MEMORABILIA

«Les scènes de guérilla à Dijon ne sont pas un fait divers» Céline Pina.

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Lentement, le laxisme de l’État a laissé prospérer des zones de non-droit où les bandes rivales se font justice elles-mêmes, analyse l’essayiste.

Par Céline Pina
16 juin 2020.
Le Figaro
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Ancienne élue locale, Céline Pina est essayiste et militante. Elle est la fondatrice de «Viv(r)e la République», elle a également publié Silence coupable (Kero, 2016).

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-Des règlements de compte en plein centre-ville, des bandes d’individus armés et encagoulés qui déferlent pour s’affronter, une violence totalement décomplexée… depuis vendredi, Dijon est en proie à une forme de chaos qui rappelle Beyrouth et sa guerre civile larvée, et qui nous renvoie au temps du Moyen-Âge, où la sécurité des rues, places et routes n’étaient pas assurée faute d’État assez fort pour y faire régner l’ordre public.

Jamais je n’aurai pensé retrouver ou connaître cette insécurité du quotidien qui caractérisait pour moi un passé lointain et des temps révolus, ou du moins des espaces géographiques éloignés dont la violence témoignait d’un degré moindre de civilisation. Des pays dépourvus d’État moderne et où prospère le tribalisme, avec sa violence, ses excès et ses rivalités. Des pays où le pouvoir s’exerce par la terreur et où la violence et la mort règlent les tensions et les successions. Des pays où l’on peut être blessé ou tué car on est allé chercher le pain au mauvais moment, et où le peuple n’est pas la source de la légitimité du pouvoir, mais le troupeau qui en subit les exactions.

Difficile d’ailleurs de connaitre dans les faits les raisons d’un tel déchaînement de violence. L’agression d’un jeune homme d’origine tchétchène aurait été à l’origine de ces affrontements, mais ce qui frappe depuis, c’est la difficulté à les arrêter et le sentiment qu’à Dijon, force ne reste pas à la loi pour le moment. Nous avons été témoin d’un État en grande difficulté pour se faire respecter au cœur même de ses cités, pas seulement dans sa périphérie. Sans doute d’ailleurs parce qu’il a d’abord renoncé à assurer l’ordre républicain au sein des quartiers. C’est finalement au sein de ces mêmes quartiers que la guérilla s’est repliée et que le conflit fait actuellement rage. Car c’est bien de guérilla qu’il s’agit. Mais jusqu’à présent, nous l’imaginions exclusivement réservée aux quartiers ghettoïsés de la banlieue, ces espaces où à quelques kilomètres de Paris, on ne vit déjà plus en France. La violence qui définit ces zones de non-droit n’y est pas pour autant aveugle et spontanée. Une zone de non-droit n’est pas une zone où aucun pouvoir ne s’exerce, le pouvoir et le contrôle social y sont au contraire très forts et très incarnés, même s’ils ne reposent que sur l’argent, la brutalité et la peur. La violence y est un outil de régulation accepté et revendiqué au point que souvent un quartier pratiquera l’omerta sur les auteurs de ce type de violences, pour hurler à la répression policière à la moindre intervention des forces de l’ordre.

L’État semble résigné à ne plus être en capacité de tenir la rue.

Hors du contrôle de l’État, ces territoires fonctionnent de plus en plus selon des logiques tribales, grégaires et ethniques. Une fois constitués en communauté d’allégeance, c’est la rivalité entre les groupes pour le contrôle du territoire qui s’exprime, la chair à canon de ces affrontements étant aussi jeune qu’inflammable, les débordements ne s’arrêtent pas à coups de bonnes paroles. Quand le moteur est la domination, la haine et le ressentiment, seul l’usage proportionné de la force permet de rétablir l’ordre. Si c’est encore possible…

Certes, la violence des banlieues n’est pas un phénomène nouveau, mais ce qui a changé est l’abolition de toute frontière symbolique: aujourd’hui cette violence endémique se métastase. Elle n’est plus sous contrôle, elle devient celle des villes et des centre-villes. Elle n’est plus circonscrite mais s’étend. À Dijon, c’est en plein cœur de la ville que les bandes à présent s’affrontent. L’État semble résigné à ne plus être en capacité de tenir la rue. Avoir fermé les yeux sur les violences endémiques des bandes dans les quartiers et avoir renoncé à exercer la loi sur tous les points du territoire, n’a pas permis que l’abandon des uns renforce la sécurité des autres. Nous nous sommes affaiblis collectivement et les caïds comme les agitateurs politiques y ont vu à juste titre une marque de faiblesse, et la preuve qu’ils étaient devenus suffisamment puissants et dangereux pour que leur soient concédés des morceaux entiers du territoire national. Ils en ont donc profité pour s’étendre. La ville est devenue pour eux une arène et l’on peut craindre que Dijon ne soit pas un cas isolé, mais le révélateur de ce qui nous guette à l’avenir. La faiblesse de l’État n’est pas en effet une bonne nouvelle pour nos libertés, car non seulement il les garantit, mais il garantit le seul moyen de les exercer effectivement: en assurant notre sécurité individuelle et collective.

 

Selon Hobbes et son Leviathan, la légitimité du pouvoir s’appuie sur un consentement et un renoncement. Il s’agit pour chaque individu de consentir à abandonner une parcelle de souveraineté pour se doter d’un État susceptible de protéger sa personne et ses entreprises. «La souveraineté (…) a été érigée par son propre consentement et pour sa propre défense». Le premier acte de souveraineté consiste donc en la protection des siens, il détermine l’existence et l’assurance de tous les autres droits et libertés, c’est la base du pacte fondateur de toute société moderne. Cela passe par l’existence d’une forme de violence légitime. Celle exercée par l’État. En tant que républicains, nous y ajoutons «dans le cadre de l’état de droit» car la légitimité de cet exercice vient du fait qu’il s’agit ici de faire respecter le cadre que les hommes se sont donné et auquel ils consentent librement à se soumettre. Cette violence, c’est celle qui est parfois nécessaire pour maintenir ou rétablir l’ordre, dans la mesure où le demander gentiment n’est parfois pas très efficace… L’union de ces deux termes, violence et légitimité, heurte notre sensibilité moderne. L’idée que la violence puisse être légitime est un de nos impensés actuel. C’est pourtant une des bases de l’exercice du pouvoir.

D’ailleurs si nous en sommes là, c’est probablement faute d’accepter l’existence de cette violence légitime et faute de l’exercer à bon escient. La violence légitime, ce n’est pas d’être fort envers les faibles et faibles devant les forts, de taper à bras raccourcis sur les gilets Jaunes, pour dérouler le tapis rouge à ceux qui promeuvent la guerre des races sous couvert de dénoncer les violences policières, comme le font nombre de ceux qui gravitent autour du comité Traoré. La violence légitime n’est pas glorification de la force, mais conscience qu’il existe des conflits de valeurs, que la tolérance ne résout pas tout et que la vie n’est pas un grand Macdo où tout le monde vient comme il est. En tant que corps politique, nous sommes constitués, nous avons une identité, des aspirations, une histoire à connaitre et un avenir à écrire. Nous avons aussi parfois à le défendre. Nous tenons à déployer nos existences dans un monde où l’on ne conteste pas l’égalité aux femmes à raison de leur sexe, où l’on ne réclame pas des droits différents à raison de la couleur de la peau, où l’on ne définit pas les identités des individus sur des critères raciaux, religieux ou ethniques. Or ces principes-là sont attaqués sur notre sol même sans que nous réagissions. C’est même la possibilité de réagir qui est attaquée, avec le travail de délégitimation des forces de l’ordre. Ce n’est pas pour rien si la mouvance islamo-gauchiste s’est emparée du sujet des violences policières et exploite la tragédie de George Floyd à des fins de déstabilisation politique. Notre démocratie est vulnérable, fragile, s’ampute de ses moyens de défense et cela se voit. Il est logique que cela renforce la prédation, qu’elle soit politique ou de droit commun. La faiblesse des nations annonce le malheur de leurs peuples. En effet, quand un État se voit contester le monopole de la violence légitime, c’est la violence archaïque qui ressurgit.

Le monopole de la violence légitime disparait.

À partir du moment où l’être humain se réduit à ne plus être que le représentant de son groupe ethnique, de sa religion ou de son sexe et voit l’autre soit comme un semblable, soit comme un barbare, alors il ne reste plus de commun qui justifie une protection collective. Ne reste plus qu’à savoir qui est le groupe constitué qui dominera les autres. Et le tri ne peut se faire que par la force puisqu’il n’y a rien à dépasser et rien à unir. C’est alors que le monopole de la violence légitime disparait, répandant ce poison dans toute la société, faisant de la force et de la hiérarchie des soumissions le seul outil pour trouver sa place dans l’ordre tribal comme au sein du clan.

Ce qui s’est passé à Dijon n’est pas un fait divers.

La montée de la violence dans nos rues n’est pas un malencontreux hasard, elle nous parle de l’impossibilité de protéger un peuple quand un pouvoir a perdu le lien avec ce qui fonde sa légitimité, quand il ne sait plus quelle est l’identité de la France et quels sont les principes universels qu’elle incarne, quand on lui conteste le monopole de la violence légitime parce qu’il n’apparait plus comme le garant à la fois du contrat social et du pacte de civilisation.

Ce dont nous parle Dijon, c’est d’un pays qui ne peut plus assurer la sécurité de ses points névralgiques que sont les centres de ses propres villes, ce dont nous parle Dijon c’est d’un pays qui se défait. Va-t-il falloir s’y habituer?

 

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