MEMORABILIA

François Heisbourg: «La Chine est un prédateur et l’Europe est sa proie»

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« La route de la soie débouche en Europe »…où des pays membres de l’UE, (Italie, Portugal, Pologne,Hongrie….) ont emprunté à Pékin. Ne l’oublions pas.

Artofus.

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29 mai 2020.
Le Figaro.

GRAND ENTRETIEN – Dans Le Temps des prédateurs (Odile Jacob), François Heisbourg analyse notamment la montée en puissance commerciale, industrielle, financière, mais aussi idéologique et politique de la Chine.

Après la crise du coronavirus, il prédit une dérive expansionniste régionale, voire mondiale, de l’empire du Milieu. «La Chine est devenue une telle superpuissance qu’elle peut dériver vers des projets régionalement, voire mondialement expansionnistes, comme le Japon dans les années 1930», analyse François Heisbourg.

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Vous décrivez la Chine comme une «superpuissance». Bien qu’elle soit responsable de la pandémie de Covid-19, peut-elle sortir vainqueur de la crise?

La Chine est devenue récemment une superpuissance. Cela se voit dans sa capacité à influencer des événements mais aussi dans sa très grande maladresse à gérer les crises. C’est un métier dans lequel elle n’est pas encore à l’aise comparé aux Soviétiques, aux Américains et aux Britanniques qui l’avaient maîtrisé du temps de leur empire.

Cela se traduit par une gestion à la fois insupportable et calamiteuse de ce que l’on a appelé la «diplomatie du masque». De manière générale, les Chinois ont du mal à enfiler le costume. Sur le fait de savoir s’ils sortent vainqueurs de la crise, je ne me prononcerais pas ainsi. D’abord parce que la politique n’est pas une course de chevaux. Mais aussi et surtout parce que l’impact du Covid-19 au plan géostratégique n’est pas encore mesurable.

Ce que l’on sait, c’est que la Chine est entrée la première dans cette crise sanitaire et économique. Si tout se passe bien, si les prévisions du FMI les plus optimistes s’avèrent bonnes, la Chine fera 1 % de croissance en 2020. C’est mieux que la récession, mais le problème, c’est que le pays a réussi à bâtir sa classe moyenne, à réduire la pauvreté et à éliminer le chômage structurel grâce à une croissance de plus de 6 %. Elle n’a jamais été en deçà de ce chiffre de croissance depuis les années 1970. Si la Chine tombe à 1 %, elle produira du chômage. 2021 sera d’autant plus difficile pour le pays qu’il dépend des exportations et que si la moitié du monde est à moins 10 %, les exportations chinoises vont faiblir.

C’est un problème social majeur que la superpuissance va devoir gérer. Il faut savoir que la légitimité du système politique de la Chine est fondée sur deux piliers: un pilier historique et un pilier de performance économique. Si le pilier de la performance économique disparaît, c’est problématique.

Il n’y a pas d’élection, pas de démocratie, les gens ne peuvent pas changer de gouvernement. Donc toute opposition est par définition radicale. Contrairement à l’image que l’on se fait d’eux en France, les Chinois ne sont pas disciplinés et le pays connaît régulièrement des mouvements sociaux même s’ils sont réprimés avec efficacité.

Pour vous faire une idée, c’est le seul grand pays qui dépense autant pour sa sécurité intérieure que pour sa sécurité extérieure. La Chine communiste va devoir s’appuyer sur le pilier historique, nationaliste. Les Chinois sont légitimement fiers de ce qu’ils sont parvenus à faire au plan économique, social et stratégique depuis la création de la République populaire de Chine.

Ce n’est pas très difficile de mobiliser cette force-là au service d’un projet nationaliste, mais qui est éventuellement porteur de tensions et de guerres. La Chine est devenue une telle superpuissance qu’elle peut dériver vers des projets régionalement, voire mondialement expansionnistes, comme le Japon dans les années 1930.

 

La 5G est ce qui va structurer l’économie du futur. Celui qui contrôle le réseau 5G contrôle l’économie

Pour vous, la Chine est devenue un prédateur et l’Europe sa proie?

Oui, je vais prendre deux exemples. Dans un premier temps, l’exemple européen. Il y a cinq ans, les Européens considéraient la Chine comme une version plus grande du Japon, les droits de l’homme en moins. Les Allemands, notamment, avaient une vision angélique de la Chine. Puis, il y a trois ans, ils ont réalisé que l’empire du Milieu était en train d’absorber discrètement les PME allemandes. C’est là qu’ils ont commencé à réagir. Cela n’a pas empêché les Chinois de lancer une grande campagne en Europe sur la 5G.

C’était le grand sujet entre l’Europe et la Chine juste avant le Covid-19, avec Huawei, qui était en train de racheter tous les lobbyistes disponibles sur la place de Paris pour fourguer sa marchandise.

Le problème est que la 5G est ce qui va structurer l’économie du futur. Celui qui contrôle le réseau 5G contrôle l’économie. Et la Chine l’a introduit en utilisant l’appât et la menace: «Vous ne prenez pas notre 5G, ne soyez pas surpris que nous n’achetions plus vos voitures.»

 

L’autre exemple est celui des prêts que fait la Chine aux pays émergents. Elle prête sans conditions politiques à tous les pays, même les dictatures qui ne trouvent pas d’aide financière chez les autres puissances mondiales. C’est le cas en Afrique, en Asie, dans les Balkans. Avec la crise du Covid-19, les pays les plus touchés se tournent vers le G20 en lui demandant d’effacer leurs dettes.

Tandis que les Européens se résignent, les Chinois entendent bien recouvrer leurs créances. Ça, c’est de la prédation. C’est précisément la même attitude que celle qu’avaient les Européens vis-à-vis de la Chine au XIXe siècle.

Le coronavirus a-t-il révélé une dépendance de l’Europe à l’égard de la Chine?

Deux phénomènes très différents se carambolent sur cette question: la mondialisation et la Chine. La Chine a pris la décision au début des années 1980 d’embrasser la mondialisation naissante.

C’était la politique de «cacher sa brillance» de Deng Xiaoping. Selon lui, la Chine devait être discrète, ne pas chercher le conflit avec ses voisins. En ne se faisant pas remarquer, elle pouvait profiter du mouvement général des affaires dans le cadre de la mondialisation pour devenir un grand pays industriel moderne. Et c’est ce qu’elle a fait: le PIB de la Chine a été multiplié par 30 en l’espace de quarante ans. Un développement aussi phénoménal à une telle échelle, c’était du jamais-vu dans l’histoire.

Donc les Chinois se trouvent au cœur de la mondialisation qui consiste à organiser le travail des entreprises à l’échelle mondiale, une chaîne de valeur transcontinentale en répartissant les facteurs de production là où ils auront de meilleurs rendements.

Bien entendu, la Chine n’avait pas grand-chose à faire des émissions de CO2 et du réchauffement climatique, ce qui a amené les entreprises européennes, dont les normes se durcissaient, à faire du dumping écologique en Chine.

Le résultat de tout ça, c’est que l’on se retrouve avec des chaînes de valeur qui sont fortement dépendantes de la façon dont la Chine les traite et les accueille chez elle. Le réveil dans le domaine sanitaire a été particulièrement brutal puisqu’on découvre qu’on ne produit plus nos masques ni même nos médicaments sur notre territoire. Mais ça joue dans les deux sens: la dépendance est extraordinairement désagréable pour nous mais la Chine est également dépendante de ses exportations.

La route de la soie débouche en Europe. Lorsque vous regardez les cartes chinoises, le marché européen, qui demeure le principal marché mondial, est le point d’aboutissement de la route

Vous allez jusqu’à dire que la Chine a pour projet d’intégrer l’Europe à son empire…

La route de la soie débouche en Europe. Lorsque vous regardez les cartes chinoises, le marché européen, qui demeure le principal marché mondial, est le point d’aboutissement de la route. La Chine est un marché largement fermé, on le voit avec l’asymétrie numérique entre la Chine et le reste du monde: l’ambassade chinoise peut nous insulter sur son compte Twitter en France mais pas l’inverse, parce que Twitter est interdit en Chine, tout comme Google et Facebook, ce qui n’est même pas le cas en Russie. Donc la Chine protège sa société et ses intérêts économiques tout en essayant de profiter de l’ouverture des autres.

Sur le plan commercial, les États-Unis, et notamment Donald Trump, ont perçu plus tôt la menace chinoise…

Pour les États-Unis, l’Asie pacifique est une région vue à travers des lunettes stratégiques, ce qui n’est pas le cas des Européens. Pour l’essentiel, l’Asie pacifique est une affaire qui se joue entre Américains et Chinois avec les alliances américaines au profit de l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, le Japon et d’une façon plus particulière Taïwan. Obama a institué le «pivot vers l’Asie» en 2011, déclarant que les États-Unis allaient devoir pousser davantage le curseur vers le Pacifique pour tempérer la montée en puissance de la Chine. Le discours est resté sémantique car les États-Unis ont dû faire face à la montée de Daech au Moyen-Orient, puis à l’affaire de l’Ukraine. Mais les Américains ont intégré la montée en puissance de la Chine et son accession au rang de superpuissance.

 

Dans le domaine commercial, le principal déficit américain est avec la Chine. Et comme elle pratique sa prédation commerciale à l’encontre des États-Unis comme envers les Européens, Donald Trump a réagi. Il a pointé du doigt l’asymétrie numérique, l’asymétrie en matière de protection des droits de propriété intellectuelle mais il n’a pas souhaité organiser d’offensive contre la Chine avec les Européens: avoir l’Europe et les États-Unis contre soi aurait été extrêmement inconfortable pour la Chine. Lorsque Emmanuel Macron s’est rendu pour une visite d’État en avril 2018 à Washington, il s’attendait à pouvoir négocier un double deal avec Trump sur l’accord nucléaire en Iran ainsi que sur les défis chinois dans le domaine commercial avec l’Allemagne pour allié. Le président américain n’était pas intéressé et a tweeté que l’Allemagne était «un adversaire au même titre que la Chine mais en plus petit».

Taïwan, « petite Chine  », a montré à la grande Chine comment on gère une pandémie quand on est une démocratie chinoise

Dans Le Piège de Thucydide, l’Américain Graham Allison prédit une guerre entre les États-Unis et la Chine. Y croyez-vous?

Le risque réel, c’est le nationalisme chinois croissant. Vous voyez ce qui se passe avec Taïwan. Ce pays a été le premier à avoir signalé à l’OMS ce qui se passait en Chine. Comprenant l’importance de ce qui arrive, Taïwan se met en ordre pour faire face au virus avec un succès remarquable et dans le respect des règles démocratiques.

Taïwan, «petite Chine», a montré à la grande Chine comment on gère une pandémie quand on est une démocratie chinoise. Je ne pense pas que cela ait fait grand plaisir à Pékin.

Pour la Chine, la question taïwanaise redevient aiguë, surtout après la mise au pas de Hongkong.

Il y a également la question de la mer de Chine méridionale (pas loin de la Méditerranée en termes de taille) où passe la moitié du commerce maritime mondial. Or pour les États-Unis, la liberté des mers a toujours été considérée comme un intérêt vital.

Il est donc possible qu’il y ait des erreurs de calcul. Je doute que l’on puisse craindre une guerre directe.

Mais des conflits localisés, limités dans l’espace pacifique, sont probables. L’hypothèse de Graham Allison n’est pas tout à fait déraisonnable.

 

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