MEMORABILIA

« De quoi le mot « territoires » est-il le nom ? »

Territoires. J’ai bien mis un « s » à territoires car en général, c’est sous cette forme qu’il nous est servi. Mais pourquoi donc un mot aussi banal que celui-ci devrait-il à ce point éveiller ma méfiance ?

Serge LANDUREAU Journaliste
Publié le 24 juillet 2020

Front Populaire

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– C’est quelque chose d’assez bizarre. Une petite musique qu’on finit par avoir en tête sans bien se rappeler à quel moment elle a bien pu nous entrer dans le crâne et y tisser sa toile… Plus bizarre encore, je nourris à son égard un curieux sentiment, mélange de gêne légère et d’incrédulité, un genre d’inexplicable mais récurrente insatisfaction.

Cette petite musique tient en un seul mot : « territoires ». J’ai bien mis un « s » à territoires car en général, c’est sous cette forme qu’il nous est servi.

Mais pourquoi donc un mot aussi banal que celui-ci devrait-il à ce point éveiller ma méfiance ?

Ce qui n’est ni Paris, ni métropole, ni libéral, ni branché, ni…

Assez bêtement, j’ai d’abord pensé que son emploi avait souvent été, depuis que je suis en âge de lire un journal ou d’écouter la radio, suivi du mot « occupés ». Il n’était donc pas illogique qu’évoquer des « territoires occupés » heurte un minimum ma conscience. Mais en garçon sérieux, j’ai vite remballé ce qui n’était après tout qu’un simple glissement dû à ma seule et pauvre pensée. Car je m’empresse d’ajouter, pour que les choses soient claires, que je ne suis ni un intellectuel, ni un éminent spécialiste de quoi que ce soit, à peine un humble ancien journaliste de radio. Je suis donc en revanche plutôt sensible aux mots, à leur récurrence… et à leur musique.

Je crois avoir compris, en écoutant mieux les responsables politiques et quelques éditorialistes user et abuser du mot, qu’il désignait dans leur bouche « ce qui n’est pas Paris ». Comme la face et le revers, comme l’envers du décor, le dedans et le dehors…

Et j’ai trouvé cela curieux car il me semblait que longtemps, on avait utilisé d’autres mots, comme « province », « régions », pourquoi pas « cambrousse » ? Certes, on pouvait trouver à ces mots un je ne sais quoi de péjoratif, mais à tout le moins désignaient-ils quelque chose, là où « territoires » ne nous dit rien de ce qu’il incarne.

Il demeure dans ce mot quelque chose d’animal : « nous pénétrons maintenant dans le territoire des lions… » Quelque chose de colonial aussi : « nous pénétrons maintenant dans le territoire des Zoulous… »

C’est peut-être un peu tout ça ! Car à bien y repenser, jamais autant que durant la révolte des gilets jaunes, le mot n’aura été employé. Vu de Paris, les indiens étaient sortis de leurs réserves et interdisaient le passage des convois au long des ronds-points occupés. Mais vous l’aurez noté comme moi, les territoires ne recoupent pas l’espace des métropoles régionales. Une métropole régionale digne de ce nom, c’est un « sous-Paris », digne et propre sur lui. Certaines métropoles, pour peu qu’elles bénéficient d’une architecture avantageuse et d’une position géographique attrayante peuvent même parfois être considérées comme des « presque-Paris ».

Quant au reste… c’est un horizon inconnu, ce monde qui, comme disait un vidéaste autocentré bien connu, « fume des clopes et roule au diesel », râle contre les limitations de vitesse à 80 Km/h et ne consomme que très rarement tofu et quinoa.

Nos élites ont peur de cette terra incognita

En y pensant bien, je m’aperçois que je me suis un peu vite braqué sur ce pauvre mot de « territoires ». Car un autre terme y fait écho, c’est « France périphérique ». (Une note ici pour les indigènes qui s’imagineraient que l’on évoque en ces termes la France encerclée par les périphériques, autrement dit, Paris, Bordeaux, Lyon etc…

Ne vous trompez pas ! Il s’agirait même plutôt de l’inverse. La France périphérique est bien celle qui git au-dehors des périphériques. Comme au Moyen-âge, elle désigne cette « terra incognita » peuplée de manants n’ayant pas le bon goût d’habiter à l’intérieur des remparts.)

J’en viens finalement à me demander si la petite sensation un peu désagréable du début ne viendrait pas de là !? Est-ce que par hasard, nos dirigeants, leurs conseillers et leurs laquais n’auraient pas de cette province une vision un tant soit peu méprisante et auraient, au travers de quelques mots, trouvé le moyen de nous le faire savoir ?

C’est une question, je ne tranche pas…

Des personnes intelligentes et mesurées me répondront que je fais absolument fausse route, que la notion de territoire fait référence à une logique géographique, sociologique, historique… Elles ont raison, et je ne doute pas une seconde de l’utilité de la notion pour élaborer une pensée et explorer tel ou tel champ scientifique. Mais que ce mot soit employé en lieu et place d’autres mots existants doit être compris comme un révélateur.

Le révélateur, en premier lieu d’une volonté mal cachée de déprécier sociologiquement, culturellement et politiquement tout ce qui ne rentre pas dans le cadre de la pensée dominante, essentiellement européenne et libérale et répondant à l’image apparue durant la crise du Covid 19 ; d’un côté les « premiers de cordée » de Macron bunkérisés dans les métropoles, de l’autre les « premiers de corvées » relégués aux confins.

Révélateur en second lieu d’une peur diffuse. Englober sous un seul mot l’ensemble des communes, des départements, des régions, c’est tenter de tenir à distance tout ce qui peut s’y passer, tout ce qui y est expérimenté et surtout, ce qui s’y vit et s’y dit.

Car évidemment, « les territoires » sont le lieu de bon nombre de frustrations, celui où se révèle plus qu’ailleurs le désengagement de l’Etat et la peur du déclassement. Et ces frustrations inquiètent ceux qui nous dirigent parce qu’ils ne les connaissent pas.

Enfin, distinguer un ailleurs sous le mot « territoires », c’est bien marquer qu’il s’agit d’un « ailleurs », d’un « autre part » quand bien même nous nous proclamons République une et indivisible !

A jouer avec les mots, nos élites jouent aussi avec le feu et proclament à demi-mots une France coupée en deux, ignorante l’une de l’autre, méprisante pour les uns, défiante pour les autres, et dont on voit mal, si nous ne parvenons pas à recréer un horizon commun, comment elle pourra refaire nation.

 

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