MEMORABILIA

Michel Onfray : « Mon péché mortel ? Être resté aux côtés du peuple »

Scroll down to content

L’Express.

13 juin 2020.

*****************$

Souverainisme, Le Pen, Raoult, BHL, De Villiers… Dans un grand entretien musclé, le philosophe s’explique sur sa revue Front Populaire et fustige les médias.

 

– Il est l’intellectuel qui entend réunir les souverainistes de tous bords à travers sa nouvelle revue Front populaire, où l’on retrouve Jean-Pierre Chevènement comme Philippe de Villiers. Il est aussi celui qui concentre les critiques violentes sur sa supposée dérive idéologique qui l’aurait vu passer de la gauche libertaire de Proudhon à l’extrême droite d’Eric Zemmour.

Au coeur des polémiques, Michel Onfray publie également l’ultime volume de sa monumentale Contre-histoire de la philosophie (Grasset). Dans La Résistance au nihilisme, on retrouve ce que le philosophe Onfray a de meilleur et, parfois, de plus caricatural : d’un côté, un populisme au sens noble du terme qui en fait un formidable pédagogue sur la pensée d’après mai-68 (avec des belles pages sur Pierre Hadot ou Robert Misrahi) comme un critique impitoyable d’une gauche intellectuelle qui a souvent préféré les jargons obscurs aux masses populaires ; de l’autre le pamphlétaire manichéen et antilibéral à qui l’outrance fait perdre le sens des nuances…

Dans un long entretien accordé à l’Express dans lequel il ne nous épargne pas, le philosophe s’explique sur cette nouvelle revue, mais aussi sur l’évolution de ses positions sur l’immigration, Didier Raoult, BHL, ses soutiens dans la droite radicale et son parcours personnel.

L’Express : Un article du Monde expliquait qu’avec votre nouvelle revue, Front Populaire, « Michel Onfray séduit les milieux d’extrême droite« . Ce qui vous a fait vivement réagir. Pourquoi ?

Michel Onfray : Je veux bien qu’on me donne des leçons, mais seulement quand on est irréprochable… Ce journal est dit de référence, mais seulement pour les journalistes à qui il donne le ton – Libération a suivi, puis France Inter, etc… Le Monde ne vit que des impôts du contribuable français car, sans l’aide à la presse il n’existerait plus depuis bien longtemps. Son passé est un passif, son père fondateur vient de Vichy et du maréchalisme, il attaque de Gaulle jusqu’à la fin de sa vie politique, il défend une Europe dont la matrice idéologique était fasciste. Ce journal accueille les propos négationnistes de Faurisson tout autant que les éloges de Pol-Pot par Alain Badiou, réussissant ainsi un formidable cocktail rouge- brun. Il accueille également dans ses colonnes un pédophile avéré pendant des années comme chroniqueur et, en plus de vanter les mérites de ses livres, il défend la pédophilie. Il prend parti pour l’ayatollah Khomeiny et la révolution islamique en Iran. On comprend que, devant l’aventure de Front Populaire qui entend honorer la constitution en redonnant au peuple le pouvoir qu’il a perdu et qui lui revient, ce journal se déchaîne.

LIRE AUSSI >> Raphaël Enthoven : « On ne corrige pas le racisme en inversant le rapport de force »

J’ajoute qu’un texte me salissant signé par un journaliste issu du PCF dont l’histoire ne fut guère plus propre (pacte germano-soviétique de 1939 à 1941, insulte du combat indépendantiste algérien dès 1945, homophobie, refus de la contraception et de l’avortement sous Thorez dans les années 50, critique de l’immigration avec Marchais, qui fut volontaire pour partir en Allemagne pour le STO, dans les années 80, insulte à Cohn-Bendit présenté comme un juif allemand en Mai 68, soutient inconditionnel au système concentrationnaire soviétique, mépris de Soljenitsyne et campagne de calomnies au moment de la traduction française de L’archipel du Goulag), tout cela n’autorise pas vraiment ces gens-là à me donner des leçons…

On peine à comprendre ce qui vous associe aujourd’hui, vous qui incarnez le matérialisme athéiste, à quelqu’un comme Philippe de Villiers, catholique et conservateur dont l’idole est plus Jeanne d’Arc que Nietzsche. Vous allez jusqu’à endosser sa rhétorique sur les Pères fondateurs de l’Union européenne financés par les États-Unis (Jean Monnet) ou ayant eu des liens avec les nazis (Walter Hallstein)…

Cette rhétorique endossée comme vous dites, je l’ai découverte en lisant le livre d’Antonin Cohen, De Vichy à la communauté européenne, publié aux Presses Universitaires de France en 2012, c’est-à-dire bien avant le livre de Philippe de Villiers qui lui est postérieur de sept années. Cet universitaire est maître de conférences en science politique à Paris Nanterre, il est rattaché au Groupe d’analyse politique et à l’Institut des sciences sociales du politique qui dépend du CNRS. Les détails concernant les financements de Jean Monnet par les États-Unis se trouvent page 20, le fait que les mémoires de Jean Monnet aient été rédigés par des « nègres » payés par les États-Unis pages 19, 20 et 23, le rôle du Mondepour défendre cette mythologie d’un Monnet père fondateur page 26, le fait qu’André Fontaine, ancien directeur du Monde, ait cité positivement Mussolini en son temps page 181. Quant à Walter Hallstein, l’ancien officier nazi qui a présidé aux destinées de l’Europe pré-maastrichienne entre le 7 janvier 1958 et le 6 juillet 1967, je vous renvoie à l’excellent article de Jean Dugenêt, Walter Hallstein était un nazi, paru dans Mediapart le 25 janvier 2020.

Pour le reste, l’athée que je suis préfère un catholique qui défend des idées justes, le matérialiste que je suis préfère un idéaliste qui défend des idées justes, l’homme de gauche que je suis préfère un homme de droite qui défend des idées justes à un athée, un matérialiste ou un homme de gauche qui défendent des idées injustes ! La justice et la vérité m’intéressent plus que les sensibilités politiques ou religieuses. Vous ne me ferez pas dire que, parce que je suis athée, un croyant est un imbécile, ce qui fut à l’origine de mon désaccord avec feu Jean Soler qui affirmait que l’athéisme était l’apanage de gens plus intelligents que ceux qui croyaient.

Vous avez un service de renseignements bien fait…

En quoi le souverainisme serait-il la solution aux grands enjeux actuels ? Comme l’explique l’historien Yuval Noah Harari, le repli sur l’Etat-nation ne répond nullement aux problèmes de réchauffement climatique ou d’autonomisation du travail

Le souverainisme n’est pas une solution, il est la condition de possibilité de la solution. Quand un bateau part à la dérive, il faut reprendre les commandes pour lui éviter l’accident. Une fois les commandes reprises, rien n’augure d’un cap qu’il faut ensuite choisir. Il y a un temps pour reprendre le pouvoir en main, c’est celui du souverainisme, un autre pour dire ce que l’on fait une fois qu’on dispose à nouveau des moyens de faire de la politique.

La haine du souverainisme qui est le corrélat de l’État maastrichien, lui-même premier temps d’un gouvernement mondial du capital, ne va pas sans une propagande qui présente le souverainisme d’une façon caricaturale : des frontières barbelées gardées par des militaires accompagnés de chiens policiers qui déambulent entre deux miradors… L’État maastrichien impose sa loi sans armée casquée ou bottée, nous sommes au XXI° siècle !

Le fameux « repli » national, donc nationaliste, donc belliciste, donc guerrier, est une autre modalité de la propagande ! Car, qui fait la guerre aux états musulmans souverains comme l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, le Mali si ce n’est cet État maastrichien qui annonce une pseudo-guerre à venir demain si le Frexit devait avoir lieu alors qu’il est de toutes les guerres néo-colonialises et islamophobes depuis vingt ans ? Un État souverain n’est pas un État autiste ou solipsiste, c’est un État qui passe des contrats en fonction de ses intérêts négociés et bien compris.

Que fait l’Europe de Maastricht en matière de réchauffement climatique quand la Chine, les États-Unis, l’Afrique ou l’Inde n’ont que faire des vapeurs d’un Occident qui traque de façon policière la moindre voiture qui marche au diesel dans la Lozère ? Rien…

En 2010, sur France 3, en réponse au « débat sur l’identité nationale », vous expliquiez que « le multiculturalisme est la seule bonne réponse » et que « le métissage est la vérité de ce qui fait l’identité nationale française ». Mais, aujourd’hui, n’êtes-vous pas plus proche de Renaud que d’Albert Camus sur cette question ? Sur I24, vous avez déclaré : « Je pense que notre civilisation est en train de s’effacer », avant d’expliquer que « la démographie étant ce qu’elle est, la dénatalité des populations dites blanches en Europe et la surnatalité de populations originaires de l’immigration, il va falloir compter avec la communauté musulmane planétaire… « 

Vous avez un service de renseignements bien fait… Il n’y a pas contradiction à dire que le métissage est inévitable et qu’en même temps il ne doit pas être sauvage ! Je ne fais qu’exprimer la loi, dont les maastrichiens se moquent absolument. Je suis pour un inévitable métissage mais décidé et voulu par la Nation et non pour un métissage en-soi présenté comme une panacée transcendantale ! Les lois de l’hospitalité sont par définition… des lois ! La liberté n’est pas la licence : la première se construit et se veut, la seconde est plein pouvoir à la liberté du renard libre dans le poulailler libre ! La France a intégré et assimilé des millions d’individus, ce qui est une chose. A-t-elle les moyens de durer encore si des millions de gens n’acceptent pas le jeu de l’assimilation et proposent d’en inverser les règles ?

LIRE AUSSI >> Michaël Foessel : « Le Front populaire de 1936 était une expérience démocratique, pas une conception ethnique du peuple »

Quant à Renaud Camus auquel on associe la paternité du concept de « Grand Remplacement » je vous rappelle qu’il a fait une émule de qualité en la personne de Houria Bouteldja qui, avec le parti des Indigènes de la république (le PIR) le revendique clairement en écrivant (page 122 de Les Noirs, les Juifs et Nous) que le Grand Remplacement est bien sûr d’actualité et que les Indigènes de la république sont en train de remplacer, on appréciera le mot valise, « les souchiens ». L’immigration sous contrôle de la Nation n’est pas un refus de l’immigration, encore moins du métissage.

Dans La Résistance au nihilisme (Grasset), vous rappelez que Pierre Bourdieu a soutenu la candidature de Coluche. Alors que certains vous prêtes des intentions politiques, rêvez-vous aujourd’hui d’être le nouveau Beppe Grillo, qui a réussi à créer une force politique populiste, le mouvement 5 étoiles, à travers son blog ?

Vous n’êtes pas très originaux, vous les journalistes, à me poser une question qui m’a déjà été posée des dizaines de fois et à laquelle j’ai déjà répondu des dizaines de fois : je n’aspire pas à être candidat à la présidence de la République ! Je ne suis pas du genre à dire une chose et à faire le contraire, à me parjurer ou à trahir les promesses faites ou les engagements pris…

Vous affirmez vouloir rassembler « les souverainistes des deux rives ». Vous n’êtes pas le premier, mais toutes les initiatives ont toujours échoué. Pourquoi pensez-vous réussir ?

D’abord en tronquant mon propos vous lui faites dire le contraire de ce qu’il dit… Je comprends votre intérêt idéologique à travestir mon propos, mais le souci de la vérité devrait vous obliger à dire ce que j’ai dit à savoir que je souhaitais réunir les souverainistes de droite, de gauche et d’ailleurs… J’ai parfois ajouté : de nulle part… Mes amis et moi ne nous adressons pas aux états-majors de droite ou de gauche, aux chefs de partis qui ne roulent que pour eux et se moquent du peuple, qui est pour eux un bétail à séduire afin d’en obtenir les voix, mais aux électeurs qui ont pu voter à droite ou à gauche, voire voter blanc ou nul, sinon pour des partis folkloriques (le bien-être animal est une cause juste, mais quid de la dissuasion nucléaire chez les animalistes ou la politique à mener au Moyen-Orient ?), sinon à ne pas voter du tout.

Nous nous adressons au peuple écoeuré par la politique politicienne en lui proposant de contribuer, via la plateforme de Front Populaire, à la création d’un programme qui, sous forme d’États généraux et de Cahiers de Doléances, permettra de faire partir la politique de la base vers le sommet et non l’inverse – c’est l’essence du projet girondin contre la tradition française jacobine… Ce qui s’appelle tout bêtement l’autogestion.

Pouvez-vous m’assurer que Jean-Marie Le Pen n’est pas abonné à l’Express?

Comment expliquez-vous l’intérêt que suscite votre projet chez les acteurs de la droite radicale (du maire de Béziers Robert Ménard à l’identitaire Philippe Vardon, en passant par le théoricien de la nouvelle droite Alain de Benoist et les proches de Marion Maréchal, tous contributeurs) ? Ces gens-là ne vous détestaient-ils pas il y a encore quelques années ?

Vous avez bien lu Le Monde vous pour vous contenter de leur argumentaire à charge … Dans la liste des 1 000 premiers abonnés d’un ensemble qui va vers les 30 000, vous avez isolé quatre noms – quatre…- pour inférer que la ligne serait celle de ces personnes ! Je vous rappelle que des abonnés ne sont pas des contributeurs ! C’est la première fois, me semble-t-il, qu’on attaque une revue qui n’est pas encore parue et dont tout le monde ignore le contenu, en attaquant ses abonnés !

Donnez-moi accès au fichier des abonnés à L’Express, je suis certain de trouver parmi eux un violeur, un pédophile, un négationniste, un antisémite, un dealer, au moins, mais aussi quantité d’électeurs du Front national et du Rassemblement national – ce qui n’est pas le cas des abonnés à Front Populaire que vous exhibez sur la place publique comme jadis on exposait les criminels pour qu’on puisse les souffleter ou leur cracher dessus : aucun d’entre eux n’a été condamné à l’indignité nationale que je sache… Pouvez-vous m’assurer que Jean-Marie Le Pen n’est pas abonné à votre journal ? Et, le serait-il, ce serait juste le signe qu’il se tient au courant en lisant toute la presse : en quoi la ligne de votre journal s’en trouverait-elle affectée?

Dans Grandeur du petit peuple (Albin Michel), vous distinguez, à juste titre, Marine Le Pen de son père. « Je souhaiterais qu’on arrête d’hystériser cette famille pour mieux la combattre » écrivez-vous. Comment faudrait-il la combattre ? Et est-ce qu’une France dirigée par Marine Le Pen serait selon vous un problème ?

Elle a des idées qui sont à combattre et je ne suis pas de ceux qui estiment qu’on est coupable de porter le nom de son père. Elle est coupable de ce qu’elle aura dit ou fait, elle, pas de ce que son père aura dit ou fait. Je ne crois pas à une culpabilité qu’à celle des individus.

Par ailleurs : tout le monde accepte que le PCF des années 50 qui défendait la dictature du prolétariat et le totalitarisme, pourvu qu’il fut marxiste-léniniste, qui était homophobe et opposé aussi bien à l’avortement qu’à la contraception, n’a plus grand-chose à voir avec le PCF dont la plupart ignorent même aujourd’hui le nom de celui qui le dirige. Que le PS de 1974 qui, via Mitterrand au discours d’Épinay, estimait que quiconque ne veut pas rompre avec le capitalisme ne saurait être socialiste, n’a plus grand-chose à voir avec le PS qui n’est pas même capable de confier la tête de liste à l’un des siens aux dernières européennes et qui, depuis 1983, défend les thèses du Giscard de 1974. Que le RPR du discours souverainiste de Cochin soit le même, depuis qu’avec le Traité de Maastricht de 1992, il milite sous la rubrique Les républicains pour l’Europe contre la France. Mais FN un jour, FN toujours ! Quand Marine Le Pen dit que la Shoah est la plus grande catastrophe du XX° siècle, elle tient un propos antisémite ! Ou alors : elle ment et dit le contraire de ce qu’elle pense par calcul.

Quant à savoir si Marine Le Pen devait accéder au pouvoir : si je le pensais je ne ferais pas Front Populaire avec mes amis, j’aurais voté pour elle depuis longtemps, et si ça avait été le cas, je l’aurais dit…

Vous critiquez à longueur d’éditos, de livres et de vidéos l’Europe de Maastricht, les élites et les médias parisiens, pour encenser un « petit peuple » bon, pragmatique, intelligent et provincial. Un philosophe de gauche comme Michael Foessel vous reproche d’essentialiser les débats en opposant ce « peuple » ontologiquement bon à une « élite » forcément mauvaise…

Le procès en essentialisation est un procès de sophiste car le principe d’une idée, en philosophie, c’est qu’elle essentialise ! La Raison, l’Histoire, la Vérité, la Conscience, la Déconstruction, etc. Si l’on refuse d’essentialiser comment peut-on encore dialoguer ?

Par ailleurs si « philosophe de gauche » n’est pas une essentialisation, qu’est-ce alors ? C’est pour moi la même chose que « philosophe marxiste » ou « philosophe chrétien » : un philosophe de gauche dit qu’il n’a pas besoin de chercher, puisqu’il a déjà trouvé, et que ce qu’il a trouvé n’est pas à aller chercher ailleurs, en l’occurrence : à droite… Ces philosophes de gauche me font penser à ces gens qui cherchent leurs clés perdues sous le réverbère à qui un passant demande s’ils sont sûrs de les avoir perdues là et qui répondent que non, mais que c’est le seul endroit où il y a de la lumière ! Ce monsieur cherche dans son petit rond de lumière. Sinon, il aurait lu Grandeur du petit peuple et il aurait vu que j’ai consacré des pages sévères au peuple quand il déraisonne et qu’il n’est donc pas pour moi « ontologiquement bon ». Quant à l’élite, s’il s’agit de la vraie, elle est ce qui peut arriver de mieux à un pays. Mais quand c’est une élite autoproclamée, j’ai en effet tendance à ne pas me mettre à genoux…

Votre girondisme libertaire vous fait rejoindre des libéraux comme Gaspard Koenig sur la nécessité de sortir d’un Etat centralisateur et « transcendant ». Mais votre souverainisme vous rapproche des nationalistes partisans d’un Etat fort… N’est-ce pas une position contradictoire, voire schizophrénique ?

Si vous pensez avec les vieilles catégories vous avez raison… Mais comme je n’entre pas dans vos boîtes à chaussures – ici, boîte de droite, ici boîte de gauche…-, il vous faut me psychiatriser, je serais donc schizophrène ! Votre question procède par assimilations grossières : vous voulez absolument me faire rentrer dans vos cartons sinon, je suis un schizophrène. En revanche je serais sain d’esprit si je votais socialiste ou communiste depuis quarante ans, bien que socialistes et communistes aient tout dit et le contraire de tout sur tous les sujets depuis la Libération !

Je souhaite en finir avec votre château conceptuel qui ne tient plus debout et qui témoigne du manichéisme le plus éculé, donc de l’incapacité à penser le monde dans sa diversité, sa vitalité, sa dynamique. Et pour celui qui n’est pas dans le bon carton, les insultes : pétainiste, fasciste, antisémite, Doriot… ou schizophrène. Je suis preneur de toutes les idées qui me paraissent justes et vraies, peu importe qui les porte. Je n’ai pas l’âme d’un inquisiteur qui cherche à nourrir ses bûchers.

Vous allez publier un livre comparant De Gaulle à Mitterrand, et vous vous qualifiez de « gaulliste de gauche ». Comment ce gaullisme est-il compatible avec Proudhon ?

Si vous n’avez pas lu De Gaulle, si vous ignorez que sa grand-mère a fait un éloge de Proudhon dans le journal où elle écrivait et qu’il connaissait la pensée du socialiste français ( Denis Tillinac confirme dans son Dictionnaire amoureux de De Gaulle) , si vous ne savez pas que le général de Gaulle a fait l’éloge des socialistes français du XIX° siècle, si vous n’avez pas lu les travaux préparatoires à son projet de loi sur la participation, si vous ne connaissez pas non plus ceux qui concernent la régionalisation, alors vous ne pouvez que vous étonner, en effet !

Si vous oubliez également qu’il crée la Sécurité sociale, qu’il donne le droit de vote aux femmes, qu’il décolonise l’Afrique noire et donne l’indépendance à l’Algérie, qu’il autorise la pilule avec la loi Neuwirth, qu’il écoute le peuple, lui, et qu’il quitte le pouvoir en 1969 parce que le peuple le lui demande (ce ne fut pas le cas de Mitterrand qui, familier du coup d’État permanent , est resté deux fois au pouvoir après avoir perdu les législatives…), vous aurez en effet du mal à concevoir que Malraux, Gary, Kessel, Maurice Clavel , pour ne parler que des écrivains, aient pu être des gaullistes de gauche…

Didier Raoult, auquel nous venons de consacrer un long entretien, rejoint votre revue. Vous le défendez avec brio, en le peignant en héros nietzschéen. En revanche, vous avez aussi développé une grille de lecture complotiste en expliquant qu’il est la victime de « ceux qui entrevoient une formidable occasion de faire de l’argent ». Quelle que soit son opinion sur la chloroquine, il est difficile de comprendre pourquoi les États comme les entreprises, face à une pandémie qui a ravagé l’économie mondiale et n’a pour l’instant pas de remède efficace, auraient tenté de décrédibiliser ce médicament si les résultats étaient spectaculaires… Rappelons aussi que Didier Raoult a bénéficié de soutiens financiers très importants pour son IHU…

Après « pourquoi donc vous étonnez-vous d’être présenté comme la coqueluche de l’extrême droite ? » puis compagnon de route putatif de Marine Le Pen, puis schizophrène, puis contradictoire, voici donc : complotiste ! C’est vous qui empruntez aux « journalistes » la fameuse grille qui interdit de penser…

La médecine, disait Bergson avant que Canguilhem ne s’approprie la formule, est « un art au carrefour de plusieurs sciences ». J’ai eu souvent l’occasion de fréquenter les hôpitaux pour ma compagne qui a eu un cancer pendant treize ans et qui en est décédée, et pour moi qui ait eu des accidents cardiaques et des AVC. J’ai donc connu des médecins qui n’étaient ni des artistes ni des scientifiques. J’ai eu avec le Dr Raoult une conversation qui m’a permis de comprendre qu’il était l’un, l’autre, mais aussi un épistémologue – et non un épidémiologue… – très au courant de la discipline.

LIRE AUSSI >> Didier Raoult : « Au départ j’avais des doutes sur la chloroquine, plus maintenant »

Il m’est arrivé d’avoir à prendre des décisions pour moi comme pour ma compagne dans des cas médicaux incertains. Je les ai prises et j’ai aimé pouvoir les prendre accompagné par des médecins qui n’invoquaient pas le principe de précaution mais qui agissaient dans le moment où il fallait agir.

L’épidémie planétaire était une situation incertaine. Il fallait donc décider, choisir, trancher, prendre un cap. Macron n’en prit aucun : il était urgent d’attendre ! On le vit même en mars sortir avec sa femme au théâtre… Or, attendre quand on sait que le mal avance c’est assassin. Le Dr Raoult, qui n’est pas un plaisantin dans sa discipline, a proposé un cap dans des conditions : tester massivement, isoler, soigner dès le départ avec deux médicaments associés et peu coûteux. En face de lui on annonçait une autre stratégie : ne rien faire !

On a ensuite découvert que la ministre de la Santé [Agnès Buzyn, NDLR], qui fut défaillante, c’est peu de le dire, avait un mari qui occupait une fonction importante aussi bien dans le dispositif industriel pharmaceutique que dans ce fameux laboratoire chinois qui travaillait sur ce coronavirus. Autrement dit : qu’elle était juge et partie. Elle a quitté le navire en pleine tempête en sauvant sa tête : elle savait tout, elle avait tout dit et Macron n’en aurait rien fait.

LIRE AUSSI >> Collard, Rivasi, Onfray, Morin… Ces figures contaminées par le complotisme

Je passe sur les détails de cette affaire, les rebondissements ont été sidérants : campagnes de calomnies contre le Dr Raoult dans Le Monde et portrait d’une heure infamant sur BFM, idem dans nombre de journaux, reportages à charge, plateaux à charge, émissions fielleuses à charge, articles à charge. Et puis cette « étude » du Lancet présentée partout dans ces médias comme « une revue de référence » ! Avant que trois des snipers dont on aimerait savoir qui les a sollicités – mais vous direz encore que je suis complotiste – se rétractent en disant que, non, finalement, ce vieux médicament qui fut dit poison mortel par le pouvoir, avant de redevenir un médicament, n’était pas complètement mortel… Et c’est moi qui utilise une grille complotiste ? Allons, soyez sérieux… L’accusation de complotisme est devenue l’une des insultes qui interdit de chercher les causes à ce qui advient et qui impose d’obéir et de croire sans chercher à savoir pourquoi.

Je suis un fils de parents pauvres qui n’a pas oublié d’où il venait

Reprenant les thèses de Jean-Pierre Le Goff, vous fustigez le gauchisme culturel qui aurait détourné la gauche de la défense du peuple pour celle des minorités sexuelles ou ethniques. « La gauche a abandonné son programme : autrefois, elle voulait changer l’histoire avec le prolétariat, aujourd’hui, elle veut changer la nature avec les LGBT ». Mais ne reconnaissez-vous pas à cette gauche d’avoir au moins permis une progression historique de la tolérance (racisme, homophobie…) y compris au sein classes populaires ?

De la tolérance ? Vous plaisantez…. L’intolérance se fait aujourd’hui au nom de la race, du sexe, du genre, de la religion – qu’on peut ici essentialiser sans se faire agonir… Qui interdit des spectacles et au nom de quoi ? des représentations théâtrales ? des conférences ? Qui veut débaptiser des rues ou des bâtiments ? Qui réécrit la fin de Carmen ? Qui veut supprimer le nom de Napoléon dans les manuels d’histoire parce qu’il a rétabli l’esclavage ? Qui réécrit les ouvrages du Club des Cinq ? Qui engage des cabinets d’avocats pour relire les textes avant publication afin de ne pas blesser telle ou telle minorité ? Qui estime que Blanche-Neige devrait disparaître de la carte ? Qui interdit l’humour, sauf celui qui célèbre l’idéologie dominante et le pouvoir ? Vous avez une drôle de conception de la tolérance.

Dans les années 1990, vos essais prônaient l’hédonisme, en rappelant que les philosophes avaient un corps, et même un ventre. Désormais, n’est-ce pas au contraire le ressentiment (contre les élites, contre les médias, contre les politiques) qui prédomine dans vos écrits ? Comment peut-on célébrer la jouissance et vivre dans la colère ?

Ah, variation sur le thème de la psychiatrisation ! Je serais un homme de ressentiment. C’est une idée bien ancienne que vous reprenez donc à votre compte, elle traîne depuis longtemps, elle était déjà chez Élisabeth Roudinesco, présumée historienne de la psychanalyse et chez ses porteurs d’eau sale. Dans les années 90 comme vous dites, 1997 pour être précis, je publie Politique du rebelle qui dit déjà tout ce que je dis politiquement aujourd’hui… Il y a vingt-trois ans donc.

J’ai publié une dizaine de recueils de poésie aux éditions Galilée : aucune trace de ressentiment selon votre jugement : en avez-vous parlé ? Non. J’ai publié une vingtaine de livres sur des peintres, sans aucun ressentiment pour utiliser votre registre sémantique et psychiatrique : vous n’en avez jamais parlé. J’ai publié douze volumes de contre-histoire de la philosophie pour célébrer une quarantaine de philosophes : pas de traces de ressentiment : en avez-vous jamais parlé ? Non. Un volume de la collection Bouquins chez Robert Laffont rassemble mes textes esthétiques, sans aucune trace de la pathologie mentale que vous m’attribuez : vous n’en avez pas parlé… Soit une quarantaine de livres que vous mettez à la poubelle puisqu’ils ne confirment pas votre prétendue thèse qui consiste à psychiatriser toute pensée politique déviante. Car c’est sur la seule question politique qu’on concentre les tirs sur moi ! Pour des raisons… politiques !

Ressentiment dites-vous : mais j’ai publié plus de cent livres, chez des éditeurs dont certains sont grands et un autre, Galilée, prestigieux. Je suis traduit dans une trentaine de pays, j’ai à l’étranger plus d’une cinquantaine d’éditeurs. J’ai donné des conférences sur tous les continents : presque partout en Europe, au Japon, en Inde, en Afrique, en Australie, en Amérique du Sud. Les lecteurs me permettent de vivre de ma plume, ce qui me donne une liberté dont je fais un usage qui ne plaît pas à tout le monde. J’ai refusé d’entrer à l’université après que ma directrice de thèse me l’a proposé, pour rester dans le lycée technique où j’enseignais à des élèves en partie éjectés par le système. J’ai créé une Université populaire (UP) où, pendant seize ans, j’ai donné bénévolement des cours devant des amphithéâtres de 1 000 personnes : cette UP a été sabordée aussi bien par des politiques, de la ville de Caen à la direction obéissante de France Culture, que par des universitaires ou un directeur de salle. Nous créons, mon ami Stéphane Simon et moi avec une poignée d’amis, sans argent, sans banquier, sans investisseur, sans sous-marin qui finance, une revue qui va vers ses 30 000 abonnés alors qu’elle n’est pas encore en vente : qu’est-ce qui pourrait bien nourrir mon ressentiment ? Je n’ai aucune envie de l’Académie française, je ne désire pas le Collège de France, je n’accepterais pas une légion d’honneur seulement pour avoir écrit des livres, je ne brigue aucun prix littéraire, je n’ai pas envie d’être invité à l’Élysée ou à Matignon, ni même chez tel ou tel qui ait ou défait les réputations à Paris : je n’ai donc personne à flatter et personne à détester. J’ai lu Le Loup et le chien, je n’ai pas envie d’être chien.

A vouloir psychiatriser mes positions politiques, ce qu’ont fait tous les régimes totalitaires, vous confondez ressentiment et mémoire : je suis un fils de parents pauvres qui n’a pas oublié d’où il venait et je suis resté aux côtés de ce peuple qu’on maltraite de plus en plus. Je suis à ses côtés : voilà mon péché mortel, j’aurais dû trahir, on aurait alors dit que j’étais sain d’esprit…

Dans vos analyses politiques, les chiffres sont absents. A vous lire, la « barbarie du marché » détruirait « les hommes dans le seul but de paupériser la planète (de plus en plus de pauvres de plus en plus pauvres et de moins en moins de riches de plus en plus riches) ». Or l’extrême pauvreté dans le monde concernait par exemple plus de 40% de la population mondiale en 1980, contre moins de 10% aujourd’hui, alors même que cette population est passée de 4,4 milliards à 7,7 milliards. Durant ces années que l’on associe au « néo-libéralisme » et à la mondialisation, des milliards de personnes ont vu leur condition matériellement s’améliorer, et les inégalités entre l’Occident et le reste du monde se sont spectaculairement réduites…

Excusez-moi de n’être que philosophe et pas économiste ou démographe ou statisticien ou analyste financier – ou journaliste à L’Express… Mais je me doute que si je citais des chiffres vous diriez qu’ils sont mauvais, proviennent de la fachosphère, sont ceux des complotistes, ont été cités par un antisémite dans une revue serbo-croate, sont dans le subconscient de Marine Le Pen, voire dans le journal intime de Doriot, ou ne procèdent que de mon ressentiment…

Pour conclure votre monumentale Contre-histoire de la philosophie (Grasset), vous rendez un bel hommage à Bourdieu, la figure intellectuelle française des années 1960-1990, qui, dites-vous, a été fidèle « à son père, au milieu de son enfance, aux pauvres, aux marges, aux exclus ». Pourquoi cette « fidélité à son enfance » est-elle si cruciale chez vous ?

Vous n’avez retenu que ça des douze volumes de ma Contre-histoire de la philosophie, autrement dit : de 6 000 pages ? C’est bien… J’explique longuement dans ce chapitre sur Bourdieu, dont je salue encore la mémoire, que connaître la misère et la pauvreté de façon empirique permet de tenir sur la misère et la pauvreté d’autres discours que ceux qui les ont apprises dans les livres, dans une bibliothèque ou dans le séminaire qu’un éminent professeur consacre à la rupture épistémologique chez Marx ou à l’influence de Feuerbach sur la formation de sa pensée. De même que je croirais volontiers plus facilement un apiculteur qui gouverne une dizaine de ruches qu’un thésard qui écrirait un volume sur la Phénoménologie du rucher sans jamais avoir vu une abeille de sa vie.

Pas de pétard ou de crack, ni même d’amphétamines…

Dans ce dernier livre, vous épinglez une nouvelle fois Bernard-Henri Lévy. Comment expliquez-vous, alors que vous étiez publié dans sa collection chez Grasset et aviez participé à sa revue (La Règle du jeu), que votre relation ait basculé dans une telle haine ? « Le Front populaire, c’est Blum. Onfray, désormais, c’est Doriot » vient par exemple de déclarer BHL au Point

Je combats les idées de BHL pas sa personne. Vous ne trouverez rien chez moi qui soit l’équivalent d’une assimilation de qui que ce soit, BHL compris, à un Français qui aurait porté l’uniforme nazi. Je raconterai un jour le détail de cette relation-là, mais ça n’est pas aux journalistes que j’en réserverai la primeur. Disons juste aujourd’hui que je préfère en tout être à ma place qu’à la sienne…

Vous avez soutenu Besancenot, Bové, Mélenchon, Montebourg, puis vous êtes brouillés avec eux. Pourquoi vous fâchez-vous toujours avec tout le monde ?

Autre lieu commun du Tout-Paris… J’ai soutenu des gens qui voulaient une investiture ou un crédit et qui, ayant obtenu leur effet, ont changé d’idées. Fidèle à mes idées, j’ai changé de gens… Mais contrairement à ce que vous avancez sans preuves, sauf la rumeur des dîners mondains de Paris, je ne me suis pas fâché. Je dis librement leur fait à ces gens-là et, comme ils n’en ont pas l’habitude, ce sont eux qui se fâchent…

Je vois d’où viennent vos sources, car j’en connais clairement l’origine, elle vient de gens qui ont pris l’initiative des fâcheries et qui passent plus de temps dans les soirées parisiennes que dans les bibliothèques. Mais de ça aussi je parlerai un jour, car j’ai quelques belles pages à écrire le temps venu des Mémoires…

En 2019, vous avez publié votre centième livre, Sagesse (Albin Michel), avant même vos 60 ans. Qu’est-ce qui explique cette production éditoriale sans équivalent dans le paysage français ?

Pas de dîners mondains, pas de vie à Paris, aucune activité mondaine à Caen où j’habite, pas de week-end et pas de vacances, pas de famille avec des enfants, pas de loisirs, pas de sorties, pas de boîtes de nuit, pas de pétard ou de crack, ni même d’amphétamines : donc du travail comme un paysan derrière son cheval qui trace les sillons de son labour sans s’occuper de quoi que ce soit d’autre…

Reprenant Schopenhauer, vous n’avez cessé d’opposer les « professeurs de philosophe », vivant de la philosophie, aux philosophes, qui vivent la philosophie. Pensez-vous qu’il y a eu chez vous une totale adéquation entre l’oeuvre et l’existence ?

Ça n’est évidemment pas à moi de répondre à cette question qui ne se résout qu’une fois la mort venue. Un autre le fera ou d’autres le feront. Ce que je sais c’est que j’essaie, je ne sais si j’y parviens, mais cet essai est pour moi le fin mot de la philosophie – la vie philosophique. Sinon, à quoi bon ? Nul n’est tenu d’être un homme bien mais il n’est pas interdit d’essayer.

 

********************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :