MEMORABILIA

«Municipales: derrière la vague verte…»

Scroll down to content

L’éditorial du Figaro, par Alexis Brézet.

28 juin 2020.
****************

 

– On dira que ce drôle de scrutin, organisé à l’issue d’une drôle de campagne, est trop particulier pour qu’on lui attache une véritable signification politique ; que le contexte sanitaire a détourné les esprits des véritables enjeux municipaux ; que l’abstention carabinée en ruine la légitimité…

On dira bien des choses qui ne sont pas toutes fausses, mais il n’en reste pas moins que la conquête de quelques-unes des plus grandes villes du pays par les écologistes et leurs alliés est un événement qui fera date. L’écologie politique était une virtualité, elle devient – en tout cas dans la France urbaine – une réalité… que les citoyens des métropoles, pour le meilleur ou pour le pire, vont désormais expérimenter…

Un bloc de gauche se (re)constitue. Emmanuel Macron doit en tirer les conséquences en mettant le cap au centre et à droite

Lyon, Marseille, Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon, Tours… le vert est mis, et c’est tout le paysage politique qui en est chamboulé. Pour le RN, qui aurait pu espérer tirer profit de l’inquiétude et du mécontentement ambiants et qui, sauf à Perpignan fait du surplace, c’est vexant. Pour Les Républicains, qui ambitionnaient de donner le coup d’envoi de la reconquête, c’est frustrant: la vague verte fait passer au second plan leurs bons résultats dans la France des campagnes, des petites villes et des villes moyennes. Mais c’est pour le parti d’Emmanuel Macron que l’échec est le plus cinglant: le président de la République rêvait de changer le jeu en enracinant sa famille politique au cœur du pays ; il devra y renoncer. Dans l’élaboration de la «nouvelle étape» censée sauver la fin de son quinquennat, il lui fallait déjà – excusez du peu – composer avec une crise sanitaire toujours susceptible de rebondir, un tsunami économique et social et des difficultés politiques en tout genre, voici que l’irruption de ces turbulents invités surprises vient compliquer encore un peu plus l’équation.

La question environnementale est désormais inscrite au cœur de la conscience politique des pays développés.

Face à ce succès de l’idée écologiste, la première erreur d’analyse serait de considérer qu’il s’agit d’une parenthèse appelée à vite se refermer. Rien n’est plus faux. La question environnementale est désormais inscrite au cœur de la conscience politique des pays développés. Portée initialement par la jeunesse et les milieux urbains aisés, elle gagne du terrain dans toutes les classes sociales et toutes les générations. Le politologue Jérôme Fourquet y voit une «nouvelle matrice» sociologique et culturelle qui aurait remplacé l’«ancienne matrice catholique», avec laquelle elle n’est pas sans entretenir, sur un mode profane, un certain nombre de similitudes (la chute, le projet salvifique, le sacrifice, la rédemption, le salut de l’humanité…). Il n’a sans doute pas tort. Alors qu’on aurait pu penser que l’épidémie et ses conséquences sur l’emploi auraient relégué les enjeux écologiques au second plan, il n’en a rien été. Il semblerait même qu’en aiguisant le sentiment de la fragilité de l’existence et en favorisant l’expérience d’une certaine frugalité, la pandémie et le confinement aient au contraire amplifié les attentes environnementales.

La deuxième erreur serait de ne voir dans le succès des listes EELV que la traduction électorale de cette exigence écologique. À l’évidence, ce qui s’est joué dimanche participe aussi de la poursuite au niveau local de ce mouvement «dégagiste» à l’œuvre dans notre pays depuis des années: jadis socialistes, tentés un temps par le macronisme, puis déçus par lui, les représentants des classes moyennes urbaines, sociologiquement rétifs au vote RN, ont utilisé le vote écologiste pour exprimer leur insatisfaction envers le système politique traditionnel. En termes d’opinion, la vague verte est aussi l’expression d’un populisme soft, urbain et soucieux de distinction sociale. D’un point de vue partisan, elle marque surtout l’acte de (re)naissance d’un bloc de gauche allant des socialistes aux Insoumis et passant par les Verts et le PC, dont le pivot ne serait plus le PS comme autrefois, mais les écologistes.

Telle est, pour les années qui viennent, la grande leçon du scrutin municipal: dans un système partisan aussi émietté que le nôtre, l’avantage va à qui sait nouer des alliances. En contractant ici avec les uns (coalition écolo-bobo), là avec les autres (coalition écolo-gaucho), et parfois avec tous, les Verts, en position centrale, ont su à merveille tirer profit des règles de la mécanique électorale. À l’élection présidentielle, ce «bloc de gauche» pourrait se targuer de détenir un avantage décisif – pour peu qu’il parvienne à réaliser son unité autour d’une candidature. Convenons-en, ce n’est pas gagné: entre Royal, Hidalgo, Jadot, Piolle, Mélenchon, Ruffin et quelques autres, la bataille promet d’être rude! Mais, en attendant, la simple perspective d’une renaissance de la gauche place Emmanuel Macron devant l’obligation d’adapter sa stratégie.

Désormais, le chef de l’État, pour sa «nouvelle étape», a-t-il encore vraiment le choix? Puisque la gauche renaît de ses cendres sous les espèces de l’écologisme, et qu’il n’y a guère d’apparence qu’il soit en son pouvoir de faire revenir à lui ceux qui ont vécu les trois premières années de son quinquennat comme une trahison, il lui faut se tourner sans tergiverser du côté où sont les électeurs qui lui restent: au centre et à droite, qu’il doit impérativement fédérer s’il veut disposer, entre le RN persistant et la gauche requinquée, d’une base électorale assez large pour aborder l’élection de 2022 avec quelque chance de l’emporter.

Concrètement, cela suppose qu’en matière environnementale il renonce à faire droit aux billevesées décroissantistes et aux fantaisies constitutionnelles des jusqu’au-boutistes de la Convention citoyenne sur le climat, pour faire clairement le choix d’une écologie pragmatique, incitative et respectueuse des libertés. Cela suppose aussi qu’en matière économique il continue d’opposer le même refus obstiné aux surenchères fiscales des obsédés du «tournant social» et décide, pour relancer la machine, de tout miser sur l’appareil productif et l’investissement. Cela suppose enfin que, sur la question brûlante du «séparatisme culturel» qui déchire la cohésion de la nation et l’unité de notre République, il répudie définitivement l’idéologie victimaire, mette enfin en cohérence les actes de son gouvernement avec la fermeté bienvenue de ses récents discours, et assume dans l’ordre du régalien le tournant accompli dans l’ordre économique. Sur tous ces points, nous verrons bientôt ce qu’il en est.

À l’aune de cette stratégie, la question de savoir s’il faut ou non changer de premier ministre,qui a tant fait couler d’encre, trouve sa réponse d’elle-même. Si l’objectif est de consolider l’électorat de droite et de centre droit autour de la démarche présidentielle, on voit mal pourquoi il faudrait renvoyer à ses foyers celui qui, venu de la droite modérée, par son pragmatisme, son sérieux, sa modestie de bon aloi, a su au fil des mois, et particulièrement pendant la crise du Covid, gagner sinon l’adhésion enthousiaste, du moins le respect et la confiance des électeurs de droite… et qui de surcroît vient d’apporter au camp présidentiel la seule vraie victoire de la soirée électorale! Si le chef de l’État décidait de se séparer malgré tout de celui qui le dépasse dans les sondages, il prendrait le risque, pour un profit bien hypothétique (la perle rare qui ferait mieux que Philippe n’étant pas simple à trouver), de paraître obéir à un motif d’amour-propre… et d’augmenter contre lui les préventions de ces électeurs qu’il s’agirait justement de gagner!

Par une curieuse ironie de l’Histoire, celui qui s’était avancé en conquérant sous l’étendard du progressisme et de la mondialisation se voit assigner la mission de défendre et de conserver : la santé des Français, leurs entreprises et leurs emplois, leur environnement et leur qualité de vie, mais aussi ces principes de civilisation qui ont permis, en dépit de nos différences, de maintenir l’unité de notre vieux pays.

En vérité, Emmanuel Macron serait mieux inspiré de rebâtir un pôle régalien digne de ce nom! Pour les électeurs de droite et du centre, c’est là que le bât blesse. L’institution policière est à bout de nerfs ; l’institution judiciaire, profondément ébranlée par la mise au jour des menées obliques du parquet financier. Alors que le besoin d’autorité n’a jamais été si fort dans le pays, que les délinquants se grisent chaque jour davantage de leur impunité, les palinodies du tandem composé de Christophe Castaner et Nicole Belloubet dans l’affaire Traoré donnent l’affligeante image d’un système à la dérive. Jamais il n’a été plus urgent de ramener la sérénité dans ces deux ministères contestés au dehors et minés au-dedans…

«Sachons nous réinventer, moi le premier…» Et s’il fallait entendre ces mots prononcés par Emmanuel Macron non pas comme un engagement un tantinet roublard, mais bel et bien comme une obligation imposée par les événements? Porté par un vent d’optimisme, Emmanuel Macron avait été élu pour tout réformer. Confronté à un vent d’inquiétude, il doit maintenant rassurer. Il était celui qui bouscule, il doit devenir celui qui protège. Par une curieuse ironie de l’Histoire, celui qui s’était avancé en conquérant sous l’étendard du progressisme et de la mondialisation se voit assigner la mission de défendre et de conserver: la santé des Français, leurs entreprises et leurs emplois, leur environnement et leur qualité de vie, mais aussi ces principes de civilisation qui ont permis, en dépit de nos différences, de maintenir l’unité de notre vieux pays.

Défi immense.S’il choisit de le relever, Emmanuel Macron devra rompre avec une partie de sa majorité, se couper de certains de ses amis. Il devra surtout oublier ses vieux réflexes, canaliser ses foucades, revoir ses habitudes de pensée, brider son tempérament… se réinventer, comme il le dit si bien.

Enjeu vital. Si le chef de l’État n’accomplit pas cet effort sur lui-même ; s’il amuse la galerie avec des gadgets institutionnels, des gris-gris écologiques, des colifichets référendaires ou des boniments décentralisateurs ; si, figé dans un «en même temps» devenu un entre-deux, il se contente, comme Hollande avant lui, d’attendre en croisant les doigts que le face-à-face final l’oppose à Marine Le Pen, Emmanuel Macron sera en grand danger. Pris en tenaille entre un pôle écolo de gauche dont ces municipales viennent de consacrer l’avènement et un candidat Républicain décidé à ne pas laisser le monopole de la droite au Rassemblement national, il perdra.

» À voir aussi – «Avec cette vague verte, que peut bien faire Emmanuel Macron?»: l’analyse de Guillaume Roquette

 

*********************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :