MEMORABILIA

« La traite des rois africains »

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Valeurs actuelles.
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-“La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. ” C’est en Afrique que l’on trouve les premières traces et le développement de l’esclavage. Le plus célèbre de ces tyrans fut Béhanzin, le dernier roi d’Abomey. Bien d’autres l’ont précédé…

 

Doucement, majestueusement, il égorgea avec un large coutelas, au manche richement orné, les douze premiers captifs. Après lui, les grands dignitaires opérèrent de la même façon, avec des couteaux à lame d’argent, à lame de cuivre ou à lame d’acier, selon leur rang. […] Les exécuteurs ordinaires firent ensuite leur œuvre et abattirent mille autres têtes. C’est ainsi, selon la tradition des “Grandes Coutumes”, que Béhanzin, onzième roi d’Abomey, ouvre les célébrations de son avènement, le 30 mars 1890, marquées par une débauche de sacrifices humains.

Remontant au XVIIe siècle, l’Abomey ou le Dahomey – la partie méridionale du Bénin actuel – doit sa prospérité, et son existence – à l’instar des autres royaumes d’Afrique occidentale – au commerce de ce que l’on appelait le “bois d’ébène”. Le grand-père de Béhanzin, Ghézo, l’avouait en 1840 : « La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. C’est la source de sa gloire et de sa richesse. Ses chants célèbrent nos victoires et la mère endort son enfant avec des accents de triomphe en parlant de l’ennemi réduit en esclavage. »

Pratique commune à la plupart des sociétés traditionnelles, la servitude apparaît structurelle en Afrique, où l’autorité de quelqu’un se mesurait jadis à l’importance de son cheptel humain. Elle connaîtra un premier essor au VIIIe siècle, avec la traite à destination du monde musulman. À travers le Sahara d’une part, l’océan Indien et la mer Rouge de l’autre, 15 à 17 millions de captifs vont transiter jusqu’à l’orée de l’époque contemporaine, afin d’approvisionner les marchés du Maghreb, d’Égypte et d’Orient.

Les trafiquants arabes peuvent compter sur la complicité active des chefs du “Soudan” – le “pays des Noirs”. C’est ainsi que se développeront les émirats du Kanem-Bornou, du Ghana, d’Ouaddaï, de Baguirmi, de Songhaï, et plus tard, à l’est du continent, le sultanat de Zanzibar, plaque tournante des raids menés dans la région des Grands Lacs. Au sein des grands États du Sahel, fondés sur la traite négrière, jusqu’aux deux tiers de la population sont de condition servile.

En 1324, l’empereur du Mali, Kankou Moussa, se rend en pèlerinage à La Mecque avec deux milliers de serviteurs, la plupart esclaves… Initiée dès le XVe siècle par les Portugais, la traite transatlantique va déplacer près de 11 millions d’individus. Mais là encore, rien n’aurait été possible sans le concours des potentats locaux. En 1511, le roi makoko du Kongo est le premier à vendre une douzaine de prisonniers, expédiés vers l’Amérique. Jusqu’au XIXe siècle, les Européens se contenteront d’installer des fortins et des comptoirs sur le littoral, sans s’aventurer à l’intérieur. En échange d’armes à feu, de tissus, d’alcool, de lingots de fer – et non de “pacotille” comme le veut la légende -, les négriers blancs prennent livraison de leurs cargaisons humaines.

En plaçant les territoires conquis sous leur administration, français et britanniques libèrent des ethnies des menaces de leurs voisins

Les monarchies yoruba, koya, khasso, les confédérations fante et achanti, l’imamat du Fouta-Djalon conduisent des guerres incessantes pour “s’approvisionner” dans le vivier inépuisable des populations animistes. En 1750, par exemple, le roi d’Abomey, Tegbessou, fournit un contingent annuel de 9 000 esclaves, ce qui lui assure un revenu de 250 000 livres.

Le courant abolitionniste, né dans le sillage des Lumières et de la Révolution française, remet en cause ce négoce. Face à la perspective d’une ruine de leur économie, essentiellement fondée sur la traite, les royautés côtières se livrent d’abord à la contrebande, avant de devoir s’incliner devant la détermination occidentale.

Fer de lance de la lutte contre le trafic négrier, le Royaume-Uni s’essaie à la “diplomatie financière”. Ainsi, le roi de Madagascar, Radama, renonce en 1817 à la vente aux trafiquants européens moyennant une allocation de 10 000 dollars durant trois ans. En 1842, des chefs du Nigeria et du Cameroun concluent des accords similaires. Plus tard, George Oruigbiji Pepple, souverain de Bonny, un État esclavagiste du delta du Niger, acceptera une transaction similaire, avant de reprendre ses activités illicites.

Paradoxalement, l’éradication complète de la traite et de l’esclavage constituera le moteur humaniste – le prétexte, diront certains – de l’entreprise coloniale, pendant la seconde moitié du XIXe siècle. En plaçant les territoires conquis sous l’administration directe de la métropole, le Royaume-Uni et la France vont libérer aussi de nombreuses ethnies de la menace séculaire et de la cruauté de leurs voisins, comme de la rapacité des razzieurs musulmans. Ce qui explique sans doute la facilité relative avec laquelle ces deux puissances européennes ont pu étendre leur domination, en quelques décennies, sur la majeure partie du continent noir.

Le cas du royaume d’Abomey illustre ce processus. Les Britanniques tenteront à maintes reprises d’y user de persuasion. Importuné par leur insistance, le roi Ghézo propose, afin d’avoir la paix, « d’offrir deux jeunes esclaves pour laver le linge de la reine Victoria » ! Son fils et successeur, Da-Da Glélé, continuera de camper sur ses positions : « Aucune somme ne m’achètera. […] Il n’y a que deux rois en Afrique, Achanti et Dahomey, je suis le roi de tous les Noirs. […] Si je ne peux pas vendre les prisonniers de guerre, je dois les tuer, et ce n’est certainement pas la volonté des Anglais. »

À partir de 1850, le nombre des esclaves capturés devient très supérieur à celui des “exportations” vers le Nouveau Monde. Trente ans plus tard, la quasi-totalité d’entre eux demeurent en Afrique, employés sur des plantations de palmiers à huile ou condamnés à périr. Blocus naval et tarissement de la demande entraînent en effet une “surproduction” dont la conséquence la plus funeste sera sans doute la recrudescence des meurtres rituels lors des “coutumes” qui ensanglantent périodiquement le royaume, monstrueux culte aux ancêtres de la dynastie régnante, maîtresse d’Abomey.

Les tueries perpétrées à l’occasion de l’accession au pouvoir de Béhanzin, en 1890, seront dépeintes, dans la presse parisienne, avec un luxe de détails formant l’opinion à la conquête civilisatrice. « Pendant ces deux dernières nuits, relate l’Universel illustré du 5 avril 1890, il est tombé plus de cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnées de grandes calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang pour en arroser la tombe du roi défunt. Les corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les fossés de la ville où les vautours, les corbeaux et les loups s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. »

Le Journal des voyages achève : « Et partout les immolations continuent, le sang coule, les victimes gémissent tandis que des rondes infernales, des chants, des cris d’ivresse célèbrent le rite sanguinaire de ces hideuses coutumes. »

La fin du roi Béhanzin

Béhanzin ne tarde pas à adresser un défi aux Français. Il commande 15 000 guerriers et 4 000 amazones, les arme de machettes et de fusils fournis par les Allemands. En face, le colonel Alfred Dodds ne dispose alors que de 800 hommes, mais bientôt renforcés par des légionnaires et des spahis. Malgré une résistance farouche, Béhanzin que les soldats français surnomment “Bec-en-zinc” est battu au mois de novembre 1892.

Le roi déchu cherche à négocier, mais ses vainqueurs exigent sa reddition pure et simple. D’abord déporté à la Martinique avec quatre de ses douze femmes et d’autres membres de sa famille, il demeure assis sur un banc, taciturne, fumant sa pipe et scrutant sans cesse l’Océan. « Son œil, témoigne un contemporain, a quelque chose d’aigu et de perçant qui vous pénètre et vous devine. Son torse nu, large et noueux, à demi caché sous un pagne, révèle une force peu commune. »

Par la suite, Béhanzin est transféré en Algérie, où il succombe à une pneumonie, le 10 décembre 1906. Sa dépouille ne sera rapatriée à Cotonou qu’en 1928. Malgré les restrictions des autorités coloniales, ses fidèles lui feront des obsèques splendides.

 

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