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Jacques Julliard: «La crise de la conscience républicaine»

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CHRONIQUE – Nous avons atteint le point extrême d’un déséquilibre entre les droits (fort nombreux) et les devoirs (très modestes) que l’individu estime avoir envers la nation, argumente l’historien et essayiste, que nos lecteurs retrouvent chaque premier lundi du mois.

Par Jacques Julliard
5 juillet 2020.
Le Figaro.

Jacques Julliard est éditorialiste à l’hebdomadaire «Marianne».


Certes, on nous avait bien promis qu’après la crise du coronavirus rien ne serait comme avant. Mais on ne nous avait pas dit que tout désormais serait pire.

Une France aux abois

Par quoi commencer? Par le plus imprévisible, le plus baroque, par cet antiracisme racialo-mondain, bien plus virulent, bien plus absurde que naguère les «gilets jaunes». Avec pour escorte les milieux du show-biz, plus hypocrites, plus pharisiens, plus opportunistes encore que jadis ; et aussi les «intellectuels de gauche» plus suivistes, plus chiens couchants qu’à l’époque stalinienne, et je sais l’énormité de ce que j’avance!

Viennent ensuite les politiques qui, une fois de plus, n’ont rien appris ni rien oublié, avec à l’extrême gauche un François Ruffin pire que Mélenchon, à droite un Jacob pire que Jacob, et entre les deux un Parti socialiste égal à lui-même dans l’insignifiance. J’allais oublier les favoris de l’heure, ces grands benêts d’écolos, qui pour la plupart chantent à pleine voix la bonté d’une nature que le coronavirus a révélée dans sa cruauté extrême: you kaïdi, you kaïda!

Pour suivre, une télévision d’État qui bat des records, non de désinformation, mais d’information, à l’exception du tourisme et de la cuisine au beurre: liberté, égalité, camping!

La crise du coronavirus a révélé au grand jour la faillite de l’État 

Et un gouvernement qui feint de commander aux événements comme Jean-Christophe commandait aux nuages: dans le sens où ils vont tout seuls. Avec pour perspective économique une récession sans précédent depuis près d’un siècle et son cortège de faillites et de chômage. Et encore, en arrière-fond, la petite musique en sourdine de la CGT: travailler moins pour gagner plus!

Pour couronner le tout, la crise du coronavirus a révélé au grand jour la faillite de l’État. Cet État dans lequel chacun feint de voir la solution, alors qu’il est en réalité une partie du problème. Incapable d’assumer correctement ses fonctions régaliennes, police, justice, défense. Comme responsable de l’éducation de la nation, et notamment de sa jeunesse, sa carence, connue depuis longtemps est aujourd’hui éclatante. Pendant trois mois on l’a vu tâtonnant, titubant, incapable d’imposer son autorité à ses fonctionnaires, il a laissé à chacun, juge, instituteur ou postier le soin de décider s’il allait ou non remplir ses obligations de service.

Une crise de la conscience collective

Au total, ce qui a éclaté au grand jour, avec la pandémie comme révélatrice, c’est la crise de la conscience républicaine qui couvait depuis longtemps. Historiquement, la République avait exprimé la volonté des Français de se constituer en nation, avec ce que cela suppose de droits acquis, mais aussi d’obligations assumées. La guerre de 14-18 avec son million quatre cent mille morts et leurs monuments jusque dans nos plus petits villages, sont là pour le rappeler. La République était un contrat synallagmatique entre les Français et leur régime, où chacun se reconnaissait des droits sur l’autre. La crise sanitaire a révélé l’inverse: pour les Français l’État républicain n’est plus rien d’autre que le régime où la conservation de chaque individu est devenue la valeur suprême ; c’est d’elle et d’elle seule qu’il tire sa légitimité.

On voit désormais des citoyens intenter des procès à leur État pour avoir failli à cette mission. L’idolâtrie de la vie, selon l’expression saisissante d’Olivier Rey (Gallimard, «Tracts», no 15), est devenue la passion dévorante à quoi toute valeur collective doit être sacrifiée «quoi qu’il en coûte» (Emmanuel Macron).

La Patrie, cette «entité transcendant les existences individuelles pour laquelle les hommes avaient accepté de risquer leur vie», cette patrie, à la fois tutélaire et dévoratrice, agonise sous nos yeux. Existe-t-il encore des institutions, des idées, des personnes pour lesquelles nos contemporains accepteraient de sacrifier leur vie? Rien n’est moins sûr.

La France n’en finira avec ces pulsions « séparatistes  » qu’en se rapprochant de l’idéal qui la fonde 

La conscience républicaine était universaliste, quitte à trahir ce noble idéal dans la politique quotidienne. L’exemple le plus frappant, c’est l’idée coloniale, qui avait dans les principes pour objet de faire du colonisé un égal. À cela près que, dans la pratique, c’est le contraire qui se produisait, de sorte que l’anticolonialisme rétrospectif qui se développe aujourd’hui à la façon d’un boomerang, peut à bon droit invoquer nos propres principes pour nous demander des comptes. Il en va de même de la plupart des mouvements communautaires, comme le féminisme. La France n’en finira avec ces pulsions «séparatistes» (Emmanuel Macron) qu’en se rapprochant de l’idéal qui la fonde.

D’autre part, l’universalisme républicain, qui avait un sens aussi longtemps que la France était l’une des deux ou trois grandes puissances mondiales, paraît aujourd’hui dérisoire et quelque peu déclamatoire, alors que dans tous les domaines, y compris celui de la langue française, nous ne cessons de régresser dans les classements mondiaux. La France n’est plus, décidément, la «grande nation», l’expression fait sourire jusqu’aux plus indulgents de nos amis.

Des raisons d’espérer

Est-ce là tout, et faut-il en conclure que le bilan de cette épreuve de vérité est tout entier négatif? – Non! et cela pour deux raisons principales. La première, c’est que l’expérience a servi, et que les erreurs commises, notamment par le système bancaire, lors de la crise de 2008, ont été évitées. Loin de se recroqueviller, l’État, au cœur de la crise, n’a songé qu’à la relance, comme en témoigne son intervention exceptionnelle pour compenser les pertes de salaires et aujourd’hui pour éviter les faillites à de très nombreuses entreprises. Plus keynésien que Macron, tu meurs, et le nouveau premier ministre, Jean Castex, a annoncé vouloir donner la priorité à la relance. La faiblesse de notre industrie était devenue telle que l’effort consenti, si grande qu’en soit l’ampleur, ne suffira pas à amortir le choc. Mais la direction est la bonne.

L’autre bonne nouvelle, c’est que l’Europe a tenu. Tant de fées Carabosse entouraient son berceau en ricanant et se frottant les mains! Les voilà qui, dépitées, tournent le dos, pour se réfugier dans un souverainisme aussi néfaste qu’obsolète. Il a beau remplir les airs de sons retentissants, le souverainisme est un clairon qui ne sonne que la retraite. Grâces soient rendues à Angela Merkel, qui a, une fois de plus, surpris tout son monde en acceptant les propositions d’Emmanuel Macron qu’elle avait si longtemps repoussées. Quand elles seront adoptées par tous les États membres, elles permettront à l’Europe d’emprunter en son nom propre pour aider à la relance des pays les plus en difficulté. La chancelière, en grande dame d’État, n’a pas hésité dans la tourmente à renverser l’échiquier. Malgré mon admiration, je l’avais sous-estimée. Il y a du bonheur à reconnaître que l’on s’est trompé de cette manière. Et puisque l’humeur du moment est à déboulonner toutes les statues encore debout, il y aura de la place pour en élever une à Angela Merkel.

Dans un monde en proie aux passions nationalistes et populistes, l’Europe est la seule puissance d’équilibre, la seule puissance de paix 

Car la conscience républicaine dont j’ai parlé plus haut a besoin pour conserver son sens de se déployer dans un espace politique plus large que le cadre national. Croyons-en l’homme qui mieux que tout autre a décrit et même chanté la nation française, Ernest Renan. Il n’en affirme pas moins que le principe des nationalités n’est pas de nature à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre, et d’ajouter: «La grandeur intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance entre la France, l’Allemagne et l’Angleterre» (La Guerre entre la France et l’Allemagne, 15 septembre 1870). Il est certes dommage que le Royaume-Uni ait, comme dit l’expression «filé à l’anglaise». Ce faisant, il a commis une erreur historique, qui ne remet nullement en cause, bien au contraire, le concept européen. Non au concept maurrassien de la «France seule» ; et bienvenue à une Europe allégée de la tutelle américaine et de la mauvaise volonté anglaise, mais revivifiée par le couple franco-allemand! Désormais, le patriotisme français et l’idée européenne peuvent marcher d’un même pas.

Il y a une raison supplémentaire, mais devenue urgente, pour renforcer la relation franco-allemande, irremplaçable noyau de toute puissance européenne présente et à venir, c’est que dans le monde d’aujourd’hui la liberté va mal, la démocratie va très mal, et la guerre est de nouveau possible.

Considérez les grandes puissances actuelles, la Chine, en passe de devenir la première, ne cache plus du tout son esprit impérialiste. Voyez la semaine dernière le cynique Anschluss de Hongkong ; les États-Unis, dont l’unité est désormais menacée, et qui sont exposés dans la décennie à venir à une secousse majeure, tant on les voit se désintégrer sous nos yeux, ont renoncé depuis longtemps à être les gardiens de la paix du monde moderne.

Quant à Poutine, qui est un mélange de Catherine II et de Staline, qui aujourd’hui aurait l’imprudence de compter sur lui ou de prévoir son évolution? La conclusion est simple: dans un monde en proie aux passions nationalistes et populistes, l’Europe est la seule puissance d’équilibre, la seule puissance de paix, à condition qu’elle accepte d’être une puissance et d’en assumer les responsabilités.

La France est à la croisée des chemins

Ou bien, cédant à la facilité, avec la complicité de tous les partis, de tous les corps constitués, mais aussi de tout le bon peuple, elle aura pour ultime ambition de devenir, à l’ombre de ses monuments historiques, quelque chose comme une grande Suisse pieusement écolo en marge de l’Histoire: soleil, tourisme et pourboires. Ou bien elle continuera contre vents et marées à se penser comme un destin. Ce n’est pas facile, un destin, surtout avant.

La pensée d’un grand peuple, disait Bernanos, n’est pas la somme des opinions contradictoires de ses intellectuels, au hasard de leurs humeurs. «La pensée d’un grand peuple, c’est sa vocation historique» (La Liberté pour quoi faire?). Elle ne se confond avec aucune autre. Il rejoignait ainsi Michelet qui voyait dans les nations «des universaux, une sorte de moyen terme entre la vie vraie de l’individu et la vie vraie du genre humain» (Journal, 7 juin 1842). La vocation historique de la France, je l’ai dit, c’est l’universalisme. Il n’a de sens que si elle prend les moyens de continuer d’exister à l’échelle planétaire.

Le sursaut plutôt que le camping

Qu’on n’attende pas ici un programme. Je n’en ai ni la place, ni les moyens, ni l’envie. Vit-on jamais d’ailleurs l’entreprise d’invention ou de réinvention de la France reposer sur un programme? Vit-on jamais Jeanne d’Arc, Louis XI, Henri IV, Louis XIV, Danton, Bonaparte, Clemenceau, de Gaulle en porteurs de pancartes? De programme, nulle trace. Mais un projet: l’unité et la puissance française. Je me permets, à titre conservatoire, d’en énumérer les modalités.

D’une part, il faut que la France redevienne une République. C’est-à-dire un lieu sûr pour ses citoyens, égaux en droits et en devoirs. Il est intolérable que la police ait recours à la violence. Il est non moins intolérable qu’on ait recours à la violence contre la police. À l’État de protéger ses citoyens et ses agents.

Il faut en outre que l’École redevienne, non un champ d’expérimentation pour pédagogistes en folie, mais le creuset de la nation: Jean-Michel Blanquer l’a compris et a beaucoup fait pour redonner à l’École sa dignité. Mais quel chantier! D’autre part, il faut que la France redevienne une puissance. Chevènement et Montebourg avaient raison. Les mondialisateurs se sont conduits comme des bradeurs. La réindustrialisation est la condition de la préservation et de la prospérité du pays, de son niveau de vie, de son emploi.

Il faut que la France redevienne une espérance

C’est aussi la condition d’un partenariat efficace avec l’Allemagne. Aussi longtemps que la France continuera de décliner, tandis que l’Allemagne continuera de progresser, ce partenariat sera bancal et inefficace.

Enfin, il faut que la France redevienne une espérance.

Pour elle-même, mais aussi, si l’ambition n’est pas démesurée, pour les autres peuples. Le monde est de nouveau entré dans une zone de tempêtes, et l’Europe franco-allemande est aujourd’hui le seul moyen de s’opposer à la folie croissante des impérialismes rivaux. On n’imagine pas le changement que constituerait le brusque surgissement d’une parole européenne à vocation universaliste dans ce monde de barbares.

On l’aura compris, je ne suis ni populiste, ni nationaliste, ni souverainiste. Ça non. Mais je suis patriote. Je souhaite de toute mon âme que la crise de la conscience républicaine débouche sur un renouveau de la cohésion et de l’ambition française.

Mais comment faire? Ni la droite, ni la gauche, ni le centre ne sont capables, ni du reste désireux, de cette grande révolution patriotique. Le mieux que l’on puisse exiger d’eux, c’est qu’ils ne fassent pas obstacle au renouveau, quand il surviendra.

 

Le chemin qui est esquissé ici n’a au départ pas plus d’une chance sur quatre de s’imposer à une nation pour le moment en plein désarroi. C’est plus que de Gaulle en juin 1940. À un moment, il y faudra une voix, une inspiration. Pour le moment, je ne l’entends pas, non plus que vous d’ailleurs. Il faut bien laisser sa part à la Providence.

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