MEMORABILIA

« Marc Fumaroli : un prince de l’esprit »

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Marc Fumaroli s’est éteint, mercredi 24 juin, à 88 ans. Nous perdons un grand savant, un défenseur acharné de la civilisation française, un honnête homme tel que l’a défini La Rochefoucauld. Mais nous pleurons surtout un ami.

Pas moins de trois livres réunissant des textes de Marc Fumaroli ont paru dans les quelques mois qui ont précédé sa mort, le 24 juin dernier : Lire les arts dans l’Europe d’Ancien Régime (Gallimard, 2019), Le Poète et l’empereur et autres textes sur Chateaubriand(Les Belles Lettres, 2019), Partis pris. Littérature, esthétique, politique (Laffont, collection « Bouquins », 2019). Ils sont toujours sur ma table. Par leur orientation et leur titre, ils témoignent de l’étendue et de la variété des curiosités de l’auteur, qui se passionne autant pour Fragonard illustrant le Roland furieux que pour le théâtre de Roger Vitrac, pour la naissance du musée moderne ou pour la dette de Voltaire à l’égard de ses maîtres les jésuites. Si la documentation est toujours abondante et neuve et l’érudition sans faille, le ton est souvent vif, offensif même, car Marc Fumaroli défend avec ardeur une cause : celle de l’universalité de la civilisation française.

Quand l’Europe parlait français, tel est le titre quelque peu nostalgique d’une anthologie de textes publiée par son ami Bernard de Fallois en 2001 et rééditée à de maintes reprises, y compris en livre de poche. Elle concerne principalement le siècle des Lumières, celui de L’Europe française (Albin Michel, 1971) selon un livre célèbre de Louis Réau, par ailleurs historien du vandalisme.

Les trois derniers ouvrages de Marc Fumaroli illustrent aussi un grand projet : établir des passerelles entre les lettres et les arts, trop souvent étudiés séparément, situer la production artistique et littéraire dans leur contexte historique, faire une place aux institutions dont souvent elles émanent, analyser leur fonction pour leurs éventuels commanditaires et leurs publics successifs, et, surtout, nous faire voir et entendre les tableaux et les textes avec nos yeux d’aujourd’hui et montrer comment ils entrent en résonance avec l’époque qui est la nôtre. Nous sommes tous tributaires de notre histoire, pour le meilleur et pour le pire. Il importe de nous la rendre présente pour ne pas succomber sous le poids de l’ignorance. Les statues, pour Marc Fumaroli, avaient un sens, parce qu’elles portaient une histoire. L’iconoclasme n’était pas son fort. Il aimait le baroque. Aussi ne s’est-il jamais privé de se moquer de mes origines parpaillotes.

« Sans jamais céder à quelque pédanterie professorale, Marc Fumaroli agissait en honnête homme, qui ne se pique de rien, et qui estime qu’un cours est d’abord une conversation destinée à éveiller les esprits, à transmettre un savoir indispensable. »

Beaucoup de ces textes sont de circonstance, liés à des expositions, des colloques, des commémorations, des représentations théâtrales, des publications nouvelles, des disparitions. Tous procèdent de situations précises, concrètes. C’est toujours d’un détail que part Marc Fumaroli pour faire comprendre une époque, un genre, une problématique. Car ce grand érudit, cet homme des bibliothèques, des académies et des musées, était d’abord un grand professeur – à l’université de Lille, à la Sorbonne, au Collège de France, dans des universités américaines –, qui savait piquer la curiosité de son auditoire avant de lui faire découvrir la signification des décors des Carrache au palais Farnèse, la portée du gallicanisme dans les tableaux de Poussin, le poids de l’Antiquité dans la modernité des Lumières.

En lisant ses textes, nous entendons la voix de l’enseignant, nous retrouvons les cours et les conférences dont ils sont issus. Marc Fumaroli était un des derniers à cultiver l’art oratoire. Le soin donné à la langue correspondait d’ailleurs au soin donné à la toilette : la tenue, dans tous les sens du terme, relevait pour lui de la plus élémentaire des politesses, en totale opposition avec la mode du jogging. « Le génie de la langue française » était un des « lieux de mémoire » auquel il a consacré un chapitre important dans la collection éponyme de Pierre Nora.

Sans jamais céder pour autant à quelque pédanterie professorale, mais agissant en honnête homme, qui ne se pique de rien, et qui estime qu’un cours est d’abord une conversation destinée à éveiller les esprits, à transmettre un savoir indispensable, à partager la passion des œuvres, à initier au plaisir que procure la beauté. Cet art de la conversation – si éminemment féminin et si typiquement français – Marc Fumaroli en a fait un véritable marqueur de la civilisation française, de la Renaissance au Romantisme, un autre « lieu de mémoire », avant d’encourager son amie Benedetta Craveri de lui consacrer L’Âge de la conversation (Gallimard, 2003).

Trois livres, donc, qui sont ceux d’un homme de haute culture, qui n’a cessé de vouloir s’élever et élever les autres par la contemplation et le déchiffrement des tableaux, par la lecture et la méditation des grands textes, par l’écoute attentive portée à une scène de théâtre, quand on y jouait Shakespeare, Corneille, Claudel ou Ionesco. Ce n’est sans doute pas le hasard que c’est à ce dernier que Marc Fumaroli a succédé à l’Académie française, en 1995. « La coupole » est un troisième « lieu de mémoire », étudié par lui dans la collection déjà citée, ces trois études formant Trois Institutions littéraires dans la collection « folio ».

« La passion secrète que vouait Marc Fumaroli au théâtre ne transparaît pas seulement dans l’éloge qu’il a fait de son prédécesseur à l’Académie, qu’il préférait – et de loin – à Brecht et à Sartre, mais aussi dans les chroniques qu’il a données pendant plusieurs années à un journal danois, le Jyllands-Posten »

Sous la coupole, Marc Fumaroli retrouvait non seulement un autre de ses amis proches, Jean d’Ormesson, dont il devait préfacer les Œuvres dans la « Bibliothèque de la Pléiade », mais aussi Jacqueline de Romilly, Michel Déon, Claude Lévi-Strauss, en attendant d’y accueillir Jean Clair. Il était à l’aise avec les mânes de Boileau, Bossuet, de Fénelon, de Perrault, de Massillon, de Voltaire, de Fontanes, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, d’Émile Littré, de Gaston Paris, de Jules Romains, de Paul Hazard, de Jean Guitton, de René Huyghe, de Jean Paulhan et de tant d’autres, avec lesquels il ne cessait de dialoguer.

La passion secrète que vouait Marc Fumaroli au théâtre ne transparaît pas seulement dans l’éloge qu’il a fait de son prédécesseur à l’Académie, qu’il préférait – et de loin – à Brecht et à Sartre, mais aussi dans les chroniques qu’il a données pendant plusieurs années à un journal danois, le Jyllands-Posten (celui-là même qui publiera, mais quarante ans plus tard, les fameuses caricatures de Mahomet). Elles n’ont été réunies que très tardivement, en 2002, dans un volume destiné aux amis (Orgies et féeries. Chroniques du théâtre à Paris autour de 1968, préface de René de Obaldia, Éditions de Fallois). Marc Fumaroli y rend compte non seulement de telle nouvelle mise en scène de Sénèque, de Calderón ou de Pirandello, mais aussi de la création de pièces de Marguerite Duras, de Fernando Arrabal ou d’Ariane Mnouchkine. On le voit : la ligne de partage entre les Anciens et les Modernes ne passe pas là où la situent les manuels ou l’ignorance contemporaine.

Cette querelle des Anciens et des Modernes, toujours recommencée, était au centre des préoccupations de Marc Fumaroli. Il lui a consacré des douzaines d’heures de cours et des centaines de pages, dont Le Sablier renversé, également accessible en édition de poche. Elle est capitale pour qui veut comprendre l’histoire de la civilisation européenne. Loin d’être conscrite à la fin du XVIIe siècle et du règne de Louis XIV, comme le suggèrent la plupart des manuels, à ces années 1680-1720 que Paul Hazard appelait celles de la Crise de la conscience européenne, la Querelle s’étend de la fin du XVIe à la fin du XVIIIe siècle, en reprenant d’ailleurs des oppositions remontant à l’Antiquité. Elle touche l’Italie autant que la France, avant d’essaimer en Angleterre et en Allemagne. Il s’agit d’un de ces topoï que Marc Fumaroli a traqué après Ernst Robert Curtius dans son maître livre, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin (PUF, 1956) et que résume à sa manière Angélique dans Le Malade imaginaire : « Les anciens sont les anciens, et nous sommes des gens de maintenant. » Comme toutes les jeunes filles, Angélique veut vivre avant de se souvenir. Arrivée à l’âge adulte, elle finira par comprendre que souvent les Anciens sont plus modernes que les Modernes et que la raison nous invite à comparer le présent et le passé, afin d’éclairer nos propres défauts à la lumière des expériences du passé.

« Les recherches de Marc Fumaroli avaient toujours pour but de maintenir vivante, auprès d’un large public cultivé acceptant de faire un minimum d’effort d’intelligence, une civilisation qui, à ses yeux, portait témoignage de l’éminente dignité de l’homme. »

On ne s’étonnera donc pas que notre académicien ait vertement apostrophé les Angéliques devenues ministres qui, par « fanatisme égalitariste », ont supprimé ce qui restait dans l’enseignement de trop ancien, à commencer par les langues portant ce nom ou les textes jugés trop vieux. Ou qu’il ait combattu les préposés à la culture, qui ont préféré défigurer le Palais Royal par d’insignifiantes colonnes plutôt que de réparer les escaliers du château de Fontainebleau qui menacent ruine.

Les recherches de Marc Fumaroli avaient toujours pour but de maintenir vivante, auprès d’un large public cultivé acceptant de faire un minimum d’effort d’intelligence, une civilisation qui, à ses yeux, portait témoignage de l’éminente dignité de l’homme. De l’homme qui se tient debout, qui crée, qui lutte, comme il l’a fait lui-même, entre autres contre les vicissitudes du corps, pour faire triompher l’esprit. La civilisation européenne dans toute sa richesse et dans toute sa complexité, car il était d’avis, avec Aby Warburg et Ernst Robert Curtius, que rien ne se perd jamais, mais que le passé est déposé en d’innombrables sédiments au fond de l’histoire, ainsi qu’au fond de nous-mêmes. Aussi sa géographie et sa géologie culturelles étaient-elles à l’opposé des actuels cultural studies, destinées tout au plus à satisfaire les touristes.

Sa république était la République des lettres. Il lui avait consacré sa thèse, en 1980, L’Âge de l’éloquence : rhétorique et ‘res litteraria’ de la Renaissance au seuil de l’époque classique. Il y est revenu en 2015, dans La République des lettres (Gallimard), retraçant l’histoire de cette communauté d’esprits libres qui ont fait l’Europe avant l’Europe, ce qui lui permettait de montrer au passage que l’Europe n’existera jamais si elle n’est pas culturelle. Non pas grâce à des cultures d’État, des cultures officielles, subventionnées, qui, comme celle d’un Jack Lang, ne sauraient être que foncièrement rétrogrades, c’est-à-dire académiques dans le pire sens du terme. Il les a dénoncées sans ménagement dans un pamphlet qui a fait quelques vagues, L’État culturel : une religion moderne (Éditions de Fallois, 1991, également repris en poche).

« Polémiste redoutable, il ne craignait pas de se faire des ennemis. Mais il n’hésitait jamais à prendre la défense de ceux qu’il considérait comme de vrais créateurs. »

Que la culture ait à faire avec la religion, nulle ne le sait mieux que Marc Fumaroli. Aussi son livre le plus emblématique est-il peut-être L’École du silence (Flammarion, 1999), dédié à la mémoire d’André Chastel, et qui essaie, entre autres, de trouver des modèles de compréhension des images dans les textes sacrés et profanes courants à l’époque.

Tous ses travaux, Marc Fumaroli les a voulus accessibles. Le soin donné à leur édition en livre de poche en témoigne. Si sa culture était vaste, elle n’en était pas moins militante. D’où ses interventions souvent tonitruantes contre la dégradation de l’enseignement, contre la maltraitance de la langue française, contre la vacuité d’un certain art contemporain officiel. Polémiste redoutable, il ne craignait pas de se faire des ennemis. Mais il n’hésitait jamais à prendre la défense de ceux qu’il considérait comme de vrais créateurs, comme Sam Safran, par exemple. Nous perdons un grand savant, un défenseur acharné de la civilisation française, un honnête homme tel que l’a défini La Rochefoucauld. Mais nous pleurons surtout un ami.

 

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