MEMORABILIA

« Précautionnisme », ou décadence ?…

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Matthew Crawford: «Le précautionnisme, refus de tout risque de la vie, connaît un moment de triomphe»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Figure originale du paysage intellectuel américain, le philosophe, auteur d’Éloge du carburateur (La Découverte), s’inquiète de la facilité avec laquelle nous avons autorisé les experts à remodeler nos vies à l’occasion de la crise du Covid-19.

Le Figaro, 26 mai 2020

Chercheur à l’université de Virginie, Matthew Crawford est aussi, à ses heures, mécanicien réparateur de motos. Dans Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver (La Découverte, 2016), le penseur étudie les vertus de l’attention, menacée par l’invasion du virtuel.


LE FIGARO.- Dans un article récemment publié sur le site Unherd, vous mettez en garde contre le danger du «précautionnisme» (safetyism, en anglais, NDLR ). Qu’entendez-vous par là? En quoi est-un danger pour nos démocraties?

Matthew CRAWFORD. – J’appelle «précautionnisme» une tendance qui monte en puissance depuis des dizaines d’années et connaît un moment de triomphe aujourd’hui à cause du virus. C’est une détermination à éliminer tout risque de la vie, et c’est une sensibilité nettement bourgeoise.

On peut la voir à l’œuvre dans la manière d’éduquer les enfants, par exemple. Au niveau émotionnel, il semble qu’il existe une sorte de paradoxe qui fait que plus on est en sécurité, plus le risque qui demeure nous paraît intolérable.

Pour la voracité des bureaucrates, ceci présente une opportunité. Nous nous concentrons étroitement sur n’importe quel risque désigné comme choisi par les experts pour être celui du moment. Il semble qu’il existe une symbiose entre la morale précautionniste et l’autorité de l’expertise. Et qu’aucune des deux n’admette de limite à l’extension de leur emprise.

Le précautionnisme est devenu un moyen d’intimidation ­morale

Je soupçonne que la facilité avec laquelle nous avons dernièrement accepté le pouvoir des experts de la santé de remodeler les contours de notre vie commune- peut-être de manière permanente- est due au fait que le précautionnisme a largement supplanté d’autres sensibilités morales qui pourraient lui offrir une certaine résistance. Aujourd’hui, remettre en question les mesures qui invoquent la sécurité comme justification, c’est afficher, dit-on, un mépris insensé de la vie: le précautionnisme est devenu un moyen d’intimidation morale.

Êtes-vous inquiet que l’extension du contrôle social se prolonge après la pandémie, changeant ainsi notre niveau de liberté dans la durée?

Les pouvoirs d’urgence sont rarement abandonnés une fois l’urgence passée. Et cette pandémie arrive à un moment où les «bien-pensants» de l’Occident étaient déjà dans un état de panique, et comptaient sur les géants de la tech pour établir de nouvelles mesures de contrôle social.

Aux États-Unis, certains intellectuels provenant de l’establishment ont pointé la Chine comme un modèle vers lequel nous devrions nous diriger. Cela pourrait expliquer l’apologie répandue du régime chinois aux prémices de l’épidémie. Au début, il n’y avait pour ainsi dire aucune compréhension scientifique de la pandémie.

Pourtant, remettre en question les récits provenant d’organes officiels faisait de vous un trafiquant de fausses nouvelles et de théories du complot. C’est la manière dont nous fonctionnons désormais.

Le PDG de YouTube a déclaré que «tout ce qui irait à l’encontre des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé constituerait une violation de notre politique» et serait donc supprimé.

Aux États-Unis, la différence entre des républicains hostiles au confinement et des démocrates plus prompts à appliquer le principe de précaution est flagrante. Vous dites qu’il y a un rapport entre le précautionnisme et le politiquement correct. Quel est-il?

Aux premiers stades, cruciaux, de la pandémie, les dirigeants de l’OMS et des organismes de santé publique de l’Union européenne étaient déterminés à gérer le Covid d’une manière compatible avec l’internationalisme libéral (c’est-à-dire pas de restrictions de déplacement), qui n’offense pas la Chine (c’est-à-dire pas de restrictions de déplacement) et affirme notre propre antiracisme (c’est-à-dire pas de restrictions de déplacement), même au préjudice de l’arrêt de la propagation du virus.

Cela a révélé qu’ils n’étaient pas, en fait, très sérieux en matière de santé et de sécurité, l’idéal même qui sous-tendait l’autorité qu’ils invoquaient. Ils sont apparus plutôt comme des cadres d’un parti travaillant au nom d’une idéologie mourante – en gros, l’idéal exprimé par John Lennon dans sa chanson infantile Imagine. Les idéaux utopiques ne sont pas seulement compatibles avec l’insensibilité à l’égard des vies réelles, ils l’exigent parfois – l’essentiel est de maintenir sa propre pureté morale.

Le Parti communiste chinois se fiche de ces idéaux. Mais il comprend parfaitement comment une société rivale fondée sur des abstractions et des tabous peut être manipulée: accusez divers fonctionnaires de l’Union européenne de racisme et voilà, ils suppriment leur propre rapport qui détaille la campagne de désinformation chinoise sur le virus.

Le politiquement correct, au contraire, semble être un effort pour éviter toute pollution provenant de la prise en compte du réel

Je pense donc en effet qu’il existe un lien entre le politiquement correct et le précautionnisme sanitaire. Mettre son corps en danger dans une rencontre avec le monde matériel semble renforcer le principe de réalité dans la psyché d’une personne. Il y a une sorte de grossière immédiateté de la douleur physique qui a un effet révélateur: un os cassé récuse toute prétention à avoir une vision complète de la situation.

Le politiquement correct, au contraire, semble être un effort pour éviter toute pollution provenant de la prise en compte du réel. C’est sans doute l’option la plus sécurisante pour tous ceux dont la vie professionnelle se déroule dans une institution. Il est plus facile de maintenir sa vigilance contre la réalité si on reste isolé des vilaines chaînes de conséquences qui ont lieu dans le monde réel – parfois en raison même de ses propres injonctions, si on est haut placé.

Est-ce que vous percevez une fracture sociologique aux États-Unis dans l’approche du confinement?

Nos méritocrates qui font partie de la couche managériale de la société ont accepté le confinement avec une relative sérénité. S’en remettre à l’autorité des experts est une habitude inculquée assez naturellement par l’économie du savoir, la monnaie commune de cette économie étant le prestige que procure la connaissance.

En revanche, parmi ceux qui travaillent dans l’économie des choses, d’un côté vous voyez un plus grand scepticisme envers les experts (qu’ils se placent sur le terrain scientifique ou moral) et de l’autre une moindre disposition à accepter l’ajustement par le haut des normes sociales – qu’il s’agisse de l’écriture inclusive ou du port du masque.

Je me rends régulièrement dans des magasins de fournitures de soudure, de pièces automobiles et autres lieux de l’industrie légère. Personne ne porte le masque dans ces lieux. Ce sont de toutes petites entreprises: un milieu où sont absentes les modes morales et les connaissances correspondantes qui donnent le ton dans les grandes organisations.

Il n’y a pas de RH dans les ateliers de soudure.

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