MEMORABILIA

Dominique JAMET, Écrivain
Publié le 27 juillet 2020
Front populaire.
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– Ce samedi 25 juillet, le jour se levait sur la Libye déjà écrasée de soleil et les autochtones vaquaient tranquillement à leurs occupations ordinaires qui sont, dans le désordre, s’adonner aux plaisirs simples de la sieste, faire la queue dans les stations-service et les épiceries, compter, surveiller, commander et fouetter leurs esclaves subsahariens, et se fusiller gentiment les uns les autres, quand soudain semblant crever le ciel et venant de nulle part surgit sur l’aéroport de Misrata un « jet » privé. En descendit un élégant philosophe de soixante et onze ans dont la chemise d’un blanc éblouissant faisait ressortir le costume noir, et réciproquement.

Répondant à l’invitation d’une des nombreuses factions qui se déchirent ce malheureux pays, et plus précisément, semble-t-il, à la demande du ministre de l’Intérieur du plus légal de ses gouvernements, Bernard-Henri Lévy – car c’était lui – avait prévu de se rendre à Tarhouna, ville récemment évacuée par les forces du maréchal Haftar, pour y visiter un charnier que ces dernières avaient laissé derrière elles, dénoncer à la face du monde les atrocités qu’elles avaient commises et en appeler à une communauté internationale particulièrement dure d’oreille.

Les charniers de toute grandeur et de toute provenance sont, on l’imagine bien, ce qui manque le moins en Libye. Pourquoi avoir choisi celui-ci ? C’est que BHL, fidèle à lui-même, a fait comme à son habitude un choix manichéen et décidé que le camp du bien étant celui du gouvernement de Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par Erdogan, le camp adverse, bien que contrôlant la plus grande partie du territoire et de la population, était donc celui du mal. Ainsi, en Bosnie-Herzégovine, avait-il pris le parti des gentils Bosniaques contre les méchants Serbes, au Kosovo celui des gentils Kosovars contre les vilains Serbes, en Syrie celui des « rebelles » contre l’affreux Bachar. Aveuglément, totalement, corps et âme.

En Libye comme ailleurs, le choix n’est malheureusement pas entre d’irréprochables démocrates et une effroyable dictature, entre des minorités opprimées et une majorité sans pitié et sans légitimité. Doit-on  souhaiter à la Libye de redevenir un protectorat ottoman ou un satellite de l’Egypte ? L’avenir promis à la Libye n’est pas écrit, mais il n’est pas dit qu’il soit rose. Son présent est un enfer.

Les Libyens qui le vivent chaque jour, sont payés pour en connaître les origines. Si Bernard-Henri Lévy s’enorgueillit toujours, contre l’évidence,  d’avoir mené avec succès, en 2011, le lobbying intensif qui amena la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis à fomenter, à réaliser ou à couvrir la chute du régime de Khadafi et l’exécution sommaire de celui-ci, c’est bel et bien l’immixtion brutale de ces trois puissances qui a plongé la Libye et, de proche en proche, la Méditerranée orientale dans un chaos dont nul ne voit le terme et dont rien ne dit que l’issue soit heureuse.

A peine connue la présence sur leur sol d’un personnage en qui ils voient l’un des responsables les plus directs de leur malheur, des centaines de manifestants convergeaient sur la ville où BHL avait programmé son one man show de lanceur d’alerte et le contraignaient à une piteuse retraite sous les pierres et les cris hostiles au « chien de juif » (car, entre autres traits pittoresques, la majorité des Libyens sont bien entendu férocement antisémites). Du coup, la rencontre annoncée avec le ministre de l’Intérieur était annulée,  Fayez el Serraj, chef du gouvernement de Tripoli, lançait une enquête sur l’organisation du déplacement béhachélien et le « jet » privé regagnait le ciel pour atterrir sur la piste plus paisible de Saint-Germain des Prés.

Au lieu du « Veni, vidi, vici » césarien et triomphant qui était censé clore le voyage de BHL l’Africain, la séquence se terminait sur une trilogie moins glorieuse : « Je suis venu, je suis revenu et je n’étais pas le bienvenu ».

 

 

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