MEMORABILIA

« Pour un Raoult qui se rebelle combien de Français « déviants » cloués au pilori par la technocratie alors qu’ils peuvent être utiles au pays ? »

Le professeur Didier Raoult est devenu l’incarnation de la rébellion de la province contre Paris et de l’intuition contre la précaution. Mais pour quelques figures de proues comme lui, combien de voix brimées, d’idées potentiellement salvatrices écartées ?
Atlantico, 24 juin 2020.
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Atlantico.fr : De quoi l’affaire qui entoure le trucage possible des résultats des tests à l’hydroxychloroquine est-elle symptomatique ?

Edouard Husson : Il y a bien entendu, deux conceptions de la médecine qui s’affrontent. L’empirisme du professeur Didier Raoult s’oppose au scientisme de ceux qui pensent que la médecine est d’abord (au sens chronologique) établissement de la bonne théorie scientifique avant d’être l’art du soin. En temps de pandémie, les empiristes auraient dû l’emporter. Mais les scientistes ont reçu un appui de la haute administration, qui a neutralisé l’envie qu’aurait pu avoir le gouvernement de laisser les médecins soigner pour afficher de bons résultats dans la lutte contre le COVID 19.

Emmanuel Macron a été incapable, malgré ses velléités, de se dépêtrer du blocage du système de soins par l’alliance des technocrates et des médecins scientistes: il est lui-même essentiellement un haut fonctionnaire, un technocrate. Et ce qui finit toujours par l’emporter chez lui, c’est son appartenance à cette internationale des technocrates qui voudrait instaurer, avec la complicité du capitalisme financier et des réseaux idéologiques écologistes, eux aussi planétaires, un gouvernement mondial.

Le président et le premier ministre français, dont le mauvais génie aura été Olivier Véran, ont donné raison à l’OMS contre les recommandations et la pratique d’un des meilleurs chercheurs au monde en virologie, Didier Raoult, qui, en temps d’épidémie, s’est rappelé qu’il était un médecin, engagé par le serment d’Hippocrate, avant d’être un chercheur.

Comment définiriez-vous la pensée des élites technocratiques françaises ?

William Genieys : Tout d’abord, je tiens à préciser que le terme convenu de « pensée unique » est inapproprié pour rendre compte des idées qui structurent l’action des hauts fonctionnaires français. Il me semble plus juste de parler de conception de l’action de l’État qui selon les secteurs d’activités et les ministères impliqués varient.

La pensée technocratique est donc plurielle. Dans une conjoncture politique routinière, elle se concrétise par des conflits entre ministères sur l’orientation programmatique à suivre. En revanche, dans une situation de disruption comme celle générée par la pandémie du Covid-19, les cadres de références de cette pensée rencontrent certaines limites. Il y a au moins deux raisons à cela. La première réside dans le fait que les élites en question n’ont peut-être pas été formées à la gestion de ce type de situation inédite. Et quand bien même, l’expérience par la confrontation à ce type crise faisait gravement défaut. La deuxième tient au fait que, même si la France forme, via l’Ecole Nationale d’Administration, des hauts fonctionnaires généralistes, et par principe adaptables, la politique sanitaire pour faire face à une pandémie nécessite la mobilisation d’un savoir-faire complexe.

Il est une chose de décider de mesures techniques permettant d’adapter en urgence les règles de l’État de droit. Il en est une autre de comprendre les enjeux thérapeutiques propres à la recherche et à la profession médicale. Et pourtant, ce sont ces enjeux qui ont été mis en avant dans la plupart des pays européens pour que chaque États définisse sa politique. C’est pour cette raison, entre autres, que le recours à la pratique du confinement fut différent en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Suède.

François de Closets : Ils ont appris à avoir raison et seul l’échec peut leur donner tort. Lors de la crise sanitaire,  la haute administration médicale a accumulé les erreurs. Elle a détruit les masques puis a été incapable d’en acheter sur un marché en folie, elle a condamné la chloroquine au nom de son «  efficacité non prouvée » alors qu’on était dans l’urgence et qu’on n’avait pas d’autre traitement, elle a bloqué la fabrication des tests alors qu’il y avait tous les laboratoires nécessaires, etc. Je pense que, si trois ans auparavant, ces responsables vous avaient exposé la logique de leur comportement, ils vous auraient convaincus.

Qu’incarne le Professeur Raoult à leur yeux ?

William Genieys : Sur cette question beaucoup (trop) de choses ont été écrites. Et comme c’est souvent le cas aujourd’hui, quand on aborde la question élitaire, c’est la dimension populiste de l’affaire qui l’emporte. Je considère cela comme une « fausse route » : ce sont deux conceptions différentes de la définition de l’élitisme qui se sont affrontées, sans lien aucun avec le populisme.

Pour le comprendre, la sociologie de Pareto nous éclaire. Elle nous invite à considérer d’un côté les élites de gouvernement et de l’autre, les élites dans une branche d’activité sociale donnée. Autrement dit, les élites politiques et administratives sont désignées selon des règles propres (élections, grandes écoles etc.), tandis que les élites sociales et professionnelles répondent à d’autres modes de désignation et de légitimité. L’épisode du Covid-19 a permis de mesurer le décalage entre ces deux types d’élites qui ne développent pas la même conception du monde. En outre, elle a conduit parfois à mettre en opposition leur propre rôle ou à les confondre.

Pourtant, cette confrontation demeure stérile. Les carrières politico-administratives dépendent d’allégeances politiques au sens noble du terme. Les carrières scientifiques, notamment en médecine, dépendent de règles de publication dont les standards sont internationalisés et partagés par une communauté de chercheurs depuis plusieurs décennies. On peut raisonnablement penser que le récent Lancetgate ne changera pas la donne.

Edouard Husson : L’épisode le plus révélateur de la crise du COVID 19 dans notre pays, ce sont les insultes proférées par Daniel Cohn-Bendit à la télévision à l’encontre de Raoult. Le pseudo-rebelle de mai 1968 finit sa trajectoire publique en se comportant comme un obscurantiste, un réactionnaire et un bourgeois louis-philippard de la pire espèce.

Obscurantisme car il refuse le discours du médecin empiriste et du chercheur; réactionnaire car il refuse de voir que l’IHU du professeur Raoult est le lieu de toutes les innovations médicales et scientifiques; « bourgeois » doté d’une solide conscience de classe puisque Cohn-Bendit prend le parti de l’industrie pharmaceutique contre une médecine fondée sur les médicaments génériques donc accessible à tous. Notre ludion qui était en fait ringard dès son apparition sur la scène publique mais a bénéficié de la complaisance d’une haute bourgeoisie au fond masochiste, trouve effectivement des alliés dans la technostructure, qui ne supporte pas que le professeur Raoult dirige une structure indépendante des bureaucraties du système de santé et du gouvernement de la science. Il entre en plein, aussi, dans le réflexe parisien hostile à la province dès qu’elle a les moyens d’ignorer Paris. Et puis, là où Cohn-Bendit rappelle le fil directeur de son parcours politiques: il y a chez lui comme chez une partie de la technostructure française, des médias, des intellectuels, une détestation de l’excellence scientifique, de l’effort, du travail sans lesquels une grande nation ne réalise rien.

Pour quelques figures de proue qui peuvent émerger dans les médias pour combattre la pensée des élites gouvernementales, combien de chercheurs aux idées novatrices sont écartés faute d’adhérer à cette pensée ? Certains secteurs ( université, économie, haut fonction publique … ) sont-ils particulièrement concernés par ce « totalitarisme soft » ?

François de Closets : Vous parlez de  « Totalitarisme soft », je parlerais tout simplement de conformisme.  Dans chaque milieu il y a ce qui se dit et vous valorise et ce qui ne se dit pas qui vous dévalorise.

C’est ce qui faisait que, dans l’université,  on préférait « avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » Dans l’université, il suffisait de reproduire la doxa de gauche pour voir tous les visages vous approuver, si votre propos était classé à droite on vous tournait le dos. Approbation réprobation, c’est très efficace comme censure. D’autant qu’il s’agit le plus souvent de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

Je ne connais pas un milieu qui échappe à cette pression du conformisme. Mais  il est très rare que quelqu’un soit repoussé parce qu’il a découvert une vérité avant tout le monde. Peut-être de Gaulle dans les années 30 pour la stratégie militaire. Le plus souvent on sait ce qu’il faudrait faire mais on n’a pas le courage de le dire encore moins de le faire.

William Genieys : Pour revenir sur le cas du Professeur Raoult, il faut distinguer ses préconisations concernant la politique sanitaire à mettre en œuvre pour faire face au Covid-19, qui outre la question totémique de l’usage de Hydroxychloroquine, plaidait pour une série de mesures fortes. Celles -ci n’ont pas trouvé échos auprès du conseil scientifique et par voie de conséquence au sein de l’administration en charge de définir la politique. C’est ce qui sera certainement discuté lors de son audition parlementaire. En revanche, les critiques scientifiques sur la qualité de ces recherches passées, voire l’ensemble de sa carrière académique par certains de ces pairs révèlent la vraie facette de l’antiélitisme à la française. Il est intéressant de se remémorer tout ce qui se disait dans certains cénacles économistes français sur les travaux « d’éternel nobélisable » de Jean Tirole alors directeur de la Toulouse School of Economics. Depuis ses travaux ont été consacrés par le Prix Nobel d’Économie en 2014 et il vient d’être nommé à la tête d’une commission d’économistes par le Président Macron pour préparer la sortie de crise. Osons penser que les choses sont en train de changer.

Edouard Husson : La résistance d’une corporation à l’émergence d’un individu génial, d’un chercheur qui trouve, est un phénomène classique. Les travaux pionniers d’Ernest Duchesne sur la pénicilline ont été ignorés par l’Institut Pasteur, qui a fait perdre au monde de la sorte une génération. Pensons aussi à la manière dont Maurice Allais a été ignoré par les gouvernants, les journalistes, ses collègues économistes, malgré son prix Nobel et alors qu’il avait identifié les méfaits du libre-échange généralisé pour l’’industrie française non préparée à ce choc.

Pensons aussi au fait que René Girard n’a jamais été invité à occuper une chaire au Collège de France; qu’Emmanuel Todd, dernier géant de l’Ecole des Annales, n’a jamais été coopté par l’EHESS ni par l’Université ni par Sciences Po; que le plus puissant de nos philosophes de la seconde moitié du XXè siècle, Claude Tresmontant, est resté toute sa carrière maître de conférences à la Sorbonne. Il faut ajouter aujourd’hui une dimension supplémentaire: l’idéologisation croissante des sciences sociales sous l’emprise de la « French Theory »; et la fraude croissante qui règne dans les publications de sciences dures.

Toutes les conditions sont réunies pour la mise en place d’une dictature des médiocres et des imposteurs, bouée de secours d’un système progressiste qui se sent de plus en plus dépassé par les événements et la marche du monde.

 

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