Derrière le slogan #BlackLivesMatter, une organisation politique révolutionnaire née aux Etats-Unis promeut une idéologie manipulatrice et vindicative, le « woke », sorte de politiquement correct sous stéroïdes. Il y a urgence à résister.


Dans la comédie satirique d’Aristophane, Les Cavaliers, le Peuple invite un nouveau leader politique surnommé le Charcutier à être son guide, par des paroles aussi naïves que terrifiantes : « Ré-éduque-moi ! » L’organisation qui se cache à peine derrière le slogan #BlackLivesMatter nourrit les mêmes ambitions que le Charcutier : prendre le pouvoir en nous rééduquant, en nous imposant une idéologie manipulatrice qui déforme la réalité. À la différence du Peuple dans la pièce, nous devons tous résister à cet extrémisme politique qui cherche à racialiser et à diviser notre société pour mieux régner. Son idéologie, longtemps en gestation, tient aujourd’hui en quatre petites lettres : « woke ».

Que ce soit sur les médias sociaux ou traditionnels, tout dissident à la doxa woke est dénoncé, persécuté et chassé de la scène publique

Le terme woke vient des activistes afro-américains. C’est littéralement une injonction à rester « vigilant » face à tout ce qui dans la société actuelle peut constituer une forme d’oppression des Noirs par les Blancs. Cet usage, consacré surtout à partir de 2012, s’est étendu à l’oppression des pauvres par les riches, des femmes par les hommes, des homosexuels par les hétérosexuels, et des transgenres par la nature « hétéronormative »de la société traditionnelle. L’idéologie woke peut être qualifiée de « totalisante » dans la mesure où il s’agit d’amalgamer les griefs supposés de différents groupes afin d’encercler et de mettre en accusation le groupe social majoritaire qui, selon les activistes woke, domine les autres en abusant de son pouvoir. Ce groupe, composé de tous les Blancs, serait dominé à son tour par les êtres les plus abusifs de tous : les hommes blancs hétérosexuels. Détrôner ces tyrans est le but suprême. De même qu’on accumule les tares en étant blanc, masculin et hétéro, on peut accumuler les vertus en étant noir, femme et homo ou trans. Cette apothéose agrégative de la victimisation s’appelle l’intersectionnalité. La volonté de fédérer les doléances sans distinction s’exprime à travers des acronymes comme LGBTQIA+ ou le terme britannique « BAME » qui signifie « les Noirs et les autres minorités ethniques », c’est-à-dire tout le monde, sauf les Blancs. Le citoyen lambda est sommé de reconnaître en bloc le bien-fondé de tous ces griefs sous peine d’être voué aux gémonies comme le laquais des oppresseurs. Que ce soit sur les médias sociaux ou traditionnels, tout dissident à la doxa woke est dénoncé, persécuté et chassé de la scène publique.

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Les doctrines sociales, culturelles et scientifiques qui composent cette culture de la revendication sont diffusées selon la stratégie définie dans les années 1920 et 1930 par le marxiste italien Gramsci. Cette stratégie se base sur la notion d’hégémonie culturelle : pour préparer la conquête du pouvoir, il faut d’abord mener celle des esprits en investissant l’éducation, la culture, les médias et le débat intellectuel. La machine de propagande créée autour de BLM est le dernier avatar de cette opération gramscienne.

Lancé par trois femmes noires – dont deux se qualifient de « queer » – en 2013, en réponse à l’acquittement de l’homme qui a tué l’adolescent noir Trayvon Martin, ce mouvement né comme un simple hashtag est devenu un réseau international décentralisé et une fondation habilitée à recevoir des dons. Dans une vidéo datant de 2015 et facile à trouver sur internet, une des fondatrices, Patrisse Cullors, se vante d’avoir reçu une formation d’organisatrice marxiste, de même que sa collègue, Alicia Garza. Il suffit de consulter le site de la branche américaine de BLM ou les pages Facebook et GoFundMe (un site de financement participatif) de la branche britannique pour comprendre que BLM n’est pas simplement un mouvement de lutte contre le racisme. On y découvre, exprimés dans une prose alambiquée, des objectifs qui relèvent à la fois du marxisme et de l’idéologie woke. Il s’agit d’« éradiquer la suprématie blanche », car les vies des Noirs sont « systématiquement ciblées et destinées à la mort » par une « oppression mortifère » et « une violence généralisée et délibérée » qui leur est « infligée par l’État ». Ainsi se forge la légende selon laquelle la société moderne commet une forme d’ethnocide. Il faut de surcroît « démanteler » le capitalisme, la patriarchie et le privilège hétéronormatif, et « subvertir les normes occidentales de la famille nucléaire ».

BLM veut fédérer les Noirs queers1 et trans, particulièrement les trans-femmes-noires, les handicapés, les sans-papiers, les queers des classes ouvrières, les prostituées et les musulmans. On notera que, parmi les pauvres, seuls les queers comptent. De toutes les religions, seul l’islam trouve grâce à leurs yeux – pas l’hindouisme ou le sikhisme –, malgré l’attachement bien connu des musulmans à l’hétéronormativité. Pour que cette armée de recrues révolutionnaires ait la voie libre, BLM développe « des stratégies pour l’abolition de la police ». Aux États-Unis et au Royaume-Uni, ces organisations ont reçu des sommes d’argent faramineuses de la part du public. Elles n’ont pas spécifié l’usage qu’elles allaient en faire.

L’action woke de BLM consiste donc à instrumentaliser la cause des citoyens noirs à des fins politiques extrémistes. Le discours se caractérise par une hyperbole qui, plus qu’une forme de rhétorique, incarne une relation – faussée – au réel. Les Noirs et les Blancs s’affrontent dans une lutte apparemment apocalyptique. La suprématie blanche n’est plus celle des néonazis ou du Ku Klux Klan, mais un ensemble de préjugés quotidiens. Il y a une continuité sans interruption entre l’esclavage d’autrefois et les actions de la police d’aujourd’hui. Finalement, le génocide, jusqu’ici réservé à la destruction des juifs ou des Tutsis, se banalise : un Christophe Colomb ou un Churchill en serait coupable. Tout ce château de cartes sémantique a été construit pour justifier les uns – les révolutionnaires noirs et queers – et culpabiliser les autres – les Blancs. Bon gré mal gré, beaucoup sont tombés dans le panneau.

La statue de Winston Churchill, sur Parliament Square à Londres, vandalisée par des militants antiracistes, 3 juin 2020. © Manuel Balce Ceneta/AP/SIPALa statue de Winston Churchill, sur Parliament Square à Londres, vandalisée par des militants antiracistes, 3 juin 2020.
© Manuel Balce Ceneta/AP/SIPA

Le blanc-seing

Au cours des derniers mois, nous avons pris l’habitude des auto-attestations : pour faire les courses, prendre de l’exercice ou voir le médecin. La dernière en date est un certificat de bonne conduite que certains Blancs s’attribuent pour éviter qu’on puisse les accuser de racisme. Cela s’appelle le signalement vertueux (« virtuesignaling »). On les a vus gagner leur certificat en s’agenouillant, voire en se couchant par terre pour s’humilier ; en publiant des mea culpa sur Twitter ou en aidant à détruire des statues pour se racheter ; ou encore en s’infligeant des sanctions pécuniaires pour abréger le temps de leur pénitence. Des Blancs américains ont envoyé de l’argent par l’appli Cash App à des concitoyens noirs qu’ils ne connaissaient pas et qui ne leur avaient rien demandé. Comme beaucoup d’entreprises, Uber Eats a montré patte blanche par un geste commercial : les frais de livraison sont offerts aux clients qui commandent leur repas à des restos dont les propriétaires sont noirs.

Après avoir confessé, expié et payé ses fautes, la dernière étape de la réhabilitation consiste à dénoncer d’autres Blancs qui continuent à profiter allègrement de leur privilège blanc. Ce concept fondamental – théorisé par une féministe blanche – désigne une série de biens économiques et d’avantages sociaux dont jouirait chaque Blanc du seul fait d’être blanc et qu’il n’aurait pas acquis par le travail ou le mérite. Le statut de privilégié blanc est maintenu par une forme particulière de racisme qualifié de systémique.

Dans l’impossibilité d’accuser chaque Blanc d’être raciste et en l’absence de politiques gouvernementales explicitement racistes, les théoriciens woke ont recours à un phénomène qui, comme le Dieu des théologiens, est omniprésent, invisible et responsable de tout ce qui arrive. La vie quotidienne d’un Noir serait faite d’exclusions, de menaces tacites, de brimades et de micro-agressions constantes qui le maintiennent dans une position subalterne. Pour se libérer de son privilège blanc, le Blanc doit devenir un allié des minorités marginalisées. Le concept d’allié – théorisé par une autre féministe blanche – oblige les Blancs à dénoncer les situations où les minorités sont sous-représentées, à céder le leadership aux membres de ces minorités et – au besoin – à leur céder leurs propres biens. Selon BLM(UK) : « La redistribution des richesses est un facteur clé pour ceux qui veulent être nos alliés. » Cela s’appelle la justice sociale.

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Le résultat de ces doctrines est une asymétrie d’une injustice flagrante, mais assumée. Seuls ceux qui détiennent un pouvoir économique – les Blancs – peuvent être racistes ; les Noirs par définition ne peuvent pas l’être. De par leur « blanchité », les Blancs sont tous entachés d’un équivalent du péché originel : un Noir pauvre reste pauvre parce que le privilège blanc entrave son ascension sociale ; un Blanc pauvre reste pauvre parce qu’il est un bon à rien.

Selon le tweet récent d’une spécialiste indienne des études postcoloniales de l’université de Cambridge, « les vies des Blancs ne comptent pas ». Loin d’être sanctionnée, elle a été promue à une chaire. L’injonction cinglante lancée à la tête de toute personne qui n’accepte pas d’emblée le récit simpliste et grotesque de l’idéologie woke est : « Éduque-toi ! »

Mais ce qui nous est proposé aujourd’hui est une dé-éducation, destinée à travestir le réel plutôt qu’à le faire découvrir. Encore une fois, nous devons tous résister à cette appropriation gramscienne de la culture et du savoir. En nous inspirant d’un personnage historique qui sera sans doute bientôt rayé des manuels, disons que nous avons perdu quelques batailles, mais que nous n’avons pas encore perdu la guerre.