MEMORABILIA

« Moscou et Ankara sont en position de se partager la Libye »…

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L’EXPRESS.
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Dans une tribune à L’Express, Christopher Nixon Cox, petit-fils du président Nixon, et le géostratège James Arnold entendent alerter l’opinion européenne sur les dangers de la situation en Libye.

Très actifs dans la sphère diplomatique de Washington, Christopher Nixon Cox, administrateur de la Fondation Richard Nixon, et James Arnold, un expert financier spécialiste en géostratégie, s’inquiètent de l’évolution de la situation en Libye. Selon eux, la Russie et la Turquie profitent du désengagement occidental pour pousser leurs pions dans ce vaste pays pétrolier.

A terme, estiment-ils, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan pourraient se retrouver en position de contrôler le flanc sud de la Méditerranée, à proximité immédiate des côtes de l’Union européenne. « Un changement géostratégique majeur », s’alarment-ils. Voici leur point de vue.

 

 

« Le printemps arabe, puis la révolte armée, appuyée par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, ont débouché, à la fin de 2011, sur la mort de Mouammar Kadhafi. La chute du dictateur, après quarante-deux ans de règne, a d’abord été célébrée comme un progrès, en Libye et ailleurs dans le monde. L’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis, à Benghazi, l’année suivante, puis l’attentat à la bombe contre l’ambassade de France, en 2013, à Tripoli, ont ensuite conduit les pays occidentaux à se retirer de ce vaste pays hautement stratégique – sa côte méditerranéenne dépasse 1 500 kilomètres de longueur et ses frontières longent six pays : la Tunisie, l’Algérie, le Niger, le Tchad, le Soudan et l’Egypte. La nature ayant horreur du vide, la Russie n’a eu de cesse, depuis, d’y faire avancer ses intérêts.

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« En 2014, le maréchal Khalifa Haftar, commandant en chef de l »armée nationale libyenne’ (ANL), soutenue par l’Egypte et les Emirats arabes unis, a tenté de libérer Benghazi de ses groupes djihadistes, et cette initiative salutaire ne doit pas être oubliée. Les islamistes ont ensuite pris d’assaut la capitale, Tripoli, obligeant une partie des députés libyens à trouver refuge dans l’est du pays.

« Depuis lors, la Libye compte deux pouvoirs politiques. Dans l’Ouest, le gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par le Premier ministre, Fayez al-Sarraj, un homme d’affaires architecte de formation. Dans l’Est, l’ANL du maréchal Haftar, soutenue par la Chambre des représentants, laquelle a été élue par peuple libyen lors du dernier scrutin démocratique qu’ait connu le pays, en 2014. »

Le 8 janvier 2020, Erdogan reçoit Poutine à Istanbul

« Se sentant menacé par l’offensive imminente des troupes du maréchal Haftar aux abords de Tripoli, le Premier ministre Al-Sarraj a conclu à la hâte, le 27 novembre 2019, un accord de défense avec la Turquie, ratifié par le Parlement turc, à Ankara, le 2 janvier dernier. De son côté, la Fédération de Russie soutenait depuis plusieurs mois les avancées de l’armée de Haftar. Ainsi, depuis septembre 2019, 2 000 mercenaires du ‘groupe Wagner’, une société contrôlée par un proche collaborateur de Vladimir Poutine, ont combattu aux côtés des soldats nationalistes de l’ANL.

« Mais, le 8 janvier 2020, Erdogan et Poutine se sont rencontrés à Istanbul à l’occasion de l’inauguration du gazoduc TurkStream. Il semble bien que, ce jour-là, la Libye était également au menu des discussions entre les deux chefs d’Etat. De deux choses l’une : soit Erdogan a convaincu Poutine – expert dans le domaine géopolitique – que l’intérêt national russe serait mieux servi en Libye en se rangeant du côté de la Turquie (ce qui impliquait une volte-face de Moscou et le retrait des mercenaires russes des premières lignes) ; soit l’envoi des combattants du groupe Wagner dans le désert libyen était un écran de fumée et un cheval de Troie conçu avant tout pour contrôler, manipuler et finalement affaiblir Haftar, qui possède la double nationalité libyenne et états-unienne.

« Quel que soit le scénario réel, le résultat est là. Sous le couvert d’une opposition militaire indirecte sur le terrain libyen, Moscou et Ankara se retrouvent aujourd’hui en position de se partager le pays pétrolier en sphères d’influence. »

Au même moment, les mercenaires russes opèrent un repli tactique

« Le calendrier des événements parle de lui-même. Aussitôt après leur rencontre, les présidents russe et turc décrètent un cessez-le-feu, qui intervient le 12 janvier 2020. Ils convoquent aussi leurs protégés respectifs, Al-Sarraj et Haftar, à des pourparlers de paix, à Moscou, le 13 janvier. ‘Poutine rétropédale sur les mercenaires russes en Libye’, écrit alors le journal Pravda. Au même moment, le groupe Wagner se retire de la ligne de front et opère un repli ‘tactique’. Finalement, ayant perdu tout esprit combatif, les mercenaires russes ont plié définitivement bagage, le 25 mai dernier, neuf mois après leur arrivée sur la rive sud de la Méditerranée.

« A y regarder de près, la journée du 13 janvier est un moment révélateur du rapprochement russo-turc. Ce jour-là constitue non seulement le point de rencontre du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj avec l’ANL du maréchal Haftar, mais également celui de deux anciens ennemis jurés : Hakan Fidan, chef des services secrets turcs, et Ali Mamlouk, son homologue syrien. Il s’agit du premier contact officiel entre ces deux personnalités depuis longtemps. Et la publicité faite autour de leur rencontre était, semble-t-il, pensée pour que l’Occident la remarque.

« Le maréchal Haftar, qui s’attendait à l’époque à ce que Moscou approuve son offensive imminente sur Tripoli, se retrouve alors entièrement marginalisé. Ce fameux 13 janvier, il est même placé à l’écart des discussions, dans un bâtiment du ministère russe des Affaires étrangères, au moment où, selon toute vraisemblance, Turquie et Russie trouvent des arrangements simultanés sur les dossiers de la Libye et de la Syrie. ‘Les raisons du retrait des forces de Haftar, soudainement évaporées du champ de bataille, restent en grande partie un mystère’, écrivait le Jerusalem Post, le 7 juin dernier. »

Entre la Russie et la Turquie, des liens historiques

« Ce pacte entre la Turquie et la Russie constitue peut-être le rapprochement le plus significatif depuis l’établissement des relations turco-soviétiques par Mustafa Kemal Atatürk et le général bolchevique Mikhaïl Frounze en 1921. Pour donner une vision plus complète de la situation, rappelons que le texte fondateur de la géopolitique russe, signé du stratège Alexandre Douguine – l’un des maîtres à penser de Poutine -, suggère que si la Turquie n’est plus laïque, elle doit alors être encouragée à s’étendre exclusivement vers le sud, ‘dans le monde arabe en direction de Bagdad, Damas et Riyad’. Aussi, c’est Alexandre Douguine en personne qui, très bien renseigné, a prévenu la présidence turque de l’imminence d’un coup d’Etat à l’été 2016. De quoi sceller des liens de confiance durables avec Ankara.

« L’expansion néo-ottomane en Libye, avec l’assentiment de Vladimir Poutine, a de quoi inquiéter. Car, si Moscou et Ankara parviennent à faire converger leurs visions stratégiques, telle que le président turc, Recep Tayyip Erdogan, l’a décrite dans un éditorial paru dans Politicoen janvier 2020, la Russie et la Turquie pourraient occuper une position stratégique, à 400 kilomètres des côtes siciliennes, en plein milieu de la Méditerranée, contrôlant à la fois le robinet énergétique libyen et la filière des migrants subsahariens qui transitent par le corridor libyen. Ajoutons à ce scénario inquiétant des bases terrestres et maritimes russes et turques, défendues par une chaîne de batteries russes de missiles sol-air S-400 s’étendant de Benghazi à la Turquie, en passant par la Crimée, Kaliningrad et Mourmansk, et voilà comment, en deux temps, trois mouvements, les frontières de l’Otan pourraient se retrouver repoussées de facto vers l’ouest.

« L’accès à la Méditerranée orientale et au canal de Suez serait également largement contrôlé par ce nouvel axe turco-russe. Ce qui compliquerait, aussi, l »interopérabilité’ et l’assistance des 5e, 6e et 7e flottes américaines. De plus, le projet de gazoduc EastMed, visant à relier le gaz israélien à Chypre, la Grèce et l’Italie, se trouverait menacé. Tous ces paramètres sont à prendre en compte pour comprendre comment l’accès des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni à la côte eurasienne se trouverait grandement compliqué. Une telle éventualité représente précisément un des objectifs stratégiques clefs de la Russie. Pour sa part, Israël serait davantage isolé de l’Occident, ce qui l’obligerait à un alignement plus approfondi avec les intérêts russes.

« Dans un tel contexte, le printemps arabe pourrait renaître en Afrique du Nord, à commencer par l’Egypte, où les Frères musulmans, alignés avec le mouvement nationaliste islamique et gouvernemental turc AKP, se réjouissent d’avance d’une installation pérenne de la Turquie dans son voisinage, qui pourrait les aider à déstabiliser politiquement le gouvernement de l’Egypte. Et à venger la mort de Mohamed Morsi, président égyptien de 2012 à 2013 et proche d’Erdogan. Affilié aux Frères musulmans, Morsi est décédé d’une crise cardiaque en prison l’année dernière. La situation actuelle, de plus en plus complexe, vient de pousser l’actuel président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, à mobiliser des troupes sur la frontière libyenne.

« Pour toutes ces raisons et d’autres encore, les présidents des Etats-Unis et de la France devraient convoquer de toute urgence une conférence avec le président turc – pourquoi pas sous les auspices du Premier ministre britannique (d’origine turque), Boris Johnson ? -, afin de démêler l’imbroglio qui est en train de se mettre en place sous nos yeux, aux portes de l’Europe. »

 

 

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