MEMORABILIA

“La désinstruction nationale”. René Chiche

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Pour René Chiche, la désinstruction est non seulement une calamité nationale mais également un crime contre l’humanité. Photo © René Chiche

“La désinstruction nationale” : René Chiche dénonce le “mensonge d’État” autour du système éducatif

Sabre au clair, le professeur de philosophie et vice-président du syndicat Action et démocratie René Chiche étrille l’Éducation nationale, machine à breveter la “désinstruction nationale”.

 

Jusqu’où va-t-on descendre ? Professeur de philosophie depuis 30 ans, René Chiche rumine inlassablement cette question. Devant l’effondrement du système éducatif français et la baisse continuelle du niveau scolaire, cet agrégé de 49 ans fait feu sur le quartier général. Au diable la “bienveillance” et autres fadaises de pédagos ; rendons à César ce qui est à César et aux élèves les clefs de leur émancipation.

Mais puisque l’Éducation nationale reste sourde aux cris d’alarme de la profession, reléguant des inquiétudes légitimes au rang de lubies déclinistes, René Chiche a décidé de remuer le couteau dans la plaie. En s’adressant, non pas à cette technostructure exsangue, mais à la société tout entière que l’on abuse par le mensonge. C’est par la voie des lettres, dont on prive chaque jour un peu plus les jeunes générations, qu’il a choisi de s’épancher.

Dans un essai au titre évocateur, La désinstruction nationale, le professeur de philosophie dessille nos yeux devant la « catastrophe » en cours : une grande partie des élèves qui obtiennent le baccalauréat sont dans « un état de quasi-illettrisme ». Ne nous y trompons pas, ce n’est pas contre ces pauvres hères que tempête René Chiche, mais contre tous ceux (ministres de passage, bureaucratie hors-sol, syndicats complices, chroniqueurs et intellectuels infatués…) qui ont créé les conditions de ce naufrage.

Un mensonge d’État

À dix ans de la retraite, bien installé dans sa belle propriété varoise, René Chiche aurait pu se cantonner au rôle de spectateur passif et garder pour lui ses récriminations. Mais voilà, un sens aigu de la vérité et un besoin impérieux de transmettre en ont décidé autrement. « Qu’importe si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI ! », écrivait Alexandre Soljenitsyne, figure de proue de la dissidence soviétique.

La fameuse “montée du niveau”, prétendument attestée par les “nouvelles compétences” des élèves, tel est le « mensonge d’État » auquel ne souhaite pas contribuer le professeur de philosophie. Car selon lui, cette fable entretient sciemment l’illusion d’un système éducatif acceptable et pénalise au premier chef ses bénéficiaires. Et, comme pour mieux dissimuler l’ampleur de la faillite, l’on se réfugie derrière des formules sibyllines dont la platitude même est une injure pour l’esprit. Tandis que l’on se gargarise de « bienveillance », « d’interdisciplinarité », que l’on invite les « apprenants » à « aller de soi et de l’ici vers l’autre et l’ailleurs », de nombreux élèves sont privés d’une instruction émancipatrice. C’est au nom de ces sans voix que René Chiche s’exprime : « Ma démarche ne vise pas à brocarder de mauvais élèves. Au contraire, je défends de jeunes personnes qui ont été privées du moyen d’exprimer ce dont elles sont victimes, à savoir la désinstruction. »

Incurie intellectuelle

En 30 ans de carrière, le professeur de philosophie a vu la “réussite” se substituer à l’instruction dans les finalités de l’école : « Le but de l’école n’est plus d’instruire mais de faire réussir. La valeur certificative du baccalauréat, c’est du pipeau. Aujourd’hui, on peut obtenir ce diplôme sans savoir lire et écrire convenablement. Ce qui était jadis un prérequis lorsqu’on quittait l’école primaire. »Son essai offre ainsi de nombreuses illustrations de cette incurie intellectuelle ; tel futur bachelier écrivant « bac à l’oréat »dans l’en-tête de sa copie d’examen, tel autre interrogeant la place du travail en ces termes : « Le travaille divise-t-il les hommes ? » N’allons pas croire qu’il s’agit là de “perles” glanées dans quelques rares copies indigentes : « Il y a toujours eu de très mauvaises copies, mais dans des proportions semblables aux bonnes et excellentes, c’est-à-dire fort peu. Ce qui est nouveau, c’est que les productions d’une extrême pauvreté représentent désormais la plus grande part des copies, si bien qu’on a tendance à tenir pour bonnes des copies seulement médiocres », écrit-il au premier chapitre de son essai.

Un crime contre l’humanité et une faute majeure envers nos enfants

Pour René Chiche, ce refus d’instruire est le corollaire d’une rupture inédite : une génération s’est refusé à transmettre ce dont elle avait bénéficié. « J’ai eu mon baccalauréat en 1986. Lorsque je compare ce à quoi j’avais accès à l’époque avec l’enseignement dispensé à mes élèves aujourd’hui, il y a un monde d’écart », déplore-t-il.

Réduction du nombre d’heures, baisse du niveau de difficulté des épreuves, programmes adaptés “aux enjeux de l’époque”, ces changements placés sous l’égide du “progrès” ont éloigné l’école du bon sens éducatif. À commencer par la maîtrise de la langue qui est l’instrument de toute pensée.

Privé de mots, le jeune citoyen en devenir est du même coup privé d’accès à sa propre identité. Ce que l’agrégé de philosophie assimile à un « crime contre l’humanité et une faute majeure envers nos enfants ». L’on aurait tort, explique René Chiche, de réduire la désinstruction à un phénomène contenu. Son coût et ses implications dépassent de loin les bancs de l’école : « Le véritable coût de la désinstruction n’est pas seulement financier, il est aussi économique dans le plein sens du terme, il est évidemment social à plus d’un titre, il est politique enfin comme on commence à s’en apercevoir, mais il est avant tout humain. »

Accusés, levez-vous

Alors que l’instruction favorise un rapport complexe au monde et élargi les perspectives intellectuelles de celui qui en bénéficie, la désinstruction, elle, condamne à la vacuité de l’esprit. Or, aujourd’hui, la seconde a chassé la première. René Chiche ne croit pas à la fatalité et pense qu’il est possible d’inverser la tendance. Toutefois, pour y parvenir, encore faut-il identifier et stigmatiser les responsables de cette inversion des valeurs.

Première appelée à la barre des accusés : l’Éducation nationale et ses représentants. « Depuis plusieurs décennies, cette institution a été déformée de manière ininterrompue au point que la réforme est devenue l’état normal des choses. Il règne dans l’Éducation nationale une idéologie dite de “gauche”, sûre d’elle, qui ne daigne jamais regarder en arrière. En tant que “conservateur de gauche”, je crois au contraire que la fonction politique la plus importante consiste à préserver ce qui doit l’être. Autrement, comme c’est le cas actuellement, l’on perd tous nos repères », soutient le professeur. Mais cette fuite en avant n’est pas seulement le fait de ministres tels que « la colleuse d’affiches » Najat Vallaud-Belkacem ou « le pédagogue en chef » Vincent Peillon. Selon lui, la droite porte elle aussi une lourde responsabilité dans la catastrophe. Quant au dernier arrivé Jean-Michel Blanquer, il ne trouve pas davantage grâce à ses yeux : « Je pense que c’est quelqu’un de fondamentalement faible qui n’a pas les moyens de ce qu’il voudrait être. Il a beaucoup de qualités dont la modestie, mais il n’a pas suffisamment de clarté dans les idées. Contrairement à ce que suggèrent certains commentateurs, dans la presse de droite y compris, le nivellement par le débat n’a pas baissé depuis son accession au ministère. »

Outre les technocrates hors-sol de l’Éducation nationale, René Chiche fustige également les syndicats majoritaires dont des membres rejoignent souvent les cabinets ministériels. Une fois en poste, ces derniers se soumettent sans résistance à la doxa sans ne jamais trouver rien à redire.

Résultat, « l’administration entretient une situation qu’elle ne veut même pas reconnaître et qu’elle s’interdit de pouvoir redresser. » Comment, dès lors, briser la quadrature du cercle ? La solution est aussi simple que délicate : « Il faut avoir le courage de regarder la réalité en face et recouvrer le bon sens éducatif : commencer par l’élémentaire pour parvenir au complexe. »

Las, il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

 

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