MEMORABILIA

«Comment l’Occident est devenu amnésique». Eric Zemmour.

Scroll down to content

CHRONIQUE – Dans La Mémoire perdue, Francis O’Gorman, un professeur britannique, tente de comprendre pourquoi notre époque préfère voir l’histoire comme un traumatisme plutôt que comme une richesse.

3 juin 2020.

Le Figaro.

******************

– Les Anglais nous ont donné Sherlock Holmes et Agatha Christie. Ils aiment les enquêtes au long cours et parviennent toujours à dénouer l’écheveau le plus complexe. On finit par s’écrier avec eux: «Mais c’est bien sûr, mon cher Watson!»

Cette fois-ci, notre Sherlock est professeur de littérature anglaise. Son enquête le mène au cœur de notre mal-être contemporain, et les coupables sont légion: «Je cherche où est passée l’Histoire, et comment elle en est venue à disparaître.» Il trouve ses premiers indices il y a plus de deux mille ans, sur les rives de la Méditerranée, entre Athènes et Jérusalem.

Là se joue le premier basculement, entre le passé et l’avenir, entre les Grecs qui vivent dans le souci fidèle du passé de la cité, et les premiers chrétiens qui ont «substitué l’idée de la polis comme continuité de la foi, en l’union espérée avec un Dieu éternellement omniprésent». Notre professeur britannique oppose le monde d’Homère où «négliger ses ancêtres, revenait à courir le risque de subir leur courroux» et celui de saint Augustin, dans lequel «le pardon gommait les événements indésirables d’hier» et où se met en place «l’effacement chrétien du passé au profit de ce qui est à venir».

Francis O’Gorman n’est pas le premier à montrer que le christianisme est un tournant dans notre rapport au temps. Pas le premier non plus, loin de là, à se désoler du «présentisme» de notre époque, de son dédain méprisant du passé, de son oubli de l’histoire, et de son obsession de l’avenir. Mais il le fait avec un grand sens pédagogique et un art de la retenue dans l’expression, qui est le propre de sa nation, en tout cas telle que nous, Français, la voyons. France et Angleterre sont d’ailleurs au cœur de cette enquête. Les Français font la révolution politique en 1789, et les Anglais font la révolution industrielle à partir de 1820. Nous guillotinons le roi comme pour guillotiner le passé ; et les Anglais inaugurent les premiers chemins de fer qui nous obligent à regarder l’horloge comme nous ne l’avions jamais fait, et nous baladent dans des gares, lieu de passage inédit qui «cristallise la nature transitoire, migratoire, itinérante du citoyen de la modernité».

En dépit de toute la rhétorique de la nouveauté et de l’innovation qu’il déploie (…) le capitalisme libéral a privé les artistes des ressources nécessaires pour créer du neuf

Francis O’Gorman

Le XIXe siècle était lancé. Il forgerait la modernité dont nous sommes, au XXIe siècle, les continuateurs. «La modernité réside dans l’attente fervente et le désir du changement», nous dit notre professeur qui nous livre des exemples dans la littérature anglaise, tandis que nous pensons à «notre» Victor Hugo: «Le XIXe siècle a été grand ; le XXe siècle sera heureux.» Et tant pis si notre prophète s’est trompé, cela n’a nullement découragé notre époque de voir l’avenir avec les yeux de Chimène. Étonnant et paradoxal XIXe qui est à la fois le siècle de l’Histoire (à la fois science historique et roman historique) mais qui est aussi le siècle, nous rappelle Francis O’Gorman, où apparaît la profession de publicitaire. «Au service de la culture de la consommation, les publicitaires sont les champions inventifs de la page tournée.»

Des publicitaires qui sont les officiers d’un capitalisme qui nous apprend à toujours regarder vers l’avenir, à attendre tout de l’avenir. Notre professeur britannique retrouve les intuitions d’un Balzac ou d’un Maurras qui voyaient déjà dans le protestantisme, le tournant révolutionnaire dans le christianisme : «Si la modernité est protestante, au sens où elle considère la destruction des icônes de l’histoire comme une condition du progrès, il subsiste au XIXe siècle, le reliquat d’une perspective catholique (…) sur les dommages causés par la destruction de ses vestiges.»

Et puis, après avoir enquêté dans le passé pour déceler les étapes de cette «émergence d’une culture de l’oubli», O’Gorman nous en dévoile toutes les conséquences, des plus évidentes aux plus inattendues. Le culte de l’innovation, de l’entrepreneur, de la croissance, de la mode, on s’en doutait.

Et cette religion de l’innovation qui tue la véritable créativité, on l’avait remarqué aussi dans la désolante production contemporaine de la littérature, du cinéma, ou de la chanson populaire: «En dépit de toute la rhétorique de la nouveauté et de l’innovation qu’il déploie (…) le capitalisme libéral a privé les artistes des ressources nécessaires pour créer du neuf.»

De même, certains d’entre nous avaient déjà noté que la liberté tant exaltée n’était que le masque du conformisme le plus strict: «Camoufler le retour de l’ancien en l’habillant du langage de la découverte, des nouveaux commencements, n’est pas le fait que du marketing et de la publicité. (…) On attend que nous soyons différents et que nous fassions du neuf, mais seulement tant que notre différence n’implique pas la mise en question du statut privilégié accordé à la nouveauté et à la différence.»

Notre professeur de littérature est plus original quand il s’éloigne de son domaine de prédilection. Quand il nous décrit la misère de la concentration chez nos contemporains, enfants mais aussi adultes, ruinés par les technologies modernes ; quand il voit dans notre hantise collective de la maladie d’Alzheimer, le fait que nous avons conscience d’en être tous atteint furtivement: «À partir de quel point l’effacement de l’histoire porte-t-il un coup fatal à l’identité?»

Uniformisation du monde

Quand il voit enfin, avec une rare finesse, que «la focalisation contemporaine sur la classification des formes de maltraitance (sexuelle, physique ou affective) crée des habitudes de pensée alimentées par la même idée, selon laquelle le passé doit d’abord être considéré comme le moment où les choses ont mal tourné».

Que ce soit pour les individus, ou pour les peuples (mais seulement pour les Européens), le passé est une horreur qu’il faut dénoncer, condamner, effacer: «L’enquête historique ne fait ainsi rien d’autre que de tancer ceux qui nous ont précédés.»

O’Gorman met ses pas dans ceux, nombreux, qui se désolent de l’uniformisation du monde: «Le capitalisme mondialisé nous invite à considérer, de façon paradoxale, soit que nous sommes chez nous partout soit que nous ne nous sentons chez nous nulle part, parce qu’aucun lieu ne présente de différences substantielles. Le familier n’est pas toujours réconfortant

Il nous exhorte à nous arracher à cette détestation morbide du passé, de notre passé. De ne plus avoir peur de lui, de ne plus avoir honte de lui. De retrouver notre identité. De renouer avec le respect de ceux qui nous ont précédés pour renouer avec le respect de nous-mêmes…

 

*******************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :