MEMORABILIA

Quelques vérités sur l’accord de Bruxelles …..

Au delà des rodomontades savamment orchestrées par les media à la botte…

Artofus.

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Christophe de Voogd: «Pourquoi les Hollandais se sont opposés au plan de relance européen»

TRIBUNE – L’historien *, spécialiste des Pays-Bas, rappelle que les «frugaux», en particulier les Hollandais, ont consenti beaucoup d’efforts pour réformer leur État-providence.

Par Christophe de Voogd
Le Figaro 
21 juillet 2020
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– Pour aborder sereinement le bilan du dernier sommet européen et notamment le rôle joué par les Pays-Bas, il serait bon de se rappeler, en cette «année de Gaulle», deux jugements du Général: d’abord sur les Néerlandais, avec lesquels il ferrailla durement: «Ils sont têtus, ils savent défendre leurs intérêts, ils sont donc une nation» ; ensuite sur la nécessité de juger objectivement, «les choses étant ce qu’elles sont», en évitant donc de prendre nos désirs pour des réalités.

Comment expliquer à des Néerlandais qui ont repoussé l’âge de la retraite à 67 ans (en attendant plus) qu’il leur faut être « solidaires  » avec une Italie qui vient de l’abaisser de 67 à 62 ans ?

Or, la réalité néerlandaise n’était guère propice à l’accord proposé. Le pays avait en effet réussi, au prix de sacrifices considérables, à rétablir ses finances publiques. C’est au demeurant un trait commun des «frugaux», d’avoir tous été pendant des décennies des bastions de la social-démocratie comme d’avoir tous réformé l’État-providence insoutenable qu’elle leur avait légué. Comment expliquer à des Néerlandais qui ont repoussé l’âge de la retraite à 67 ans (en attendant plus) qu’il leur faut être «solidaires» avec une Italie qui vient de l’abaisser de 67 à 62 ans?

Comment leur faire accepter le énième report des réformes françaises, annoncé de plus à la veille même du sommet? Certes, l’Italie comme la France ont de bonnes raisons – de politique intérieure – pour renâcler devant la discipline commune. Certes, encore, Néerlandais et autres «frugaux» ne manquent pas de mauvaise foi dans leurs attaques contre les pays du Sud. Mais il faut accepter que les autres aient aussi leurs échéances électorales: en l’occurrence dans huit mois seulement pour les Pays-Bas. Et des élections où la ligne dure sur les questions européennes s’annonce majoritaire. Demander à Mark Rutte de signer l’accord sans modification substantielle, c’était l’envoyer au suicide politique. Était-ce une position de négociation réaliste?

Ce n’était en tout cas pas celle du président français, parfaitement informé du contexte néerlandais, ni de la chancelière allemande, qui avaient tous deux pris soin de faire le voyage à La Haye pour déminer le terrain. Et le sommet aura, en fin de compte, démontré que les Pays-Bas n’avaient ni intérêt ni désir de provoquer la rupture.

Les historiens connaissent les réticences, dès l’origine du projet européen, d’un pays très atlantiste et peu perméable à l’idée d’une « Europe puissance  ».

Ni intérêt: l’ouverture exceptionnelle du pays, 6e exportateur de biens au monde (devant la France), les substantiels excédents commerciaux réalisés avec les prétendus «fainéants» du Sud, la présence de puissantes sociétés multinationales et les fonds de pension colossaux de ce faux petit pays lui interdisaient d’aller trop loin. Davantage, les Pays-Bas ont besoin de taux d’intérêt bas en raison de la non moins colossale dette de leurs ménages et de leurs entreprises, donc d’une BCE accommodante et d’un climat européen serein.

Très soucieux de son standing moral forgé par la tradition calviniste, ce pays n’aime pas apparaître comme le bad cop de l’Europe

Ni désir: certes, il ne faut pas prendre pour argent comptant les proclamations européistes que les Néerlandais font volontiers, surtout aux étrangers. Les historiens connaissent les réticences, dès l’origine du projet européen, d’un pays très atlantiste et peu perméable à l’idée d’une «Europe puissance». Pour ce peuple commerçant, marqué par une longue neutralité, l’Union, c’est avant tout le marché unique. Mais, de l’autre côté, membre fondateur de la Communauté, très soucieux de son standing moral forgé par la tradition calviniste, ce pays n’aime pas apparaître comme le bad cop de l’Europe. Et tous ceux qui ont l’expérience des négociations communautaires savent qu’il redoute avant tout l’isolement et finit par suivre l’Allemagne, son partenaire économique vital.

En revanche, Mark Rutte arrivait à Bruxelles en position de force, avec une popularité à faire pâlir d’envie et des sondages très prometteurs pour les prochaines élections. Sur le plan économique, les indicateurs, au début de 2020, plaçaient les Pays-Bas dans une position favorable pour aborder aussi bien la crise du Covid que «le jour d’après»: chômage sous les 3%, excédent budgétaire et dette sous les 50% du PIB.

Ce contexte a donné à Rutte un atout décisif dans les négociations: le temps. Il n’avait pas besoin d’un accord immédiat, à la différence de ses deux grands interlocuteurs. La chancelière disposait, certes, d’un contexte national au moins aussi favorable, la puissance de l’Allemagne en plus ; mais assumant la présidence tournante de l’Union et arrivant elle-même en fin de cycle politique, il lui était très difficile d’enregistrer un échec à Bruxelles.

Emmanuel Macron devait en effet, « quoi qu’il en coûte  », décrocher cet accord, puisque celui-ci avait été « prévendu  » à l’opinion française.

Pour Emmanuel Macron, c’était tout simplement impossible. Le projet européen n’est-il pas l’un des derniers grands marqueurs de son quinquennat? La garantie européenne n’est-elle pas indispensable à la crédibilité financière d’un pays qui accumule dettes et déficits depuis quarante ans? Plus directement encore, le besoin impératif des crédits européens ne laissait guère de marge de manœuvre au président, puisque ces crédits avaient été annoncés par notre nouveau premier ministre avant même le sommet de Bruxelles. À la maladresse vis-à-vis de nos partenaires, à qui l’on laissait ainsi croire que leur avis importait peu, s’ajoutait l’erreur tactique: Emmanuel Macron devait en effet, «quoi qu’il en coûte», décrocher cet accord, puisque celui-ci avait été «prévendu» à l’opinion française.

Son énergie sans égale et le précieux appui allemand lui ont permis de l’obtenir. Mais, en redoutables commerçants, les Néerlandais lui ont fait payer le prix fort: affirmation solennelle du caractère «provisoire» et «exceptionnel» de la faculté d’emprunter donnée à la Commission ; «conditionnalité» de l’utilisation des fonds, surveillée non seulement par cette dernière, mais aussi par les Etats membres ; prolongation et augmentation du rabais budgétaire pour les pays «frugaux» ; diminution des grands programmes pluriannuels auxquels Paris est si attaché. La France part, elle, sans aucun rabais et avec une part modeste des nouveaux crédits ; et elle contribuera, à proportion du deuxième PIB de l’Union, à la garantie des emprunts communautaires et aux rabais accordés aux autres… dont l’Allemagne, qui a su tirer son épingle du jeu.

En somme, Emmanuel Macron rentre à Paris sur un indiscutable succès politique, qui, «les choses étant ce qu’elles sont», n’avait rien d’évident. Mais il l’obtient au prix de sérieuses concessions financières. De son côté, le premier ministre néerlandais rentre à La Haye sur un vrai succès financier. Ce qui, vu la mentalité néerlandaise, s’appelle aussi une victoire politique.

* Normalien, agrégé et docteur en histoire, Christophe de Voogd est l’auteur de « Histoire des Pays-Bas: des origines à nos jours » (Éditions Fayard).

 

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