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« Ces artistes qui ne vivent que de l’indignation permanente »…

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Pétition pour le “monde d’après” : ces artistes qui ne vivent que de l’indignation permanente

La pétition des personnalités pour s’opposer à un « retour à la normale » met une fois de plus en lumière leur participation à ce consumérisme qu’ils dénoncent.

On devrait toujours se méfier d’un combat politique mené par des acteurs ou des tennismen le temps d’une signature apposée au bas d’une pétition. Non que la lutte soit vaine ou qu’elle soit inutile, mais qu’il y ait de fortes chances pour que les risques incommensurables qu’elle fait prendre ou les vérités dérangeantes qu’elle entend soulever soient tout de même un peu surestimés.

C’est de nos jours dans le cadre du combat écologique que cette intuition a le plus de chance d’aboutir à une certitude, c’est aussi la quantité de pétitions sur le sujet, alliée au niveau de vie moyen des signataires, qui dès lors constitue le mètre étalon du convenu et le principe d’une survie médiatique à peu de frais. Jadis, les étendues lézardées par la soif dans la Corne de l’Afrique faisaient encore un peu rêver cette gauche morale sur laquelle il semble qu’on ait déjà tout dit et tout écrit, des ouvriers de Billancourt de Sartre à Cordicopolis, vertueuse cité du cœur imaginée par le malheureux Philippe Muray, à qui une mise en jachère hors de l’espace réactionnaire commence tout juste à être profitable.

Au temps du Live Aid, déjà, le guide des bonnes manières et les cours de maintien indiquaient la voie déterritorialisée du roman d’aventures et misaient sur un imaginaire touristique, la famine d’Éthiopie assurant mieux la notoriété des chanteurs de variété que la dénonciation du régime de Nicolae Ceausescu.

Pour reprendre la prose des signataires de la tribune parue dans le Monde il y a un mois, il suffirait d’user d’« audace et de courage » et de « s’extraire de la logique intenable qui prévaut encore », en renonçant à sa fortune, à ses relations, et à tous ses biens afin d’entamer une grève de la faim en contrat à durée indéterminée dans la région de Tombouctou.

Aujourd’hui ces Sahara, ces steppes n’attirent plus grand monde. Si l’on s’y rend, ce ne sera jamais plus par hélicoptère, dont l’empreinte carbone n’opposerait aucune résistance face au plus indulgent des calculateurs d’émissions de CO2. (A-t-on bien désormais idée des conséquences de la mort en plein vol de Daniel Balavoine sur l’écosystème du désert malien ?) On pourrait pourtant continuer d’y mourir, mais ce serait alors une mort sacrificielle, orchestrée de longue date et rediffusée sur les réseaux sociaux, puis sereinement repostée en story Instagram par des millions de followers solidaires du combat.

Quel serait-il ? Pour reprendre la prose des signataires de la tribune parue dans le Monde il y a un mois, il suffirait d’user d’« audace et de courage » et de « s’extraire de la logique intenable qui prévaut encore », en renonçant à sa fortune, à ses relations, et à tous ses biens afin d’entamer une grève de la faim en contrat à durée indéterminée dans la région de Tombouctou. On réduirait ainsi drastiquement et jusqu’à ce que mort s’ensuive ses émissions de gaz à effet de serre. Mais les pays en voie de développement sont des contrées hostiles : comme la guerre y fait rage depuis maintenant huit ans, on décéderait d’une balle dans le dos avant même d’avoir faim, du fait d’un salafiste ou d’un indépendantiste pro-Azaouad, ce qui aurait quand même le mérite de mettre en lumière la cause touareg.

Car Madonna, Juliette Binoche et Jean-Louis Trintignant ont trouvé le ton juste : « Les “ajustements” ne suffisent plus. » Il nous faut des solutions radicales pour penser, repenser le monde de demain. Le consumérisme, qui nous « conduit à nier la vie elle-même » est éminemment condamnable.

Gageons qu’il est pourtant cocasse d’être appelé à le condamner main dans la main avec ceux qui doivent leur réussite – et leur existence médiatique – à ce fondement du mode de vie occidental moderne, où la production de loisirs et de divertissements, stade ultime du capitalisme, permet toujours mieux de faire accepter aux masses dominées le règne du profit de quelques-uns (dont ils sont). Ludivine Sagnier, Joaquin Phoenix et Zazie ne l’ignorent sûrement pas : Theodor W. Adorno et Max Horkheimer analysaient déjà, dans la Dialectique de la raison, les imbrications industrielles de l’amusement et du labeur, en 1944, au temps où l’automatisation, la robotisation mais aussi la généralisation du crédit avaient déjà fait leur œuvre sur les foules : « Dans le capitalisme avancé, l’amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être de nouveau en mesure de l’affronter. »

Au fond, qu’est-ce qu’une “personnalité artistique”, qu’est-ce qu’un individu qui tire profit de l’industrie du divertissement pour assurer sa fortune ? Quel horizon indépassable peut bien unir Mélanie Laurent, Vanessa Paradis, Barbra Streisand et Christian Louboutin, sinon la recherche du profit sur le dos des ploucs qui n’ont même pas le bon goût de manger bio et d’acheter des billets d’avion ?

Le consumérisme (celui qui « nous a conduits à nier la vie elle-même : celle des végétaux, celle des animaux et celle d’un grand nombre d’humains », sic ) est tout aussi nécessaire aux artistes et aux créateurs qu’ils sont nécessaires à ce consumérisme, bras armé antalgique des puissants dans l’acceptation de la contrainte et de la domination. Mais les millions d’anonymes qui oublient leur journée de travail en allant acheter la musique de Madonna ont tort. Parce qu’elle, elle appelle « solennellement les dirigeants et les citoyens […] à une refonte profonde des objectifs, des valeurs et des économies ». En résumé, elle souhaite sa propre disparition. Pour juste et nécessaire que soit la lutte pour l’éveil à une conscience écologique dans un monde dopé au mythe de la croissance et du profit, il n’est donc pas excessif de songer que cette tribune signée conjointement par les artistes et les scientifiques les plus éminents pose mal le problème.

Quel horizon indépassable peut bien unir Mélanie Laurent, Vanessa Paradis, Barbra Streisand et Christian Louboutin, sinon la recherche du profit sur le dos des ploucs qui n’ont même pas le bon goût de manger bio ?

Dans sa version tropicale, l’engouement pétitionnaire autour du coronavirus a accouché d’un appel à réclamer des mesures urgentes afin de protéger les peuples d’Amazonie, sur une initiative du photographe brésilien Sebastião Salgado. Aux côtés de Sting ou de Paul McCartney, on retrouvait encore Juliette Binoche et Madonna.

Penser que certaines éminentes chevilles ouvrières de la civilisation de l’excès et du plaisir appellent à lutter notamment contre le narcotrafic qui ravage la forêt amazonienne engage une contorsion intellectuelle d’un nouvel ordre, qui n’est cependant que le corollaire de celle engagée autour du consumérisme qu’ils dénoncent.

Qui pour les fournir en dope après la libération de l’Amazonie ? Il faudrait investir des espaces verts chez nos consommateurs même et les encourager à devenir locavores, mais ce serait fastidieux. En attendant, pétitionnons tout simplement pour la disparition des artistes en tant que personnes publiques, pour la fin du Festival de Cannes, l’agonie du Hall of Fame, l’éradication de Hollywood, l’extermination du Printemps du cinéma et l’anéantissement de la cérémonie des Césars. Sans ses fidèles kapos, le capitalisme serait à jamais vaincu, le “retour à la normale” n’aurait jamais lieu.

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