MEMORABILIA

«ERDOGAN SOUHAITE RÉTABLIR LE CALIFAT EN 2023 » Alexandre Del Valle.

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Le président turc a fait part de son souhait de refaire de la basilique Sainte Sophie une mosquée. C’est un tollé diplomatique, en particulier en Russie. Que signifie ce geste très symbolique ? Éclairage par Alexandre del Valle, géopolitologue spécialiste de la Turquie, qui alerte sur le projet de Recep Tayyip Erdogan depuis 2005. Propos recueillis par Louis Lecomte et Guillaume Duprat.

– Le conseil d’État turc a annulé le 9 juillet la décision du 27 Novembre 1934 visant à transformer la basilique Sainte Sophie en musée. Est-ce avant tout une provocation de la Turquie vis-à-vis de l’Europe et à ses racines Chrétiennes ?

Je ne pense pas que le but premier soit de provoquer l’Europe chrétienne. Comme nous ne cultivons plus notre identité en Europe, et discréditons tout phénomène identitaire, on a du mal à comprendre. Mais dans le reste du monde, en Russie, en Turquie ou ailleurs, l’identité et sa fierté sont fondamentales. Donc pour une fois je ne vais pas accabler les Turcs. Bien que je pense horrible cette transformation de Sainte Sophie parce que c’est un joyaux de la Chrétienté romaine. Byzance c’était l’Empire romain d’orient,  notre civilisation.

Comme Donald Trump, comme Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan est un leader du nouveau monde multipolaire qui veut être maître de sa zone

Toujours est-il que Recep Tayyip Erdogan fait surtout ça pour plaire à son électorat. Comme Donald Trump, comme Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan est un leader du nouveau monde multipolaire qui veut être maître de sa zone.

En l’occurrence, il souhaite rétablir sa zone d’influence au nom d’un néo-ottomanisme, et faire cesser l’acculturation. Il n’a pas tort d’un point de vue historique : lorsque la Turquie est devenue laïque sous Attatürk (que j’aime bien par ailleurs) il faut reconnaître si l’on est honnête, qu’il a surtout importé en Turquie des valeurs occidentales : la Révolution française, un peu du fascisme, les valeurs de la République française, de la maçonnerie du Grand orient, en gros des valeurs laïques. Lorsqu’Attatürk, éduqué à l’européenne, transforme sainte Sophie en musée, il n’a pas transformé une cathédrale ou une basilique chrétienne : il a transformé un bâtiment qui était depuis très longtemps une mosquée.

Pour l’électeur de base, si on analyse sans moralisme stupide, ce n’est pas une ancienne basilique chrétienne : c’est une ancienne mosquée ayant été avant une basilique, qu’un ennemi intérieur de l’islam a transformé en musée parce qu’il était athée. Pour la rue turque, c’est un retour à l’islamité d’un monument sécularisé.

Lire aussi : Portrait : Alexandre del valle : catenaccio

Cette décision est-elle un signe envoyé à toute la partie de la Méditerranée qui pourrait redevenir ottomane, comme les Balkans, la Syrie et la Libye ?

Tout à fait. Cette décision n’est pas prise pour provoquer les Européens, mais pour revigorer les populations arabes islamisées de l’Ouest du Maghreb jusqu’au Causase, qui firent partie de l’empire ottoman.

Il est établi que pour eux, l’empire ottoman a une image positive. Certains Maghrébins, qui ont la mémoire courte, oublient que c’était une colonisation très dure que celle de la Turquie. Par exemple, lorsque vous allez en Tunisie, la plus grande fierté de la famille royale de l’ancien Bey de Tunis, c’est d’être d’origine turque. Quand vous allez en Algérie, c’est très bien vu d’être d’origine turque. Comme c’était un empire islamique, il est bien mieux vu que l’empire français, un empire de mécréants qui aurait porté atteinte à l’islam. Le symbole de Sainte Sophie, signifie que la Turquie est redevenu musulmane, et cherche à redonner la fierté islamique aux pays qui ont été colonisés.

Pensez-vous à la lumière de cette décision, que Recep Tayyip Erdogan a pour ambition de rétablir le Califat d’ici 2023, date du centenaire de son abolition ?

Ce n’est même pas moi qui le pense, mais c’est ce que Recep Tayyip Erdogan a dit dans un discours : « cent ans après, il faudra rétablir le califat ». Il ne le rétablira pas nécessairement formellement, en se nommant calife comme Al Bagdadi. Mais il souhaite en effet le rétablir.

Et comme il est très lié aux frères musulmans (il ne l’est pas lui-même, mais est leur parrain, il y a une nuance importante) il les utilise. L’établissement d’un califat, un État islamùique en somme, est le but officiel des frères comme je le détaille dans mon livre « le projet ». Recep Tayyip Erdogan ne rétablira peut-être pas le califat directement, mais les conditions d’un rétablissement progressif, lequel passe par la réislamisation de la Turquie, et l’imposition de la charia dans l’ensemble des pays musulmans. C’est un projet de longue haleine, qui prendra plus de temps que prévu, mais il est très clair.

Et il n’est pas le seul : quand les frères musulmans ont gagné les élections en Tunisie après le printemps arabe, en prenant d’ailleurs comme exemple Recep Tayyip Erdogan, qu’avait fait Jebali, premier ministre tunisien ? Il avait parlé du rétablissement du sixième califat. C’est un thème très symbolique chez tous ceux qui avancent vers l’islam politique.

Pour aller plus loin : Lisez la recension du livre Le projet, écrit en collaboration par Alexandre del Valle et Emmanuel Razavi, pour tout comprendre du plan des frères musulmans.

 

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