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Ivan Krastev: «La déglobalisation est une opportunité»

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GRAND ENTRETIEN – Dans Est-ce déjà demain? (Éditions Premier parallèle), court essai publié simultanément en quatorze langues, le politologue bulgare* tente d’anticiper les conséquences du coronavirus.

26 juin 2020
Le Figaro
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LE FIGARO. – Le coronavirus a-t-il été un facteur ou un catalyseur des mutations déjà en route?

Ivan KRASTEV.- Je vois davantage le virus comme un amplificateur que comme une rupture. Il a intensifié des mouvements émergents avant la crise. Dans ce sens, le coronavirus marque la fin d’une certaine période de l’histoire. Alors que les militants de droite comme de gauche se sont radicalisés, une majorité de personnes sont nostalgiques du monde d’avant le Covid-19 ; tandis que les avions de nuit étaient cloués au sol et que les grandes entreprises ont fermé leurs productions, les activistes pro-climat ont commencé à croire que leur rêve d’un monde décarboné était possible ; quand les frontières des États membres de l’Union européenne ont été fermées, les populistes européens ont envisagé ne jamais les rouvrir. Soudain, des phénomènes que l’on pensait impossibles hier se sont produits. Mais même si nous savons qu’un changement radical est en cours, nous n’avons pas de vision sur la direction qu’il prend. En 1989, nous avons eu l’illusion de savoir où allait le monde. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Penser aux changements augurés par le Covid-19 peut inspirer: je me remémore souvent une phrase de Stephen Leacock (auteur canadien, né en 1869 et mort en 1944, célèbre pour son humour dans les pays anglophones, NDLR): «Lord Ronald ne dit rien ; il se précipita hors de la salle, se jeta sur son cheval, et galopa follement dans toutes les directions.»

Votre précédent livre était intitulé Le Moment illibéral. Les conséquences économiques du coronavirus signifient-elles la fin de l’ordre international libéral?

Le monde a besoin d’être rééquilibré. Dans ce sens, la «déglobalisation» est une opportunité. L’un des paradoxes de cette crise est que le Covid-19 dévoile le côté obscur de la globalisation et agit dans le même temps comme un agent de cette globalisation. Le virus est plus vicieux dans les «villes monde» comme New York ou Londres qui sont rattrapées par les ponts aériens, les flux de touristes, les migrants et les entrepreneurs venus du monde entier. Dans le même temps, le virus a synchronisé le monde et nous a réunis de manière inédite. Le temps de quelques semaines, nous avons tous vécu dans le même monde.

La pandémie a accéléré la courbe de déglobalisation qui avait été déclenchée par la grande récession de 2008, alors que dans le même temps se révélaient les limites du principe national. Elle nous a donné la preuve que les frontières de l’Union européenne pouvaient se fermer du jour au lendemain, et dans le même temps, elle nous a permis de réaliser que, d’une certaine manière, nous ne pouvons pas survivre trop longtemps confinés dans nos appartements, et que l’économie a besoin de l’ouverture des frontières pour tourner.

Sur le plan économique, les gagnants de cette crise semblent être les plateformes numériques et les Gafam. Et si, au contraire, la crise ne faisait qu’achever la désindustrialisation des démocraties occidentales et accélérer l’ubérisation du monde?

Le processus de digitalisation de l’économie était en cours avant la pandémie, qui l’a seulement renforcée. Les géants technologiques – dont aucun n’est européen- sont les grands gagnants de la crise, et pourtant le public demande de plus en plus de circuit courts et souhaite que les industries soient relocalisées en Europe. Un récent sondage mené par le Conseil européen des relations internationales a d’ailleurs révélé que pour une majorité, les Français et les Allemands désirent que le matériel médical de base soit fabriqué en Europe et ils sont prêts à y mettre un prix plus élevé. Ainsi, nous pouvons dire que l’Europe est sur la voie de la réindustrialisation.

Ces dix dernières années, le libéralisme a perdu son monopole dans l’imaginaire politique mondial

Ivan Krastev

Le libéralisme autoritaire, voire totalitaire, de la Chine a montré une certaine efficacité au plan économique. Est-il susceptible de s’imposer comme le modèle dominant?

Ces dix dernières années, le libéralisme a perdu son monopole dans l’imaginaire politique mondial. C’est un fait. Mais la pandémie a-t-elle vraiment bénéficié aux régimes autoritaires? Les experts politiques ont raison lorsqu’ils affirment que les leaders autoritaires prospèrent en période de crise, ils sont familiers avec la politique de la peur. Pour autant, toutes les crises n’ont pas besoin de solutions autoritaires pour être résolues. Et la politique par la peur n’est pas toujours bénéfique. En général, les crises qui profitent aux leaders autoritaires sont celles qu’ils ont eux-mêmes provoquées ou, du moins, celles qui mettent en avant leurs forces. Carl Schmitt visait juste lorsqu’il disait que le dictateur aspire à exercer la puissance de Dieu pour faire des miracles. Cependant, la crise n’est pas finie et il est toujours risqué de nommer le gagnant avant la fin de la guerre. En outre, à ce premier stade de la crise, la nature du régime ne déterminera pas qui a réussi et qui a échoué. Pékin s’en est bien sorti, mais des démocraties telles que la Corée du Sud, Taïwan, le Danemark, l’Autriche s’en sont tout aussi bien sorties. Ce n’est pas le cas par exemple du régime autoritaire de l’Iran. L’illusion que les régimes autoritaires ont vaincu le virus tandis que les démocraties non, provient du fait que les États-Unis n’ont pas su gérer la crise. Mais peut-on dire que c’est suffisant pour flageller les démocraties libérales?

Les premières recherches ont souligné que ce n’est pas tant un certain régime politique qui a permis de gérer la crise, mais trois facteurs déterminants: le niveau de confiance sociale, les expériences précédentes en termes de crise (l’expérience de l’épidémie de SRAS en 2002-2003 a permis aux Asiatiques d’être mieux préparés que les Européens) et les capacités gouvernementales – pour intervenir efficacement dans certains domaines allant de la communication à la fourniture de matériel médical, leur capacité à mettre en quarantaine et à faire fabriquer des équipements médicaux. En d’autres termes, pendant que la pandémie intensifiait les compétitions de propagande entre régimes démocratiques et autoritaires, la réponse a flouté les oppositions entre ces deux types de régimes. Pour reprendre les mots du philosophe politique David Runciman, «sous le verrou, les démocraties révèlent ce qu’elles ont en commun avec d’autres régimes politiques: ici aussi, la politique est en fin de compte une question de pouvoir et d’ordre.»

Vous êtes un spécialiste de l’Europe centrale et orientale. Comment des pays tels que la Hongrie ou la Pologne ont-ils géré la crise?

Pour l’instant, les pays d’Europe centrale et orientale s’en sont globalement bien sortis. Le nombre de cas et de décès recensé est faible comparé aux pays d’Europe du Sud. Mais depuis quelques jours, nous assistons à une recrudescence des infections. Il est encore trop tôt pour dire de quelle manière les différents gouvernements vont pouvoir sauver l’économie. L’élection présidentielle en Pologne, qui aura lieu dimanche, sera le premier test pour déterminer si le Covid-19 a eu un impact sur les préférences électorales des électeurs. Ainsi, même si je pense que la manière dont les gouvernements d’Europe centrale ont appréhendé le Covid a rendu ces sociétés plus sûres d’elles-mêmes, je partage les réserves de certains observateurs selon lesquels durant ces trois mois de confinement, les pouvoirs publics étaient concentrés dans les mains de l’exécutif, au détriment du pouvoir législatif, sommé de rester chez lui, et que la crise économique à venir va accroître cette polarisation politique.

Viktor Orban a fini par rendre les pouvoirs spéciaux qu’il s’était fait accorder. N’avons-nous pas exagéré la menace de dictature?

Ce qu’Orban a fait était selon moi plus déroutant qu’effrayant. Il n’avait pas besoin d’envoyer le Parlement en quarantaine pour avoir un pouvoir illimité puisqu’il jouit déjà d’une forte majorité constitutionnelle.

Affirmer que le Covid-19 a été une opportunité pour Orban afin de fomenter un coup d’État est un raccourci facile et inutile. Il me semble beaucoup plus juste de dire que Viktor Orban s’est servi de la crise du Covid-19 pour montrer à Bruxelles qu’il peut violer le droit de l’Union européenne en toute impunité. Il craignait que l’opposition approuve ses mesures anti-Covid. En fait il craignait le consensus dans la manière de gérer le Covid parce que son régime politique est basé sur une confrontation constante entre le gouvernement qui se soucie de la Hongrie et l’opposition qui serait composée d’ennemis et de traîtres. Le gouvernement hongrois avait ainsi suggéré d’introduire des pouvoirs exceptionnels pour une durée illimitée afin d’enlever à l’opposition toute possibilité de soutenir, au Parlement, les propositions de loi visant à juguler le Covid.

Le modèle illibéral que Viktor Orban défend peut-il s’imposer au reste de l’Europe?

Je ne pense pas que la Hongrie de Viktor Orban soit le futur dessiné pour la France ou l’Allemagne. Mais ce que je pronostique comme le résultat politique de l’intensification de la crise économique sur le Vieux Continent, c’est le développement en Europe d’une polarisation politique à la polonaise – ou à l’américaine – qui affectera la performance des institutions indépendantes – telles que les médias, les tribunaux, les banques centrales- et la confiance qu’on leur porte. Le paradoxe de la crise de la démocratie qui s’opère en Europe Centrale et orientale, c’est que de nombreux sondages politiques révèlent que l’écrasante majorité des Polonais, des Hongrois, et Tchèques apprécient la démocratie. Mais en même temps, le tournant illibéral que prend la région a continué, et les victoires électorales des populistes ne peuvent être considérées comme accidentelles.

La question est de savoir pourquoi les électeurs qui professent régulièrement un engagement en faveur de la démocratie soutiennent-ils simultanément les dirigeants qui la subvertissent. Et pourquoi les tentatives des libéraux de se positionner comme les gardiens de la démocratie ne leur apportent pas le succès électoral. La vérité est que dans des sociétés très polarisées, les électeurs ordinaires choisissent souvent de suivre leur instinct partisan plutôt que leurs convictions pour les principes démocratiques. Comme je l’ai évoqué dans Le Moment illibéral, cosigné avec Stephen Holmes, la polarisation politique a transformé la République des citoyens en une République des fans. Alors que pour un citoyen libéral la volonté de souligner et de corriger les erreurs de son propre parti est un signe de la plus grande loyauté, la loyauté des fans est zélée, irréfléchie, et inébranlable. Les fans captivés, qui n’ont plus de capacité de critique, comprennent la politique comme un jeu de loyauté, les acclamations reflétant les déclarations d’appartenance.

Dans la République des fans, chaque défaite est vécue comme une injustice et toute critique est vue comme une trahison. Même lorsqu’ils sont au gouvernement, les populistes préfèrent se voir comme une minorité persécutée. Leur rêve est d’être perçus comme des «victimes» et d’être autorisés à agir comme des «méchants». C’est pourquoi ce que l’on peut craindre des démocraties du monde d’après le Covid-19, c’est la contestation des élections, l’absence de consensus dans un moment où nous avons besoin d’être en accord sur certains enjeux de société.

L’Europe ne vit pas un moment hamiltonien marqué par la montée des sentiments fédéralistes

Ivan Krastev

Paradoxalement, pensez-vous que l’Union européenne puisse sortir renforcée de cette crise?

Oui, je le pense. Samuel Johnson aimait parler de «la merveilleuse concentration des esprits» en cas de perspective d’être pendu… J’ai le sentiment que les leaders européens, ou du moins certains d’entre eux, vivent en ce moment une «concentration merveilleuse» liée à cette perspective. L’Europe ne vit pas un moment hamiltonien marqué par la montée des sentiments fédéralistes. Au contraire, le résultat de cette crise est que des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark se sentent plus confiants: leur État-nation est capable de gérer les crises du XXIe siècle. À l’inverse pour d’autres pays comme l’Italie, l’Espagne ou la France, selon une enquête du Conseil européen, les populations sont plus méfiantes à l’égard des capacités du gouvernement à résoudre les problèmes.

Par contre, partout sur le continent, les Européens disent ne pas avoir été impressionnés par les performances des institutions européennes au début de la crise. Ce qui les a frappés, c’est combien l’Europe était seule au monde. Nous ne pouvons pas compter sur les institutions multilatérales, parce qu’elles sont inefficaces et paralysées ; nous ne pouvons pas faire confiance à la Chine ; nous ne pouvons pas compter sur les États-Unis ; nous pouvons facilement devenir une victime de la guerre d’influence entre les États-Unis et la Chine qui se déroule sous nos yeux. Tout à coup, les Européens ont réalisé que l’Union européenne, habilitée et consolidée, est notre seule chance de faire une différence dans le monde de demain. À mon avis, le plan Macron-Merkel est la conséquence de cette nouvelle donne en Europe. C’est pourquoi j’espère que l’Union européenne pourra sortir de cette crise. Elle peut également ne pas y survivre, la seule chose qu’elle ne peut pas faire est de continuer à vivre d’expédients.

*Le politologue bulgare, spécialiste internationalement reconnu de la démocratie libérale dont il analyse la transformation à l’heure de la globalisation. Selon lui, depuis la crise financière de 2008, nous sommes entrés dans un «moment illibéral»: le libéralisme, triomphant à la fin des années 1980, a perdu son hégémonie planétaire. Malgré son ouverture économique, la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale traduit la persistance et même la progression des régimes autoritaires tandis que la percée des populismes en Europe et aux États-Unis révèle la crise des démocraties occidentales.

«Est-ce déjà demain? Le Monde paradoxal de l’après-Covid-19», par Ivan Krastev, Éditions Premier parallèle, 120 pages, 12 €.
«Est-ce déjà demain? Le Monde paradoxal de l’après-Covid-19», par Ivan Krastev, Éditions Premier

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