Une tribune de Jérôme Rivière, Député européen, Président de la délégation française du groupe ID, Membre de la commission Affaires étrangères, Sécurité Défense.


Avec le chaos libyen, l’Union européenne et la France doivent faire face à une réalité qu’elles avaient choisi d’omettre, celle du retour des affrontements entre nations armées. Cette réalité a atteint son paroxysme le 10 juin dernier, lorsque des bâtiments turcs ont « illuminés » une frégate française, c’est-à-dire l’ont prise pour cible dans leur radar de tir, sans faire feu. Cette agression délibérée demande normalement une réponse circonstanciée, c’est-à-dire une riposte par le feu. Ce ne fut pas le cas. Cette absence de réponse met en lumière trois contradictions majeures dans lesquelles s’enfonce aujourd’hui notre politique de défense.

La première contradiction porte sur la notion même de souveraineté qui fonde tout, puisque la défense est au cœur de l’État. Sont évoquées par le gouvernement français, « en même temps » que la souveraineté nationale, « une armée européenne », « une souveraineté européenne », une « co-souveraineté » sur notre domaine ultra-marin, et enfin, confusion des confusions, « une mutualisation de notre dissuasion ».

En apportant son lot de confusions, cette dérive sémantique amène à ne plus savoir qui la France finance au juste : l’Armée française qui se bat seule face à l’islamisme au Sahel, la future armée européenne ou une armée supplétive de l’OTAN ? La souveraineté est une et ne se partage pas: le reste camoufle mal un fédéralisme qui n’ose pas dire son nom.

La deuxième contradiction concerne l’élément majeur de notre indépendance : la dissuasion nucléaire. D’un côté, la France en finance sans état d’âme la modernisation, et de l’autre, les discussions vont bon train pour son partage avec l’Allemagne notamment ; du dialogue à l’abandon progressif de la force de frappe nationale, la pente sera peut-être longue mais l’amorce du débat est en soi l’amorce d’une forfaiture. Pour nous la ligne est claire : la force de frappe ne se partage pas ou elle n’est ni légitime ni crédible.  Par ailleurs, la défense du nucléaire militaire se heurte à l’abandon de son frère jumeau, le nucléaire civil, au nom d’une transition énergétique aussi vaine qu’utopique : comment ne pas voir dans cette contradiction les germes futurs d’une remise en cause du nucléaire tout court ?

La dernière contradiction s’établit enfin entre une Loi de Programmation Militaire (LPM) de renaissance d’un côté et les abandons consentis à la coopération européenne de l’autre, coopération financée par cette LPM, mais sans convergence de finalités et de doctrine, à l’instar de la coopération franco-allemande ou franco-italienne. Contradiction entre l’outil – les coopérations industrielles approfondies voire la fusion des ensembles industriels – et la finalité, à savoir les divergences diplomatiques sur les menaces (turques, islamistes, migratoires). Contradiction entre l’urgence d’une relance pour notre industrie d’armement et l’indigence du plan de relance prévu pour le secteur de la défense, inférieur au plan de 2009 alors même que la crise qui le justifiait est considérée comme inférieure à celle que nous vivons aujourd’hui. Les hausses des crédits de la défense sont confortablement prévues pour 2023, c’est à dire après les échéances électorales qui remettent out en question.

Alors que nous célébrons l’année de Gaulle, n’hésitons pas à relire son discours du 3 novembre 1959, à l’École de guerre : « Il faut que la défense de la France soit française. C’est une nécessité qui n’a pas toujours été très familière au cours de ces dernières années (…) Il est indispensable qu’elle le redevienne. Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. S’il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu’il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l’estime qu’il a de lui-même, avec son âme. »  Tout est dit.

 

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