MEMORABILIA

«Une fois le processus révolutionnaire engagé, difficile de l’arrêter»…

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ENTRETIEN – Jeune historien de la Révolution, Loris Chavanette invite à se défier d’un discours de justicier sur le passé.
26 juin 2020
Le Figaro

Loris Chavanette est l’auteur de Quatre-vingt-quinze. La Terreur en procès, préfacé par Patrice Gueniffey (CNRS Éditions, 2017), prix de thèse de l’Assemblée nationale 2013 et prix d’histoire de la Fondation Stéphane Bern-Institut de France 2018.


LE FIGARO. – Peut-on trouver des précédents historiques à la volonté d’effacer de l’espace public la mémoire d’un passé désormais conspué par des activistes?

Loris CHAVANETTE. – Ce fantasme de faire table rase d’un passé dont on ne veut plus a toujours existé. C’est le lot de presque toutes les révolutions. Au temps des pharaons, Akhenaton a voulu imposer, quitte à détruire, la figure du dieu unique Aton. En France, les protestants du Midi ont cherché à gommer l’héritage catholique. Pensons à la Commune de Paris mettant à bas la colonne Vendôme.

Mais c’est sous la Révolution française que l’on est allé le plus loin avec une batterie de décrets visant à expurger de l’espace public et privé tout ce qui rappelait la royauté. Une fois le processus de déculturation engagé, difficile de l’arrêter car c’est alors la course à la mesure la plus radicale, à la démagogie, au point que, à l’époque, les autorités révolutionnaires elles-mêmes ont perdu le contrôle sur les «fous de la république» prêts à détruire un passé millénaire, une religion enracinée, jusqu’à abolir le calendrier, réformer le nom des rues.

Albert Camus et Hannah Arendt ont dénoncé ce dangereux nihilisme. La faiblesse du gouvernement, mêlée souvent à la sympathie du pouvoir pour ces violences, crée toujours un contexte propice à l’anarchie. Et la force prime le droit chaque fois que la volonté politique n’est pas claire.

Mais ce qui est nouveau aujourd’hui est le désir d’abattre un système unanimement considéré comme injuste, l’esclavage et la colonisation, alors même qu’il est déjà détruit. Ces gens livrent une guerre contre des fantômes.

Quels sont les dangers de l’anachronisme et du discours moral à l’égard du passé? Et comment expliquer qu’ils séduisent tant de nos contemporains?

L’anachronisme est une erreur commune au plus grand nombre, chacun voulant lire le passé à l’aune de sa propre vérité. Or ce réflexe est vicieux car l’histoire demeure une pomme de discorde incapable de rassembler aujourd’hui ce qu’elle a divisé hier.

On tombe alors dans la caricature outrancière, un manichéisme ignare ou des postures moralistes, faute d’une certaine méthode pour juger des choses aussi complexes. Mais cela offre l’avantage indéniable d’une séduction sans effort, parce qu’on a su toucher une corde sensible chez l’autre. Comme le soutenait Rousseau, «Si c’est la raison qui fait l’homme, c’est le sentiment qui le conduit.»

Concernant le brûlant sujet de la mémoire de l’esclavage en France, j’ai du mal à comprendre cette mode de la repentance à l’heure actuelle. Certes l’émotion est vivace, encore que l’on parle de descendants d’esclaves de nombreuses générations après. Cependant il me semble que l’État a fait suffisamment de mea-culpa, pour ne pas s’humilier à défigurer les statues de ceux qui l’ont bâti. N’existe-t-il pas une journée nationale pour nous souvenir de l’horreur de la traite négrière? Les Égyptiens doivent-ils raser leurs pyramides parce que ce sont des esclaves hébreux qui les ont élevées? L’histoire n’est pas une affaire de vengeance posthume, personnelle.

Dans une vieille nation comme la France, peut-on conserver l’estime de soi sans aimer son passé?

Sous couvert de la juste dénonciation du racisme, certains font aujourd’hui le lit du communautarisme. Trop souvent mémoire et histoire se trouvent confondues, excitant la haine et le ressentiment.

Et la colère comme le malheur ne sont guère de bonnes muses pour penser. Victor Hugo enseignait qu’on n’est pas héros contre son pays.

 

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