pour abattre le régime. Un projet que David Goldman juge «donquichottesque» à ce stade et ignorant de la légitimité qu’a donné au pouvoir chinois la sortie de la pauvreté du pays.

Risque de confrontation

Dans un deuxième groupe qui, ces jours-ci, fait profil bas, se situent les partisans d’un maintien du dialogue, tout un monde intellectuel, politique et économique, qui est en prise avec la Chine. Parmi eux, Robert Zoellick, ancien président de la Banque mondiale, se dit très inquiet de la «montée de température», craignant une confrontation ouverte. Très critique de Trump, il préconise de «continuer la coopération avec Pékin, tout en lui demandant des comptes». «La position que je défends est difficile à tenir en ces temps de coronavirus, d’autant que la Chine en fait trop dans son offensive pour se dédouaner. Oui notre relation a toujours eu une fragilité, mais sur le climat, les pandémies, le cyber, nous devons travailler ensemble», dit-il. N’est-il pourtant pas temps de revoir les règles de la globalisation et de mettre la Chine face à ses responsabilités? Le risque n’est-il pas que rien ne change? «Oui, mais attention à ne pas casser le système. Vous pourriez vous retrouver dans les années 1930», met en garde Zoellick. Il dit que les chefs d’entreprise partagent son inquiétude, une attitude que Steve Bannon attribue aux «profits» qu’ils réalisent avec la Chine. Mais le stratège Richard Fontaine voit émerger au contraire dans le monde des affaires «une attitude nouvelle sur la nécessité d’être dur» face à Pékin.

Dans son livre à paraître sur le défi chinois, David Goldman propose un renversement de perspective vertigineux, dépassant les schémas classiques des faucons et colombes «qui ont en commun de vouloir changer la Chine, alors que c’est l’Amérique qui doit changer». Goldman ne pense pas que la confrontation Chine – États-Unis puisse dégénérer en conflit militaire. Pour lui, la guerre qui se joue est de nature technologique, et le but chinois est de prendre l’avantage sans tirer un seul coup de feu. «La Chine a pour projet d’assimiler le monde et de le sinoformer», explique-t-il, dévoilant avec force détails les contours du Léviathan technologique aux tentacules mondiales que les dirigeants à Pékin édifient dans le secteur de l’intelligence artificielle et de la 5G, pour gagner la 4e révolution technologique et voler ainsi à l’Amérique sa place de leader.

La confrontation entre les deux puissances se retrouve dans le secteur de l’intelligence artificielle. Le géant technologique chinois Huawei présente une station 5G lors du China Public City Expo, en octobre 2019, à Shenzhen.
La confrontation entre les deux puissances se retrouve dans le secteur de l’intelligence artificielle. Le géant technologique chinois Huawei présente une station 5G lors du China Public City Expo, en octobre 2019, à Shenzhen. Andy Wong/AP

Si Goldman a pu avoir un aperçu aussi abouti de ce que prépare la Chine, c’est, raconte-t-il, parce qu’il a séjourné «dans le ventre du Dragon». Recruté par une société d’investissement de Hongkong, il s’est retrouvé intégré au sein du groupe de l’entrepreneur chinois Jack Ma quand la compagnie a été rachetée. «Cela a changé ma vision du monde», écrit-il, racontant l’ambitieux projet mondial chinois visant à transformer Huawei en aspirateur de données globales (les fameux big datas) dans le domaine de la santé et de tous les secteurs de la vie connectée.

Pour lui, vouloir rapatrier la production d’antibiotiques, réaction «compréhensible et raisonnable», apparaît néanmoins déjà comme une démarche «obsolète» au regard de l’enjeu médical que représente le bond technologique chinois en matière d’intelligence artificielle. Il raconte qu’une procession de compagnies pharmaceutiques occidentales, loin de tabler sur un découplage, malgré le virus, fait antichambre à Pékin pour y sceller des joint-ventures. «Ils y vont à cause de la base de milliards de données individuelles que fait miroiter la Chine», explique-t-il, décrivant en contraste des États-Unis «qui somnolent» et peinent à fournir des ingénieurs spécialisés en électronique ou des biologistes travaillant sur les cellules-souches.

Pour réagir, il appelle à un «effort national majeur» dans l’éducation et la recherche avec une impulsion du ministère de la Défense, comme à l’époque de la conquête spatiale. Persuadé qu’il faut y associer les Européens, Goldman ne comprend pas pourquoi l’Otan n’est pas déjà le véhicule d’une initiative technologique pour contrer l’effort de Huawei en Europe. «Le projet des “routes de la soie” est un effort pour contrôler la masse continentale eurasiatique» et révèle une volonté de «vassalisation économique», à l’aide d’une «horde impériale de 50.000 spécialistes étrangers» recrutés par le géant technologique chinois. «Il reste peu de temps, insiste Goldman. En tant qu’Américain, je détesterais l’idée que nous perdions par forfait.»

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