MEMORABILIA

«Choisir un magasin en fonction de l’origine ethnique du gérant? Un pas de plus vers la fin de l’égalité»

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FIGAROVOX/CHRONIQUE – La décision de Google de signaler par militantisme, aux Etats-Unis, les commerces tenus par des Noirs, aggrave le séparatisme ethnique et ruine l’idée d’universalité, s’inquiète Olivier Babeau.

Par Olivier Babeau
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Chaque semaine, Olivier Babeau décrypte l’air du temps pour FigaroVox. Il est président de l’Institut Sapiens et, par ailleurs, professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux. Son prochain livre, Le Nouveau désordre numérique (éd. Buchet-chastel), est à paraître en septembre.

Voulez-vous choisir votre magasin en fonction de l’origine ethnique du tenancier? Ce qui aurait pu paraître scandaleux il y a quelques années est désormais présenté comme un progrès par Google aux États-Unis, qui propose aux clients de choisir les établissements tenus par des Noirs.

Étrange époque que la nôtre, où les choses les plus évidentes sont subitement frappées du sceau de l’infamie. Celle où un fabricant de glace du Danemark renonce à parler d’esquimau car le terme est jugé offensant ; où une dirigeante d’entreprise (chief executive officer en anglais) ôte le mot «chef» de son titre car cela constituerait selon elle un manque de respect vis à vis des tribus amérindiennes, où une annonce concernant le cancer du col de l’utérus n’ose plus parler de «femme» mais de «personne avec un utérus» pour ne pas commettre d’impair. Nous voilà subitement sommés de voir partout, jusque dans l’orthographe des mots, la marque de structures de domination qu’il faudrait dénoncer et dont nous devons nous repentir. Chaque jour apporte son lot d’injonctions nouvelles, venant allonger la liste des péchés contre l’orthodoxie progressiste.

Ces pratiques d’hier désormais stigmatisées ont leur exact miroir: des logiques autrefois violemment rejetées qui se trouvent réhabilitées.

La discrimination ethnique, que l’on croyait définitivement abolie, fait un retour spectaculaire sans rencontrer d’opposition apparente.

La discrimination ethnique, que l’on croyait renvoyée aux livres d’histoire et définitivement abolie depuis les luttes victorieuses pour l’égalité des droits, fait actuellement un retour spectaculaire sans rencontrer d’opposition apparente. Les dirigeants de Google ont-ils pensé que l’indication d’établissements tenus par les noirs pouvait immédiatement servir, non pas à choisir mais à éviter ces magasins pour ceux qui voudraient en faire un critère négatif? Ont-ils réalisé quel usage d’un tel outil, appliqué aux magasins juifs, aurait pu être fait par le régime nazi?

Des propositions militantes telles que celle de Google sont des impasses. Elles promeuvent une conception antagoniste des rapports sociaux qui enfonce les États-Unis dans une spirale de séparatisme ethnique dont le résultat ne peut être que violences et fractures sociales aggravées. Dans l’idéologie des mouvements progressistes, la société est réduite à n’être qu’une juxtaposition de «communautés» où des individus sont irrémédiablement classés selon leur ethnie, leur genre ou leur préférence sexuelle. Ces communautés n’ont même pas vocation à s’ignorer mutuellement, ce qui aurait été le degré zéro de la société mais aurait au moins favorisé une forme de pacification, mais à se combattre en permanence, substituant à l’oppression d’hier de nouvelles formes de discrimination.

Les militants de cette « justice sociale  » sont radicalement opposés à la réponse universaliste fondée sur le principe d’indistinction.

Il ne s’agit pas d’instaurer l’égalité, mais de reproduire des rapports d’inégalité inversés. Il ne s’agit pas d’apaiser la société en promouvant un traitement égal de ses représentants, quelles que soient leurs différences, mais d’exacerber ces différences, de les ériger en étendard d’une lutte éternelle. Les militants de cette «justice sociale» sont radicalement opposés à la réponse universaliste fondée sur le principe d’indistinction. Il ne doit pas être question de choisir un restaurant pour la qualité de sa cuisine, ou un employé pour ses compétences: des critères ethniques, sexuels ou de sexe doivent être posés en priorité.

La pulsion du bien, poussée à son paroxysme, rejoint les solutions contre lesquelles elle prétendait lutter. La pureté obsessionnelle devient une forme de dépravation. L’antiracisme s’impose ainsi de plus en plus comme un néo-racisme, de la même façon que l’ultra-féminisme s’assimile à une irréductible guerre des sexes. La haine est proposée comme antidote à la haine. La séparation comme solution à la séparation. Le programme n’est pas l’égalité, mais l’inversion des rapports de domination et le retour de distinctions strictes enfermant la société dans un antagonisme sans fin. Dans cette vision, la société ne sera ni multiculturelle ni unifiée, elle aura vocation à être à jamais balkanisée.

L’on a vu des activistes brûler des Bibles devant la cour fédérale de Portland. L’autodafé fait un retour inattendu au rang des pratiques approuvées par la bienpensance.

Notre époque foisonne de ces retournements surprenants, tours de force par lesquels l’ignominie d’hier est combattue par une ignominie comparable. C’est ainsi que l’on a vu des activistes brûler des Bibles devant la cour fédérale de Portland. L’autodafé, jusque-là apanage des régimes totalitaires et des théocraties, fait un retour inattendu au rang des pratiques approuvées par la bienpensance.

Une nouvelle forme de séparatisme ethnique se développe. Elle est d’abord proposée par quelques groupes activistes qui œuvrent ensuite à leur institutionnalisation. La progression de leur revendication est facilitée par une rhétorique très efficace assimilant toute réticence, tout questionnement à une marque d’hostilité. Ne pas approuver sans réserve, c’est s’opposer. Celui qui n’est pas un ultra est forcément un salaud. Dans cette atmosphère d’inculpation systématique, les médias complaisants applaudissent, montent en épingle les happenings protestataires d’insignifiants groupuscules qui y trouvent une opportune onction cathodique. Le grand public se tait, terrorisé d’être désigné à la vindicte populaire par l’un de ces procès publics sans instruction, avocat ni appel qui ont lieu sur les réseaux sociaux.

La France a mis le doigt dans cet engrenage mortifère.

La France a mis le doigt dans cet engrenage mortifère. On a pu voir par exemple une association annonçant qu’elle recrute des infirmières à domicile «racisées», ou des personnes proposant sur les réseaux sociaux des listes de médecins noirs. Difficile de comprendre par quel sophisme il a été possible d’en arriver à considérer ce genre de propositions comme une bonne idée. Elles ouvrent en tout cas une brèche inquiétante dans la position traditionnelle de la France se refusant absolument à toute distinction essentialisante, même prétendument positive, entre les citoyens.

Par lâcheté ou opportunisme, bien des entreprises participent à la surenchère progressiste. Comme l’ont remarqué Charles Murray dans Coming apart ou Joel Kotkin dans The coming of neo-feudalism, les grandes sociétés du Web constituent le noyau dur d’une classe sociale de plus en plus éloignée des autres capable d’imposer ses références au monde entier. Pour des raisons autant commerciales que philosophiques, elles participent à la dissémination de la nouvelle idéologie progressiste proposant de fracturer la société. Elles ouvrent la voie à un nouvel apartheid. Cette aube qu’on nous promet a les allures d’un crépuscule.

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