MEMORABILIA

« C’était Jean Raspail »

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Les grandes douleurs sont muettes. Artofus.

 

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Par

Auteur

/ Samedi 13 juin 2020 

Valeurs actuelles.

 

– Jean Raspail est mort samedi 13 juin 2020 à l’âge de 94 ans.

Ecrivain-aventurier, catholique et monarchiste, il avait créé un univers littéraire unique dans lequel il a fini par se réfugier pour échapper à ce monde qu’il voyait courir à sa perte.

Il y avait du Tintin chez Raspail. Le Tintin qui court, vole, navigue et fonce à moto. Un Tintin un peu plus drôle, certes, qui n’hésitait pas à emprunter de temps à autre la bouteille de Loch Lomond du capitaine Haddock pour trinquer à la Patagonie royale ! Car il trinquait, le père Raspail, toujours élégamment, et de préférence en mémoire de rois de pacotille qu’il prenait très au sérieux. C’est désormais en sa mémoire que l’on essayera de trinquer avec autant de tenue.

L’homme et l’écrivain étaient marqués par un style fait d’élégance, de manières et de rites, ni l’un ni l’autre n’ayant jamais oublié que « l‘action, c’est avant tout la forme ». Comme Jacques Perret qu’il admirait, l’explorateur passa la plus grande partie de sa vie à se promener de continent en continent et de siècle en siècle. Batifolant avec des créatures swiftiennes dans une rivière de l’île de la Dominique, assistant à une messe des catacombes avec les derniers chrétiens du Japon, observant avec effroi les caravelles de Magellan s’engouffrer dans le détroit qui portera bientôt son nom ou recherchant les traces des derniers Wisigoths de l’Hérault, des derniers Huns de l’Aube, il était partout chez lui, et sans aucune affectation ; sans ironie et sans démagogie, ces deux plaies des temps démocratiques.

 

On reconnaît un écrivain à la fidélité qu’il porte à son obsession. La quête de ceux qu’il appelait « les peuples perdus » était celle de Raspail. La plupart avaient bel et bien disparus à jamais, mais Raspail était un rêveur. En retrouver la trace constituait l’unique but de ses voyages et ceux-ci prenaient à mesure que les années passaient un caractère d’urgence tragique. Quand il publia ses premiers voyages aux Antilles, il prenait encore le temps de flâner, de décrire les lézards, de disserter sur le punch et les méfaits du créole, avant de se lancer à l’assaut des montagnes et de ses chimères. Mais la fébrilité le gagna bientôt quand il réalisa que le toboggan de l’histoire était sans pitié et qu’il projetait les derniers peuples non alignés dans le néant. Certes, Raspail est venu trop tard dans un monde trop vieux, mais il fut quand même de son époque, ce vingtième siècle qui a vu disparaître les dernières tribus en silence, celui qui a signé la fin de ceux qui se réclamaient d’un autre droit, d’une autre légitimité, d’une antériorité. Le projet moderne est bicéphale : l’avènement du progrès et le grand métissage côté pile ; la fin mécanique des peuples qui les refusent et l’uniformité côté face, celle qui hantait Raspail. « S’il reste un survivant, je veux le voir et lui parler, lui saisir la main, savoir à quoi cela ressemble un homme vieux de milliers d’années et qui le sait », écrivait-il dans La Hache des steppes, magnifique livre dans lequel il cherchait ce survivant partout dans le monde, avec désespoir et gaité.

Ses voyages étaient autant d’enquêtes de terrain, préparées par des séjours en bibliothèque. Tout témoignage était bon à prendre, celui d’un routard aperçu au bord de la route comme celui des archives. Du croisement des deux naissait l’aventure. Mais Raspail n’était pas ethnologue pour autant. Il a toujours eu pour lui la supériorité du romancier car quand le fil était cassé, et il l’était souvent, il « maudi[ssai]t la cassure et l’enjamb[ait] par l’imagination » à l’image du mystérieux Kandall Kartis de Septentrion. La science laissait alors la place au rêve des origines pour le plus grand bénéfice du lecteur. Aux Antilles, il rechercha les derniers Indiens Caraïbes et au besoin les inventa. Au Japon, il courut après le peuple des Aïnos. Dans les Andes, essoufflé, il traqua les demi-dieux Urus « carambolés vers les recoins les plus inconfortables du globe », et finit dans une exaltation religieuse par célébrer une messe antédiluvienne dans une petite chapelle à 4000 mètres d’altitude au bord du lac Titicaca… Trop loin de Rome, ce catholique apostolique et romain se transformait parfois en mystique païen ainsi que l’avait remarqué Jean Mabire en son temps.

Toute une vie à voyager dresse une géographie. Celle de Raspail était des confins, collection méthodique de bouts du monde hostiles, de steppes balayées par le vent, de rives gelées, d’îles sous la pluie et de sommets inaccessibles. Là se terraient les peuples refoulés par les siècles, gibier littéraire de notre romantique. Parmi eux, les Alakalufs qui l’ont tant fasciné. Ce « petit peuple désolé, arriéré, faible et laid » nomadisait depuis des millénaires dans les canaux autour du détroit de Magellan. Ils vivaient nus, à peine enduits de graisse de phoque, se nourrissant de baleines échouées, ne possédant aucun mot de vocabulaire pour exprimer le bonheur et la joie. Leur débilité, véritable pied de nez à Darwin, était leur plus grande force : si l’on se met à penser sous ces latitudes, on se couche pour mourir.

L’aventurier a raconté mille fois la rencontre fugace, à vingt ans, du haut d’un cargo engagé dans le détroit, d’un canot avec six de ces survivants à bord, et la conscience que 10 000 ans séparaient leurs deux mondes. Quelques décennies plus tard, la race s’éteindra à jamais mais pour lors cette rencontre de quelques secondes détermina sa vie. De Terre de feu-Alaska, son premier livre (1952) à Adiós Tierra del Fuego quarante-neuf ans plus tard, il y reviendra tout au long de son œuvre. En 1986, il leur consacra ce qui fut peut-être son chef d’œuvre : Qui se souvient des hommes… Peu de livres offrent des descriptions de paysages aussi saisissantes. La pourriture des forêts magellaniques noyées de pluie, les sommets glacés de la cordillère plongeant dans la mer ; le froid, la neige, les archipels effrayants, la nuit des canaux infinis et la solitude de ces Indiens nus dans des barques de fortune agités par les flots confèrent à ce livre une tristesse et une beauté uniques. Le jour où apparaissent les Espagnols dans ces confins du monde, les Indiens Alakalufs sont condamnés. L’agonie durera cinq siècles. De quoi méditer sur l’impératif universel de « l’ouverture à l’autre ».

« Il existe chez certains êtres doués d’une nature particulièrement rêveuse des fidélités de rechange qui finissent par prendre le pas sur tout le reste », écrivait notre voyageur dans Bleu caraïbe et citrons verts. Raspail ne reconnaissait plus la France dont le peuple s’était transformé en masse informe. Produire ? Consommer ? Se rendre utile ? Toucher ses allocations ? Manifester dans les rues ? Adiós Tierra de Francia ! Raspail prit la tangente. Il se fit naturaliser dans un pays qui n’existait pas, devint sujet d’un roi de chimère, offrit sa fidélité de rechange à ses rêves.

Ce roi, c’est Antoine de Tounens bien sûr, un rêveur lui aussi, le plus grand des rêveurs ! Un avoué de Périgueux qui décida un jour de devenir roi du territoire sauvage de l’Araucanie, qui par décret annexa la Patagonie voisine et son million de kilomètres carrés, qui tâta de la prison au Chili avant de s’en faire chasser et qui finit par distribuer aux poètes enivrés du Chat Noir, contre un bock de bière, les titres de terres qu’il ne possédait pas…

Le drapeau à bandes horizontales bleu blanc vert flottait sur la maison de celui qui s’était institué Consul général de Patagonie. Raspail fit sécession. L’auteur du Jeu du roi ne cessait de jouer mais il jouait très sérieusement. Son royaume littéraire accueillait tous les rebelles, les bras-cassés de la modernité, les ratés du progrès, les morts pour la croissance, tous ces peuples millénaires dont l’histoire a cru bon de se passer. Certains disent qu’en ce royaume, en fermant les yeux, on peut encore entendre le bruit des rames de ces Indiens nus fouettés par la pluie glacée qui rament péniblement dans les flots déchaînés. C’est ce rêve dans la brume que nous laisse Raspail, cette fidélité de rechange, cette œuvre qui nous rappelle qu’il y eût des hommes.

 

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