MEMORABILIA

Montcornet: victoire ou com’ ?….

Voici sans aucun doute un joli sujet de controverses. Aux abris !!!!. Artofus.

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HISTOIRE.

Montcornet, une victoire en trompe-l’oeil

FIGAROVOX/ANALYSE – Célébrée par Emmanuel Macron ce dimanche 17 mai, la bataille de Montcornet est restée dans la mémoire collective comme la seule victoire française de mai-juin 1940, sous le commandement du colonel De Gaulle. La réalité fut tout autre.

Par Jean-Robert Gorce
Le Figaro.
Cet article est extrait du Figaro Histoire «1940: la plus grande défaite de l’histoire de France», 132 pages, 8,90€, disponible en kiosque et sur le Figaro Store, en format papier ou digital.
Cet article est extrait du Figaro Histoire
«1940: la plus grande défaite de l’histoire de France», 132 pages, 8,90€, disponible en kiosque et sur le Figaro Store, en format papier ou digital. Le Figaro

– Le 17 mai 1940, dans la petite bourgade de Montcornet, dans l’Aisne, la 4e division cuirassée du colonel De Gaulle attaque le flanc gauche des troupes blindées allemandes qui foncent vers la Manche. Dans la mémoire collective, cette «bataille» est devenue un moment clé de la guerre de 1940: la seule victoire obtenue par l’armée française durant les terribles mois de mai et juin.

La réalité est pourtant tout autre et, à aucun moment, les troupes de De Gaulle n’ont inquiété les Allemands. Quelle est la vérité sur cette action? Comment le mythe de Montcornet est-il né et comment a-t-il pu perdurer?

Un simple colonel

Le 24 avril 1940, le colonel De Gaulle, qui commande alors les chars de la 5e armée en Alsace, est convoqué par le général Gamelin qui lui annonce qu’il a décidé de créer deux nouvelles divisions cuirassées et qu’il compte lui donner le commandement de la dernière d’entre elles.

A ce moment, De Gaulle, pourtant simple colonel, n’est pas tout à fait un inconnu. Son livre, Vers l’armée de métier, paru en 1934, était un réquisitoire contre la doctrine en vigueur à l’époque dans l’armée française. Il y avait composé un vibrant plaidoyer pour la constitution d’un puissant corps de bataille cuirassé, fort de 100 000 hommes, tous des soldats professionnels. De Gaulle y reprenait, pour l’essentiel, les idées développées au début des années 1920 par le général Estienne, mais sans réellement en maîtriser les aspects tactiques et pratiques. L’auteur utilisait en effet des formules vagues, qui ne donnaient jamais le «mode d’emploi» du char. Il énonçait quelques caractéristiques comme: «l’arme blindée s’avance à la vitesse du cheval au galop» ou encore «les tanks gravissent des talus de trente pieds de haut». Jamais il ne rentrait dans les détails techniques et logistiques. Surtout, De Gaulle n’y abordait que très superficiellement le rôle de l’aviation et des transmissions.

S’il ne maîtrise pas l’emploi de l’arme blindée plus que la plupart des théoriciens militaires de son époque, De Gaulle avait un gros avantage : il avait perçu avant eux le rôle de la communication.

Vers l’armée de métier, tenait ainsi plus de l’essai littéraire, que de la définition précise du concept d’emploi du char au combat. Les principes de guerre cuirassée proposés par De Gaulle étaient, partant, assez éloignés de ceux qui étaient au même moment prônés en Allemagne par le général Guderian ou, en France, par le général Flavigny. Ces derniers privilégiaient la rapidité et la manœuvrabilité, alors que le futur homme du 18 juin ne parlait quasiment que de la puissance de feu supplémentaire apportée par la nouvelle arme.

Mais, s’il ne maîtrise pas l’emploi de l’arme blindée, ou du moins pas plus que la plupart des théoriciens militaires de son époque, De Gaulle avait sur eux un gros avantage: il avait perçu avant eux le rôle de la communication. Pour arriver à ses fins, il avait convaincu du bien-fondé de ses thèses des journalistes comme Jacques Chabannes de Radio-Paris, et utilisé un de ses amis, l’avocat Jean Auburtin, pour se faire présenter à des hommes politiques influents, notamment Paul Reynaud. De Gaulle s’était ainsi donné les moyens de diffuser sa pensée dans les cercles des hommes de pouvoir et de décision. Cette technique de la communication, De Gaulle la maîtrisera parfaitement, de juin 1940 à mai 1968. C’est la raison pour laquelle, après avoir adhéré aux concepts d’emploi de l’arme blindée d’hommes aux compétences infiniment supérieures, il en est devenu le vecteur médiatique.

De Gaulle en piste

Le 11 mai, au lendemain de l’attaque allemande, De Gaulle prend donc le commandement de la 4e division cuirassée (DCr), encore en cours de formation. Exigeant et autoritaire, il sait que les positions très tranchées qu’il a prises concernant l’emploi de l’arme blindée ne lui laissent pas le droit à l’erreur et il entend mener son unité au combat avec toute la rigueur nécessaire.

Le 13 mai, un préavis de mouvement parvient au PC de la division. A ce moment, les effectifs de l’unité sont loin d’être au complet.

La force principale de la division est constituée par le 46e bataillon de chars de combat (BCC) du commandant Bescond, équipé de 34 chars lourds Renault B1bis de 32 tonnes.

Pour épauler les chars lourds, De Gaulle, dispose de la 345e compagnie autonome de chars de combat (CACC), dotée de 14 chars moyens D2.

Les autres forces blindées sont composées par les 2e et 24e bataillons de chars de combat, de chars légers Renault R35, comptant chacun 45 engins. L’infanterie de la division sera fournie par le 4e bataillon de chasseurs portés (BCP). Enfin, le 322e régiment d’artillerie tractée tout terrain (RATTT) équipé de canons de 75 mm, moderne, doit fournir l’artillerie.

Au moment où les chars de De Gaulle vont se lancer à l’attaque, les gros des 1re et 2e Panzerdivisions ont déjà dépassé l’agglomération. L’attaque de la 4e DCr est donc dirigée contre une zone pratiquement dénuée de troupes combattantes.

Le 15 mai au matin, De Gaulle est informé de sa mission par le général Doumenc, major général: «Le commandement veut établir un front défensif sur l’Aisne et sur l’Ailette pour barrer la route de Paris. La 6earmée, commandée par le général Touchon et formée d’unités prélevées dans l’Est, va s’y déployer. Avec votre division, opérant seule en avant dans la région de Laon, vous avez à gagner le temps nécessaire à cette mise en place.»

Vers 23 heures, De Gaulle arrive à son PC installé dans le village de Bruyères, à 6 km au sud-est de Laon. A ce moment, bien qu’informé de la présence des Allemands à Montcornet, il n’a qu’une idée assez vague de la situation tactique de l’adversaire et de la mission de son unité.

En réalité, quelles sont les forces adverses que De Gaulle va rencontrer?

Après avoir traversé les Ardennes en deux jours, le général Guderian a percé le front français à Sedan le 13 mai, avec trois divisions blindées, les 1re, 2e et 10e. Après avoir rapidement pris le dessus sur les derniers défenseurs français, Guderian place sa 10e Panzerdivision en protection face au sud, tandis que les deux autres s’élancent vers l’ouest. Les premiers éléments de Guderian atteignent Montcornet le 15 mai au soir, mais ne s’y arrêtent pas.

En fait, au moment où les chars de De Gaulle vont se lancer à l’attaque de la bourgade, les gros des 1re et 2e Panzerdivisions ont déjà dépassé l’agglomération, puisque leurs éléments de tête abordent la coupure de l’Oise. La 10e Panzerdivision, quant à elle, a été mise en route dans la nuit du 16 au 17 depuis la région de Stonne, et aucun élément significatif de cette unité n’est encore à Montcornet. L’attaque de la 4eDCr est donc dirigée contre une zone pratiquement dénuée de troupes combattantes.

Tenir Montcornet

Durant la journée du 16 mai, De Gaulle essaye de rassembler ses troupes. La situation de son unité sur le terrain s’améliorant d’heure en heure, il décide d’attaquer dès le lendemain. La manœuvre projetée par De Gaulle est simple: elle consiste en une avancée de l’ensemble des moyens, sur un axe nord-est en direction de Montcornet et sur un front d’une vingtaine de kilomètres environ. Le message adressé au général Georges est ambitieux: «Suivant la situation, je tiendrai Montcornet ou je pousserai sur Rozoy ou sur Marle.»

Le 16 mai au soir, De Gaulle n’entend donc pas se limiter à une simple reconnaissance offensive: il a bien l’intention de s’emparer du nœud routier de Montcornet, puis de poursuivre son offensive au-delà. L’attaque française débute le 17 mai à 4 h 15. Les éléments blindés français avancent selon deux axes: au nord, sur une ligne Liesse-Bucy-Montcornet, progressent les chars lourds et moyens ; au sud, sur un axe Sissonne-Boncourt-Lislet, les chars légers couvrent la manœuvre. Dans la colonne de gauche, les lourds s’avancent en deux groupes, de part et d’autre de la route Montcornet-Laon.

Vers midi, les chars de pointe atteignent Clermont-les-Fermes, à quelques kilomètres de Montcornet, mais le gros de l’unité est arrêté au sud de Bucy, en attente de ravitaillement.

Pour la colonne de droite de la division, la progression est plus rapide. Les chars légers avancent selon un axe Sissonne-Sainte-Preuve-La-Ville-aux-Bois avec pour objectifs les ponts de Lislet et de Montcornet. Les Français progressent rapidement, traversent la ferme de Saint-Acquaire, La-Ville-aux-Bois et atteignent vers midi le plateau qui domine Montcornet au sud.

L’attaque proprement dite des chars légers débute vers midi. A Lislet, huit engins de la 2e compagnie du 24e BCC pénètrent dans le village. Immédiatement, ils sont pris à partie à très courte portée par des antichars allemands. Deux chars sont rapidement détruits. Les survivants, incapables de vaincre les défenses adverses et à court d’essence, se replient sur Saint-Acquaire.

A Montcornet, le capitaine Penet, de la 1re compagnie du 24e BCC, suivi par trois autres chars, s’avance. Très vite, le feu ennemi se déchaîne, les deux engins de tête sont détruits, les deux autres font demi-tour. La 1recompagnie se replie à son tour sur Boncourt, où le bataillon va se regrouper.

A 16 heures, les chars lourds, qui ont enfin terminé leur ravitaillement, repartent à l’assaut en direction de Montcornet. Leur mission est de progresser jusqu’à la lisière de la bourgade, de la bombarder durant dix minutes, puis de se replier. Déjà, en donnant cet ordre et en imposant une limite de temps aussi courte, De Gaulle révèle qu’il n’y croit plus. Il sait que la 4e DCr n’a pas, ce jour-là, les moyens de sa mission et qu’elle ne pourra pas emporter la décision.

Si l’on s’en tient aux ambitions montrées par le chef de la 4e DCr le 16 mai, le contrat est très loin d’être rempli.

Quoi qu’il en soit, le commandant Bescond et ses hommes partent vaillamment à l’attaque. Les Français dépassent Clermont-les-Fermes par l’est et s’approchent de leur objectif ou tout du moins ce qu’ils considèrent comme tel. En effet, ne disposant pas de cartes précises, les chefs de chars naviguent avec des documents issus de l’almanach des PTT, quand ce n’est pas sans carte. Apercevant le clocher de La-Ville-aux-Bois, ils le prennent pour celui de Montcornet et foncent dans sa direction. Cette erreur ne sera découverte qu’en 1941 quand le lieutenant Schmidt, de la 2e compagnie, revenant sur les lieux des combats, reconnaîtra sur le clocher de La-Ville-aux-Bois l’impact de son obus de 75 mm.

Bescond s’engage avec la 2e compagnie, pris à partie par un canon de 8,8 cm Flak. Après une quinzaine de minutes de combat, conformément aux ordres, il s’apprête à ordonner le repli lorsque son char, le Berry-au-Bac tombe en panne. Le Sampiero Corso se porte immédiatement au secours de son chef, qui embarque avec le reste de son équipage. En revenant vers Clermont-les-Fermes, il est détruit, vers 18 h 15, de deux coups directs tirés à 2 500 m par une pièce de 8,8 cm Flak. Les huit hommes qui composent le double équipage périssent carbonisés.

Vers 18 h 30, les chars lourds se replient sur Bucy: la bataille de Montcornet est terminée.

Si l’on s’en tient aux ambitions montrées par le chef de la 4e DCr le 16 mai, le contrat est très loin d’être rempli. En fin de matinée, les quelques chars légers parvenus sur leurs objectifs à Lislet et à Montcornet n’ont pu s’y maintenir ; les chars lourds se sont pour leur part trompés de village.

Naissance d’un mythe

Si, au soir du 17 mai, De Gaulle sait qu’il a échoué, le haut commandement n’en a pas conscience. Il en est pour preuve le journal du général Doumenc qui, pour la journée du 17 mai, écrit: «La 6e armée, ayant poussé les unités blindées sous les ordres du colonel De Gaulle, était à 10 h 30 au nord de Montcornet, et à midi un message allemand en clair signalait l’urgence d’une contre-attaque de leur part. Notre propre contre-attaque avait donc réussi.» Extraordinaire. Dans ce texte, rédigé au jour le jour, tout est faux. Ce n’est pas Touchon qui a envoyé la 4eDCr sur Montcornet mais De Gaulle qui a pris l’initiative de l’attaque sans qu’aucun élément de son unité ne dépasse la bourgade.

Mais le mythe est lancé. La 4e DCr a réussi, alors qu’aucune autre unité de l’armée française, depuis le 10 mai, n’a remporté le moindre succès. La célébrité médiatique de son chef et ses accointances gouvernementales ne sont pas non plus étrangères à ce phénomène.

Le 6 juin, appelé par Paul Reynaud au gouvernement, De Gaulle quitte sa division avec la réputation, qu’il n’a pas sollicitée, d’être «celui qui a essayé et qui souvent a réussi».

Le mythe va grandir et la propagande de la France libre va s’emparer de la bataille de Montcornet et la porter au Panthéon des armes françaises.

On connaît la suite, la demande d’armistice, l’appel du 18 juin et De Gaulle seul ou presque à Londres pour essayer de rassembler autour de lui de quoi redonner à la France tout ou partie de sa grandeur perdue. A ce moment, il ne représente que peu de chose. Il n’a pas pu empêcher la signature de l’armistice et il n’a réussi à rassembler autour de lui qu’une force armée dérisoire. De Gaulle sait que ses positions prises sur la défaite, l’armistice et le gouvernement de Vichy lui donnent un certain prestige politique outre-Manche mais que sur le plan militaire tout reste à faire. Or, dans ce domaine, ses références personnelles sont faibles.

C’est ici que le mythe va grandir et que la propagande de la France libre va s’emparer de la bataille de Montcornet et la porter au Panthéon des armes françaises. Chronologiquement, c’est certainement Philippe Barrès, qui dans un livre en 1941, commence à faire l’apologie des exploits guerriers gaulliens. Il fait, entre autres, attaquer, le 18 mai (!), les chars B2 (?) sur Saint-Pierremont, situé à 12 km à l’ouest de Montcornet, et rejette en bloc la responsabilité de l’échec sur les généraux environnants qui, «informés de l’avance considérable que la division [la 4e DCr] venait d’accomplir, ne jugèrent pas devoir profiter de cette occasion».

De Gaulle lui-même apporte sa contribution en déclarant le 1er mars 1941, au cours d’un discours devant les Français de Grande-Bretagne, au Kingsway Hall, à Londres: «Je connais une certaine division cuirassée, improvisée en plein combat, qui infligea aux Allemands le même traitement que leurs 11 Panzerdivisions nous infligèrent.» L’allusion est claire, il s’agit de la 4e DCr, mais De Gaulle se garde bien de citer l’un ou l’autre de ses combats.

Cette action totalement ratée sur le plan militaire deviendra, jusque dans les manuels scolaires, le symbole du courage et de l’abnégation d’une poignée d’hommes, menés par un chef hors pair.

Après ce discours, De Gaulle n’évoquera plus jamais sa campagne de 1940. En effet, le même jour, Leclerc s’empare de Koufra et permet aux forces françaises de renouer avec la victoire. Bir Hakeim et la campagne de Tunisie viennent ensuite: l’armée française a retrouvé sa place militaire aux côtés des Alliés et il n’est plus nécessaire de mettre en avant l’exploit de Montcornet. Pourtant le mythe va survivre.

En 1942, l’américain William Faulkner écrit, dans un scénario destiné au cinéma de guerre d’outre-Atlantique, que De Gaulle a arrêté l’avance allemande pendant plusieurs semaines. La littérature historique d’après-guerre fera le reste. La «brillante attaque» du colonel De Gaulle à Montcornet, née à Londres dans les conditions que nous venons d’évoquer, a été pérennisée depuis, et jusqu’à nos jours, par divers historiens gaullistes enragés ou simplement mal renseignés, de telle sorte que dans la mémoire collective, la seule action d’éclat de la campagne de mai-juin 1940 à mettre à l’actif de l’armée française reste l’attaque du 17 mai contre le flanc du corps Guderian.

Des auteurs comme le général Boucher (L’Arme blindée dans la guerre,1953) ou Ortoli («Le général De Gaulle, soldat, écrivain, homme d’Etat», Revue de défense nationale, 1959) ont attribué à la seule 4e DCr le mérite du retard pris par les Panzerdivisions le 17 mai ; pourtant il n’en est rien, et seul un ordre d’arrêt de ses supérieurs a freiné Guderian.

C’est ainsi que cette action totalement ratée sur le plan militaire, deviendra, jusque dans les manuels scolaires, le symbole du courage et de l’abnégation d’une poignée d’hommes, menés par un chef hors pair, seule lueur d’espoir dans le cauchemar de la débâcle de 1940.


Fondateur et ancien rédacteur en chef de la revue Histoire de guerre, Jean-Robert Gorce est l’auteur de nombreux articles et livres sur la période de mai-juin 1940.

 

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