MEMORABILIA

« Ni en France ni à la CIA il n’y a de Mme Irma » Bernard Bajolet

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GÉOPOLITIQUEL’ancien responsable du renseignement français analyse les effets de la pandémie sur les équilibres mondiaux.

Propos recueillis par Romain Gubert

Bernard Bajolet Diplomate (1994-2008), coordinateur du renseignement national (2008-2011), directeur de la DGSE (2013-2017). « Le soleil ne se lève plus à l’est » (Plon, 2018).******************

Le Point : Dès 2005, la CIA annonçait dans un rapport public une possible pandémie mondiale. Les services de renseignement français sont-ils passés à côté ?

Bernard Bajolet : Il faut se méfier de ce genre de prédictions, reconstruites a posteriori. Tous les services de renseignement et centres d’analyse prospectifs des gouvernements passent leur temps à envisager des « scénarios » plus ou moins improbables. C’est normal : se préparer au pire fait partie de leurs missions. Et les services français font effectivement de tels scénarios pour tenter de mesurer l’impact d’une catastrophe ou d’un événement violent sur le pays, son économie, son système de défense, ses structures de soins, etc. Mais il n’y a pas de Mme Irma. Ni en France ni à la CIA, dont on ne peut pas dire, je crois, qu’elle avait « prévu » cette crise. Les États-Unis ne l’ont pas affrontée avec plus de préparation que la plupart des pays européens. C’est même l’inverse, du fait de l’attitude initiale de forfanterie du président Trump. La CIA publie, plus systématiquement que la plupart des autres services de renseignement, des documents d’analyse : parmi les centaines de scénarios envisagés, les services américains ont donc aussi étudié le risque et l’impact d’une pandémie mondiale sur les intérêts stratégiques du pays. Ce n’est pas étonnant : depuis le Sras ou Ebola, les pandémies sont dans le radar des États.

Dans le cas français, les services de l’État, dont la DGSE, ont eux aussi considéré des scénarios d’attaque bactériologique ou chimique d’ampleur massive menée par des États étrangers. On n’est pas dans cette hypothèse, puisque personne ne prétend que la pandémie ait pour origine soit un virus créé artificiellement, soit naturel mais lâché volontairement dans la nature (en revanche, on ne peut exclure qu’il ait pu s’échapper accidentellement d’un laboratoire). Mais les effets sont en partie les mêmes, d’autant que la Chine a cherché à tirer avantage de la pandémie pourtant partie de chez elle.

La pandémie a donc une dimension géopolitique ?

Oui, parce que la Chine, en faisant de la rétention d’information – par habitude ou par calcul – s’est donné un temps d’avance. Ayant maîtrisé rapidement, jusqu’à présent, la pandémie partie de son sol, elle a pu limiter les dégâts pour son économie, tandis que ceux-ci se révèlent déjà considérables pour celles des pays occidentaux (dont la Chine dépend pour une grande partie de ses exportations). La pandémie pourrait donc accélérer le rééquilibrage à son profit des rapports entre puissances qui se dessinait. Mais il est trop tôt pour l’affirmer, d’autant que quelques points de croissance économique en moins sont un enjeu plus fondamental pour la stabilité politique de la Chine que pour celle des démocraties. D’autre part, la Chine a tenté de mettre à profit la pandémie pour donner une impulsion supplémentaire à ses nouvelles routes de la soie, cette fois-ci dans le domaine sanitaire, notamment en Afrique. Jolie appellation pour une stratégie consistant à sécuriser les voies commerciales destinées à faciliter les importations de matières premières et les exportations de produits finis ou de services. Dommage que certains pays européens soient aussi tombés dans le piège !

Cette stratégie a-t-elle réussi ?

Pour le moment, c’est plutôt raté. Sans doute la Chine a-t-elle cru que le désengagement américain des affaires mondiales, qui ne date pas de Trump, le refus du leadership de ce dernier (ne nous en plaignons pas trop !) et la perte de prestige due à sa personnalité calamiteuse lui offraient un boulevard. Mais elle est allée trop vite et trop fort. On peut rapprocher sa gestion offensive du complexe de supériorité qui paraît désormais caractériser la diplomatie chinoise. Alors que, pendant des décennies, le pays paraissait attendre son heure, inéluctable, avec patience et discrétion, la Chine du président Xi est passée à l’ostentation dans le domaine de la force militaire, comme le défilé d’octobre dernier sur la place Tian’anmen en a donné la démonstration éclatante. La politique agressive de Pékin en mer de Chine méridionale ou l’offensive de Huawei, entreprise qui sous-traite pour les services de renseignement chinois, en fournissent d’autres exemples. La tentative d’instrumentalisation de l’OMS a aussi été contre-productive. Du coup, la Chine, qui rassurait et offrait la perspective d’un monde multipolaire plus équilibré, suscite maintenant doutes et méfiance.

Et ailleurs ?

Il faut noter le jeu de la Russie et de l’Arabie saoudite dans le domaine du pétrole. Ces deux producteurs majeurs, profitant de l’effondrement de la demande résultant de la crise sanitaire, ont voulu encore l’accentuer en augmentant leur production, de façon à tuer, ou du moins affaiblir, l’industrie américaine de l’huile de schiste, qui venait tout juste de faire des États-Unis le premier producteur mondial de pétrole. Depuis, et sous la pression américaine, ils ont dû un peu fermer les vannes, tout en faisant en sorte que la réduction de la production soit très loin de compenser celle de la demande. C’est au sortir de la crise que l’on verra si la chute des prix est durable et, si c’est le cas, ses effets à long terme sur le paysage pétrolier. En tout état de cause, cette petite victoire russo-saoudienne ne devrait pas changer les grandes perspectives de fond : la richesse des deux pays, comme celle d’un certain nombre d’autres pays producteurs, repose presque exclusivement sur leurs ressources en hydrocarbures. S’agissant plus particulièrement de la Russie, Vladimir Poutine, en vingt ans de pouvoir, n’a pas su diversifier l’économie de son pays, dont le PIB avant la crise, et en dépit de cet atout extraordinaire que sont les richesses du sous-sol, était inférieur à celui de l’Italie – constatation qui doit faire réfléchir sur la réalité de la puissance de ce pays et de la « menace » qu’il représente : Vladimir Poutine n’est-il pas en train de commettre la même erreur que ses prédécesseurs de l’Union soviétique en épuisant son pays dans des dépenses militaires dont il n’a pas les moyens ?

Vous voulez dire qu’à l’avenir, c’est suicidaire ?

Avant la crise du Covid-19, les analystes du marché s’opposaient pour savoir si le plafonnement de la demande de produits pétroliers commencerait dans dix ans ou dans vingt ans. Mais ils étaient d’accord pour considérer que ce phénomène était inéluctable, en dépit de la croissance démographique mondiale, à cause de la montée en puissance des énergies renouvelables, du développement de la voiture électrique, du recyclage des matières plastiques, etc. On verra après la crise si celle-ci aura eu un effet accélérateur ou pas sur ces perspectives.

Enfin, la pandémie provoque des bouleversements politiques internes çà et là : on le voit au Brésil où Jair Bolsonaro, discrédité par son attitude de déni, doit faire face à des difficultés au sein même de son gouvernement. Le Covid, en Algérie, en Irak, en Iran, en Syrie, est l’allié des régimes autoritaires, du moins à court terme. En Algérie, il aide le pouvoir à juguler le Hirak, en suspendant les gigantesques manifestations qui laissaient entrevoir une nouvelle ère politique. Même chose en Irak : le pouvoir, fragilisé ces dernières années par Daech puis dans un second temps par les manifestations populaires, se renforce et laisse prospérer les milices chiites. Ou encore en Iran, où la politique du président Trump avait déjà, avant la pandémie, fait le jeu des forces politiques les plus radicales et répressives. En Syrie également, où le régime peut se livrer à une répression plus féroce s’il est possible derrière l’écran du Covid. Mais on peut craindre, une fois la pandémie passée, des contrecoups violents de la part des oppositions.

Faut-il parler de crises régionales ?

Oui, elles se poursuivent grâce à une moindre attention internationale et alors que l’ONU apparaît plus impuissante que jamais. En Libye, la Turquie poursuit son aide à des groupes islamistes qui menacent la stabilité de la rive nord de la Méditerranée, derrière le paravent du soutien à un gouvernement libyen qui n’a d’entente nationale que le nom.

Dans les pays occidentaux, les conséquences sont elles aussi importantes : on voit bien que la gestion de la crise est un enjeu central de l’élection américaine de l’automne prochain. Elle met aussi à l’épreuve l’Union européenne et sa crédibilité internationale. On peut constater un sursaut, après que les nations ont donné libre cours à leurs égoïsmes nationaux. Il faut rendre hommage à la BCE qui a pris très vite la mesure des enjeux et les bonnes décisions. Le Covid ne doit pas faire oublier les autres questions majeures, comme celle du Brexit. L’enjeu est de savoir si cela paie ou non de quitter l’Europe, et donc d’y rester. D’où la nécessité d’une grande fermeté, et l’on peut faire confiance à l’équipe de Michel Barnier pour que ce soit le cas.

Beaucoup d’États démocratiques renforcent la surveillance de leur population. La France n’est pas en reste avec l’application qui pourrait permettre de connaître les contacts des personnes infectées par le virus. De quoi réjouir les services de renseignement ?

Pas du tout. L’application dont il est question n’a rien à voir avec une quelconque surveillance de la population, et les services de renseignement ne seraient impliqués en aucune manière. Il est essentiel, si elle est mise en œuvre, qu’elle soit entourée d’un maximum de garanties et de transparence et qu’un dispositif de contrôle soit mis en place pour rassurer les utilisateurs. J’ai entendu, comme vous, qu’aucune décision n’avait encore été prise et que celle-ci serait précédée en tout état de cause par un débat démocratique et un vote spécifique du Parlement.

                                                         
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