Une petite décennie après son déclenchement, où en est la guerre en Syrie ? Que reste-t-il de Daech à l’échelle mondiale ? Quel jeu joue la Turquie d’Erdogan ? Les réponses du géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et du Liban. Entretien (2/2).


Retrouvez la première partie de cet entretien ici.

Daoud Boughezala. Presque dix ans après le début de la guerre civile syrienne, Damas a-t-il renoncé à recouvrer son intégrité territoriale, notamment dans la province d’Idleb et au Kurdistan ?

Fabrice Balanche. Damas veut reconquérir l’ensemble de son territoire. La priorité est la poche d’Idleb (2,5 millions d’habitants), qui devrait connaître une nouvelle offensive dans les mois à venir. Son retour dans le giron de l’Etat syrien est indispensable pour restaurer l’économie d’Alep, toujours sous la menace des jihadistes qui contrôlent Idleb, mais également protéger Lattaquié et la région alaouite de leurs raids. Cependant la Turquie a déployé 9,000 hommes à Idleb pour bloquer la progression de l’armée syrienne. D’une part, elle ne veut pas voir affluer sur son territoire deux millions de nouveaux réfugiés. D’autre part, Erdogan veut une contrepartie contre les Kurdes. Depuis 2016, la progression de l’armée syrienne à Alep et Idleb s’est faite avec la complicité de la Turquie et donc au détriment des Kurdes, comme nous avons pu encore le constater en octobre 2019 lorsque l’armée turque s’est emparée de la bande frontalière Tel Abyad-Ras el-Aïn, sous le regard incrédule des Occidentaux.

Le Kurdistan syrien (Rojava) est donc sous la menace d’une nouvelle offensive turque, car Erdogan n’acceptera jamais un mini-Etat kurde dans le nord de la Syrie, notamment dirigé par un parti lié au PKK. La région dispose de pétrole mais elle est complètement enclavée et dépendante de la Turquie pour ses ressources en eau. Il lui faudrait une réelle protection militaire des Occidentaux et un plan Marshall pour construire une économie autonome. Or, les Etats-Unis n’ont aucune envie de s’engager dans ce processus et l’Union Européenne n’a pas les moyens militaires de se substituer aux Etats-Unis. Moscou, Damas et Téhéran attendent patiemment et activement que les troupes américaines toujours présentes quittent cette région. Les dirigeants Kurdes espèrent conserver leur autonomie grâce à la médiation de la Russie, mais Damas refuse pour l’instant toute concession. Les problèmes économiques du gouvernement syrien, le retour de la violence à Deraa et la lenteur avec laquelle l’armée syrienne progresse à Idleb, leur laissent un sursis de quelques mois, voire quelques années. Le Rojava est pris entre l’enclume syrienne et le marteau turc.

D’ailleurs, quelle stratégie poursuit la Turquie en Syrie ?

Depuis août 2016, la Turquie a entrepris la construction d’une ceinture arabe anti-kurde dans le Nord de la Syrie. Les districts d’al-Bab, Azaz et Jerablous, au nord d’Alep, conquis en 2016 contre Daesh, ont été agrandis par ceux d’Afrin, pris aux Kurdes en 2018, et ceux de Tel-Abyad – Ras al-Ain, également pris aux Kurdes en octobre 2019. Ces zones sont directement administrées par les gouverneurs turcs d’Antakya, Ourfa et Gaziantep. La Turquie a organisé une gendarmerie et une armée locale. Elle paye les fonctionnaires locaux et, avec l’effondrement de la livre syrienne début 2020, la livre turque est désormais la monnaie de référence. Ces territoires comptent aujourd’hui plus d’un million et demi d’habitants (dans une Syrie qui en dénombre 17 millions), des centaines de milliers de déplacés internes venus de Deraa, Idleb, la Ghouta et l’ensemble des zones reconquises par l’armée syrienne, viennent s’y installer à défaut de pouvoir se réfugier en Turquie. C’est dans cette zone que la Turquie recrute les mercenaires qu’elle envoie en Libye. Il sera difficile à l’armée syrienne de revenir dans cette zone qui risque de devenir une République de Syrie du Nord sur le modèle chypriote.

Comme l’illustre la brouille entre Bachar Al-Assad et son cousin milliardaire Rami Makhlouf, la rue alaouite a-t-elle lâché le pouvoir baathiste ? Plus globalement, alors que des druzes ont manifesté contre Damas, le régime est-il en train de perdre le soutien des minorités sur lesquelles il s’appuie depuis des décennies ?  

Les manifestations anti-régime à Souweida se sont rapidement terminées en juin dernier avec l’arrestation des principaux activistes. Elles étaient surtout motivées par la dégradation des conditions de vie en raison de la forte dévaluation de la livre syrienne. Nous avons eu des manifestations de colère semblable dans le pays alaouite durement éprouvé par la guerre. Si les provinces de Lattaquié et de Tartous ont été largement épargnées par les combats, en revanche les alaouites ont payé le prix du sang et ils n’acceptent pas la misère qui les frappent, alors que c’est grâce à leur sacrifice que Bachar el Assad a pu conserver le pouvoir. Certes, les alaouites n’avaient pas le choix, car la victoire de l’opposition islamiste aurait signifié leur élimination de Syrie, comme celle des autres minorités confessionnelles. Aujourd’hui encore, ils n’ont guère le choix, car vers qui se tourner en dehors de Bachar al-Assad ? Il a gagné la guerre avec l’appui des Russes et des Iraniens et il n’existe pas d’alternative politique réaliste en Syrie qui puisse donner des garanties existentielles aux minorités.

La brouille entre Bachar al-Assad et Rami Makhlouf ne témoigne pas d’une fracture au sein de la communauté alaouite ou d’un divorce entre la rue alaouite et le pouvoir baathiste. Rami Makhlouf est unanimement détesté en Syrie, par le peuple outré par son luxe ostentatoire et par les hommes d’affaires excédés par la prédation systématique qu’il exerçait sur l’économie syrienne. Il est le symbole de la corruption et du népotisme qui a conduit les Syriens à la révolte en 2011. Souvenons-nous qu’au début de la révolte, les Syriens s’attaquaient aux bâtiments officiels mais aussi aux agences de Syriatel, la compagnie de téléphone de Rami Makhlouf. En procédant à la confiscation des biens de son cousin, Bachar Al-Assad a retrouvé un peu de marge financière, mais il a surtout prouvé qu’il avait le pouvoir bien en main, puisqu’il était capable de frapper même au sein du premier cercle du pouvoir. En revanche, il ne faut pas y voir le début d’une opération anti-corruption de grande ampleur de la part d’un régime qui serait devenu vertueux sur ce plan. L’espace économique libéré par Rami Makhlouf est en partie déjà comblé par d’autres affairistes proches d’Asma Al-Assad et du président lui-même.

La Russie a annoncé construire une réplique de la cathédrale Sainte-Sophie en Syrie, dans la province de Hama.  Cette démonstration du soft power orthodoxe russe est-elle un message adressé à la Turquie d’Erdogan ? 

La construction d’une réplique miniature de la cathédrale Sainte-Sophie, à Sqalbyeh, petite ville chrétienne orthodoxe au nord-ouest de Hama, est bien entendu une réponse à Erdogan. La ré-islamisation de Sainte Sophie, devenue un musée sous Ataturk, possède une portée symbolique et stratégique qui va delà de la simple politique domestique. Erdogan se rêve en nouveau calife, comme son illustre prédécesseur Soliman le Magnifique. Sainte Sophie est appelée à remplacer la mosquée al-Ahzar du Caire pour ses avis juridiques et la prière du vendredi mettre en scène Erdogan comme le commandeur des croyants. Alors que l’Occident minimise l’affaire, la Russie de Vladimir Poutine prend très au sérieux le geste d’Erdogan ; cela lui donne un levier sur un monde arabe et musulman déstabilisé par les printemps arabes et qui est en mal de leadership. A contrario, Poutine a renoué avec la tradition russe de protection des chrétiens orthodoxes, et plus généralement de l’ensemble de la chrétienté, puisque les Etats d’Europe occidentale sécularisée ont renoncé à jouer ce rôle.

Sqalbyeh est un ilot chrétien dans une région musulmane. La ville a été défendue durant toute la guerre par une milice chrétienne qui a résisté aux assauts des rebelles islamistes et des jihadistes d’Al-Qaïda. Jusqu’au printemps 2019, elle était bombardée régulièrement par les rebelles d’Idleb soutenus par la Turquie. Le lieu est donc hautement symbolique, montrant qu’une petite communauté chrétienne, avec le soutien massif de la Russie, peut résister au rouleau compresseur islamo-turc. C’est un message très clair envoyé aux Européens qui s’inquiètent de l’expansion turque en Méditerranée orientale, de son ingérence dans les affaires domestiques grâce à une diaspora mobilisée par l’AKP, et soumis à un dangereux chantage aux migrants, que l’intervention militaire turque en Libye ne fait qu’augmenter.

Si le front syrien se stabilise, l’épicentre du djihadisme se déplacera-t-il en Libye, où la Turquie soutient des milices islamistes opposées à Haftar ?

Les deux fronts sont désormais liés puisque nous trouvons quasi les mêmes acteurs en Syrie et en Libye. La Turquie utilise le réservoir de rebelles islamistes et de jeunes chomeurs du Nord-Ouest de la Syrie pour soutenir le Président Sarraj en Libye. La Russie recrute des rebelles « réconciliés » du Sud de la Syrie pour les envoyer soutenir le maréchal Haftar au côté des mercenaires du groupe Wagner. Cependant, la Libye n’est pas une terre de jihad comme la Syrie avec Al-Qaïda et Daech. Certes, nous avons la présence des mêmes groupes jihadistes en Libye, qui essaiment également en Afrique sub-saharienne. Cependant la guerre en Libye n’est pas aussi mobilisatrice que celle au « pays de Sham » dans la jihadosphère. La lutte contre les « hérétiques » chiites est devenue un objectif prioritaire du jihad avec Daech.

Mais l’utopie mobilisatrice commune des jihadistes demeure la destruction d’Israël et la reprise de Jérusalem. Or, on s’éloigne de l’Etat hébreu en Libye. Par ailleurs, on n’y trouve ni chiite à égorger, ni chrétiens à décapiter, à part quelques malheureux ouvriers coptes égyptiens, ni même une minorité yézidi à réduire en esclavage sexuel pour satisfaire les bas instincts des candidats au jihad. Il ne faut pas négliger pas ce dernier facteur, comme le souligne Hugo Micheron dans son ouvrage Le jihadisme français. quartiers, Syrie, prisons.

Le véritable facteur d’attraction de la Libye, qui pourrait justement en faire l’épicentre du jihadisme, c’est simplement l’appât du gain. Les ressources pétrolières libyennes constituent un attrait non négligeable pour les professionnels du jihad, quitte à s’en servir pour financer des opérations sur d’autres terrains. Il est clair, que si la situation militaire doit pourrir en Libye, tandis que la Syrie se stabilise, nous verrons un transfert de combattants depuis la Syrie qui alimenteront le conflit au nom du « jihad ».

 

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