MEMORABILIA

« A l’Ouest, rien de nouveau » (l’Occident et la Chine dans la nouvelle Guerre Froide) Atlantico.

Scroll down to content

2020, fin de l’hégémonie occidentale et première victoire de la Chine dans la nouvelle guerre froide ?

La loi sur la sécurité imposée par la Chine à Hong Kong vient de mettre fin à une exception démocratique. Le texte prévoit des peines pouvant aller jusqu’à la prison à perpétuité pour les ennemis du régime et une surveillance étendue par ses agences.
Sommes-nous au coeur d’une nouvelle guerre froide ?
Atlantico, 4 juillet 2020.
***************

Atlantico.fr : Quel est l’enjeu de l’assaut sur les libertés de Hong Kong par Pekin ? Dans quel contexte géopolitique intervient-il ?

Emmanuel Lincot :  C’est un avertissement adressé tous azimuts à l’opinion démocratique de Hong Kong bien sûr mais aussi à celle du continent qui, immanquablement, va être traversée par des courants de contestation alors que la situation économique se dégrade très fortement en Chine continentale même.

Les Américains ainsi que Taïwan sont également visés. Le statu quo (« un pays, deux systèmes ») qui avait prévalu depuis 1997, année de la rétrocession de Hong Kong, est définitivement brisé. Cette affirmation du pouvoir de Pékin s’inscrit donc dans une stratégie globale, laquelle repose sur une provocation constante, un non respect des engagements de la Chine et le choix – comme celui pris par la Russie – de mettre systématiquement ses adversaires devant le fait accompli.

On le voit aussi dans ses agissements consistant à aménager au sud de la mer de Chine des zones de polders qu’elle occupe désormais militairement ou encore, vis à vis de l’Inde sur le plateau du Doklam en 2017, et plus récemment, il y a quinze jours, au Ladakh.

Cette stratégie a un nom: c’est celle du déni d’accès. On peut craindre que la deuxième étape soit, au-delà de Hong Kong, une annexion de Taïwan par la force dont la Présidente ne ménage pas ses efforts pour soutenir les éléments pro-démocratiques de Hong Kong

Edouard Husson : Depuis les années 1970, les Etats-Unis et le monde occidental s’étaient rapprochés de la Chine, au point même d’en faire progressivement le partenaire privilégié. Dans les années 1980, les services de renseignement américains échangeaient fréquemment des informations avec les services chinois qu’ils ne partageaient pas avec leurs homologues européens. Avec la chute de l’URSS et la mise en place de la mondialisation, à la fin des années 1980, ce fut une nouvelle étape dans le rapprochement avec la Chine.

Contre les principes qui lui avaient permis de gagner la Guerre froide, l’Occident passa l’éponge sur Tian An Men. Cela revient à avoir dit aux Chinois: vous pouvez pratiquer la répression interne mais nous n’en tiendrons pas compte. Car le plus important est de faire des affaires avec vous. Etats-Unis, Europe ont encouragé la population chinoise à acceptez le « Enrichissez vous mais sans être électeurs » de Deng Xiao Ping.

Ce pacte avec le diable a continué jusqu’à l’élection de Donald Trump. L’actuel président américain a été le premier à vouloir corriger les asymétries créées par notre aveuglement vis-à-vis de la Chine. Cette dernière a en effet substitué son industrie à la nôtre, contre l’accumulation de dollars. L’entrée de la Chine dans l’OMC s’est passée dans des conditions que nous n’aurions acceptées pour aucun autre pays.

Sommes-nous au coeur d’une nouvelle guerre froide ? La stratégie offensive de la Chine est-elle gagnante ?

Emmanuel Lincot : La guerre froide reposait sur un équilibre des forces par la terreur. Le danger c’est que cet équilibre n’existe plus. Le monde occidental est profondément fragmenté. Donald Trump n’adhère plus au multilatéralisme tandis que la France d’Emmanuel Macron s’y cramponne, persuadé que la France et l’Union Européenne ne peuvent « peser » autrement. Le monde chinois est lui-même fragmenté: Chine continentale communiste contre Taïwan dont la situation géostratégique et le statut de démocratie restent le principal défi adressé à Pékin. Ce que l’on peut craindre, c’est un dérapage, une irrationalité et un rapport de plus en plus passionné qui opposera la Chine à ses adversaires.

La passion dans les relations internationales n’augure jamais rien de bon. Ce climat délétère n’incite guère les investisseurs étrangers  – dont la Chine a pourtant besoin – à se maintenir en Chine non plus qu’à Hong Kong où nombre d’entreprises occidentales sont domiciliées.

L’opinion taiwanaise va par ailleurs se radicaliser en choisissant la voie irréversible de l’indépendance. Et ce choix conduira inévitablement à une guerre qui loin de se limiter au contexte régional débouchera sur une déflagration mondiale. Il n’est pas impossible de penser que le choix pour Pékin de passer à l’offensive interviendra à l’automne c’est à dire à la veille des élections présidentielles américaines. Sauf, si les parties en présence décident de jouer la carte de l’apaisement.

Edouard Husson : Donald Trump a voulu rétablir, d’abord, des équilibres monétaires et commerciaux. La Chine a gardé sa monnaie en dehors du marché des changes, à un taux sous-évalué. Cela lui donne un avantage à l’exportation bien plus important encore que l’entrée du deutsche mark dans l’euro à un taux sous-évalué.

Trump est un redoutable négociateur et il a su mettre la Chine sous pression au moment où le régime communiste se durcit à nouveau car il a peur de l’émergence de classes moyennes de plus en plus nombreuses. La République populaire ne peut pas se permettre de perdre trop de marchés à l’exportation et se trouver forcée de miser sur son marché intérieur, qui signifiera enrichissement généralisé et donc montée de la revendication démocratique. La crise du Coronavirus est venue troubler tout cela car le parti communiste chinois au pouvoir est soudain apparu pour ce qu’il n’avait jamais cessé d’être: menteur et non fiable (comme tous les partis communistes au pouvoir). Démasqué, le PCC est passé à une attitude très agressive vis-à-vis de l’Occident. Et l’on commence à parler de nouvelle guerre froide.

Le plan de domination mondiale suivi par Xi Jinping va-t-il se retourner contre lui ?

Emmanuel Lincot : Il répond à des contraintes liées au contexte de sa politique intérieure. Nous ne savons pas à quel point Xi Jinping trouve au sein même du Politburo des oppositions mais elles existent. L’épreuve de la Covid-19 a permis à l’appareil du Parti-Etat d’accélérer les purges, à Wuhan par exemple. Qu’est ce à dire ? Que Xi Jinping a une base fragile qui ne fait pas l’unanimité. Cette offensive tous azimuts de Pékin évoque une fuite en avant. Même de hauts gradés comme Qiao Liang, auteur d’un ouvrage important de la pensée militaire chinoise contemporaine  – « La guerre hors limites » – ose prôner publiquement une stratégie moins offensive, plus prudente, conscient sans aucun doute de la très grande fragilité de la Chine à la fois sur le plan militaire et économique. La Chine pas plus que les Etats-Unis d’ailleurs ne peuvent prétendre à l’hégémonie.

Toutefois, chaque jour davantage, nous nous rapprochons un peu plus de ce que Graham Allison a appelé le « piège de Thucydide ». C’est à dire que nous risquons d’entrer dans une logique de guerre. Elle serait dévastatrice. Pour le peuple de Chine notamment qui, après quarante ans d’efforts prodigieux, connaîtrait l’une des pires catastrophes de son histoire.

Edouard Husson : La Chine est dans un plan d’hégémonie régionale. Mais elle doit composer avec d’autres puissances nucléaires et géants économiques, à commencer par l’Inde et le Japon, sans compter que les Etats-Unis sont très présents en Asie.  La République Populaire a développé son projet de « nouvelles routes de la Soie » pour investir les milliers de milliards de dollars qu’elle a en réserve et pour asseoir son influence et devenir moins dépendante du marché américain: en direction de l’Europe et de l’Asie, en particulier.

Cependant, la confiance dans la Chine est en train de s’effondrer. Telle l’URSS de la grande époque, la Chine opprime très lourdement des nationalités installées dans sa sphère de domination, elle multiplie les tentatives d’arrondir ses frontières. Et elle répond avec arrogance aux questions légitimes du reste du monde. Plus le temps passe, plus le silence autour de l’origine du Coronavirus donne du crédit à la thèse d’un accident: le virus pourrait bien s’être échappé d’un laboratoire à Wuhan. La Chine a proprement rompu la confiance  – usurpée – sur laquelle reposaient les relations avec le reste du monde. A la différence de beaucoup d’analystes, j’ai tendance à penser que la crise du Coronavirus représente le début du déclin de la Chine. La vulnérabilité du pays apparaît sous une lumière crue. Nous aurons un jour les vrais chiffres: mais il ne fait aucun doute que c’est en Chine, et de loin, qu’il y a le plus de victimes du Coronavirus. Les autorités chinoises parlent de cette pandémie non maîtrisée quand elle ne peut plus échapper au regard étranger; à Wuhan, bien entendu mais aussi à Shanghai et à Pékin.

Comment expliquer l’inaction des pays occidentaux ? Que cela laisse-t-il présager pour l’avenir ?

Emmanuel Lincot: Il y a des condamnations d’usage y compris celles qui concernent la question ouïghoure et tibétaine mais rien de concret côté européen. Aux Etats-Unis, les choses sont différentes. Que l’on soit démocrate ou républicain, l’ennemi c’est désormais la Chine. La fin de la pandémie se traduire par l’exécution d’un bouc-émissaire. Il est aux Etats-Unis déjà tout désigné. Il est urgent que l’Union Européenne oeuvre pour un apaisement de ces relations potentiellement explosives. Elle seule en tant que médiatrice en a encore les moyens. Et la France peut jouer un rôle clé.

Edouard Husson : Toute une partie des élites occidentales est tellement liée à la Chine, économiquement parlant, qu’il s’agit d’une révision déchirante. Et puis nous retrouvons la vieille fascination des progressistes occidentaux pour les totalitarismes: fascismes ou communismes. La Nemesis de notre complaisance envers Pékin après Tian An Men, c’est l’émergence d’une nouvelle vague de marxisme et de gauchisme. Tous les anciens maoïstes et trotskistes occidentaux  se sont non seulement recyclés dans l’anarcho-capitalisme et l’individualisme exacerbé mais ils ont imité le « bolchevisme consultatif »  de la gouvernance chinoise.

Le parti démocrate américain ou les européistes chez nous raffolent de l’idée d’une démocratie limitée, petite cousine du régime chinois. Les démocrates américains préfèrent faire la guerre à Trump, restaurateur de l’état de droit que de dénoncer les atteintes à la liberté religieuse ou l’oppression des musulmans en Chine.

Ils préfèrent les nouveaux gardes rouges de Black Lives Matter à la défense de Hong Kong et de Taïwan. Exactement comme les compagnons de route du nazisme et du communisme au XXè siècle.

A l’Ouest, rien de nouveau !

 

*******************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :