MEMORABILIA

« Comité Adama : tout le pouvoir aux people »…

par

Erwan Seznec

-CAUSEUR

12 août 2020.

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Si la France entière croit connaître les circonstances de la mort d’Adama Traoré survenue dans une gendarmerie le 19 juillet 2016, la genèse mondaine du comité qui entend en faire la victime d’une bavure raciste est bien moins connue. Enquête.


Ce 19 juillet 2016, la mort d’Adama Traoré est annoncée en début de soirée. Il fait très chaud. L’ambiance est électrique. Des émeutes commencent dès la nuit tombée et se poursuivent les cinq jours suivants. Les pouvoirs publics craignent un effet de contagion, comme en 2005, où tout était parti de la mort de deux jeunes poursuivis par la police. Ils sont assez vite rassurés. Les tensions se bornent au secteur de Beaumont-sur-Oise, Persan et Champagne-sur-Oise, où Adama Traoré avait ses habitudes. Ce n’est pas le cœur de la banlieue, plutôt une zone mixte, mi-village, mi-cité, tout près des plaines et des bois de Picardie, surveillée par les gendarmes et non par la police.

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Alors que le corps du jeune homme n’a pas encore été autopsié, la famille d’Adama joue l’apaisement. « Sous le coup de l’émotion et de la colère, certains membres de la famille ont pu dire des choses farfelues », déclare Lassana Traoré dans Le Journal du Dimanchedu 24 juillet 2016. Installé à Bordeaux, c’est l’aîné de la famille. Il travaille. Il a pris ses distances avec les cités où zonait encore Adama. Il faut que « cessent les fantasmes d’un côté comme de l’autre », ajoute Me Frédéric Zajac, qui défend la famille. La mort d’Adama Traoré, qui ne fait même pas la une, à cause de la tuerie de la promenade des Anglais, survenue cinq jours plus tôt, semble vouée à un oubli rapide.

Mais les militants décolonialistes sont déjà sur le coup. On ne peut pas les accuser d’avoir récupéré l’affaire Adama : ils l’ont inventée de toutes pièces. Le 20 juillet, alors qu’ils sortent d’un rendez-vous en mairie de Beaumont, les proches d’Adama Traoré sont approchés par Samir Elyes Baaloudj, 44 ans, un historique du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), fondé en 1985. Ils rencontrent aussi Sihame Assbague, 31 ans, qui organise le même été un camp décolonial non mixte à Reims. Le lendemain de la mort d’Adama Traoré, elle twitte déjà à son sujet le hashtag #BlackLivesMatter. À l’époque, il est repris seulement par la sphère militante. C’est un bide. Suivant les conseils de ces militants, la famille remercie très vite Me Zajac. Elle se tourne vers un autre pénaliste, habitué des dossiers médiatiques,Yacine Bouzrou.

Assa Traoré, payée par la Fondation Rothschild

Ces militants vont par ailleurs sélectionner comme porte-parole la demi-sœur d’Adama, Assa Traoré. Adama avait une jumelle, Hawa, mais elle vit à Valence et ne pourra pas se libérer facilement pour les médias. Assa est à Paris. Elle a du charisme et apprend vite. Elle va assumer à merveille le rôle de « la grande sœur qui a veillé sur la fratrie après la mort du père », survenue en 1999.

C’est un rôle de composition. En réalité, Assa n’a pas vécu longtemps avec Adama. Dès le décès du chef de famille, la famille polygame s’est scindée. La seconde épouse a quitté Beaumont-sur-Oise pour s’installer juste à côté, à Champagne-sur-Oise, avec ses deux jumeaux de sept ans, dont Adama. Au moment où son demi-frère meurt, Assa Traoré ne partage plus son quotidien depuis dix-sept ans. Elle a fait sa vie, a trois enfants, habite à Ivry-sur-Seine et travaille à Sarcelles. « On ne la croisait jamais sur le terrain », souligne un gendarme du secteur.

Elle répète souvent qu’elle a appris le décès d’Adama alors qu’elle se trouvait en Croatie pour « déplacement professionnel ». C’est exact, mais à préciser. En tant qu’éducatrice spécialisée, elle encadrait avec une collègue un groupe de sept adolescents en voyage à Rabac, une station balnéaire de la côte Adriatique. Une semaine de vacances offerte à des jeunes défavorisés, ce qui cadre mal, bien sûr, avec le discours martelé par le comité Adama sur les populations racisées-abandonnées-persécutées des cités.

Le nom de l’employeur d’Assa Traoré cadre encore plus mal avec ce discours. Il s’agit d’une fondation issue d’un réseau qui, sous l’Occupation, venait en aide à des jeunes ayant de réelles raisons de courir pour échapper aux contrôles d’identité : l’Œuvre de protection des enfants juifs. Créée en 1945, l’OPEJ est désormais un acteur du social avec délégation de service public. Elle s’occupe de tous les enfants en difficulté, sans distinction de confession. Son nom complet est Fondation OPEJ-Baron Edmond de Rothschild, car elle bénéficie du soutien généreux de la Fondation Rothschild.

La figure de proue du comité Adama payée par les Rothschild ? L’histoire ne semble pas du tout amuser l’OPEJ

Assa Traoré a publié au Seuil en mars 2017 un livre-témoignage écrit avec Elsa Vigoureux, du Nouvel Observateur. À aucun moment elle n’évoque ces détails. Elle « remercie la Fondation OPEJ pour sa compréhension et son soutien », en dernière page, sans développer le sigle. Ce soutien n’était pas seulement moral. Assa Traoré n’est pas retournée travailler après le décès de son demi-frère. Jusqu’en août 2017, elle a bénéficié d’un arrêt-maladie : à ce titre, elle a été prise en charge par la Sécurité sociale. Elle ne nous a pas précisé son indemnité. La réglementation prévoit un équivalent temps plein les premiers mois, qui décroît ensuite. Elle est restée salariée de l’OPEJ jusqu’en décembre 2019, sans salaire, précise-t-elle, mais avec la certitude de pouvoir réintégrer son poste à tout moment. Pas de quoi hurler au scandale : après tout, qu’elle soit tombée malade après la mort de son frère ne serait nullement surprenant.

La figure de proue du comité Adama payée par les Rothschild ? L’histoire ne semble pas du tout amuser l’OPEJ. « Oui, Assa Traoré travaillait chez nous, mais nous avons eu des directives du siège, nous ne pouvons pas en parler », répond non sans embarras une salariée de l’antenne de Sarcelles. Même mutisme au siège. Le directeur général, Johan Zittoun, évoque « le secret professionnel le plus strict » concernant le personnel. La vérité est plutôt que l’OPEJ a toléré en connaissance de cause un arrêt-maladie très limite. Un salarié arrêté pour raison de santé n’a pas le droit de militer1. Or, l’employeur était forcément au courant de l’activisme d’Assa Traoré. Au moins une de ses ex-collègues de Sarcelles a relayé pratiquement toutes les opérations du comité Adama sur sa page Facebook. Y compris celle du 26 mai 2018, où Assa Traoré, mégaphone en main, crie à ses supporters, place de la République : « En Afrique, ils vont renverser le président, ils renversent le palais, ils rentrent dans le palais ! Ça se passe comme ça en Afrique, pourquoi ça ne devrait pas se passer comme ça en France ? »

Obsédés par la race

Ce passage par l’OPEJ est presque comique. Il serait anecdotique si le noyau dur du comité Adama ne comprenait pas autant d’antisionistes virulents obsédés par les considérations de races. C’est le cas d’Almamy Kanouté, conseiller municipal à Fresnes de 2008 à 2013, éducateur spécialisé, militant de la Brigade anti-négrophobie et de Nuit debout, acteur dans Les Misérables, de Ladj Ly. C’est encore plus vrai de Youcef Brakni, militant de la cause indigéniste à Bagnolet, ancien du Mouvement islamique de Libération, partisan de la convergence avec les gilets jaunes au nom de la lutte contre les « violences policières2 ».

Ces porte-parole autoproclamés des cités ne recherchent pas le dialogue avec la puissance publique, mais le rapport de forces, l’embrasement et la révolution, grâce à la convergence des luttes (de classe, de genre, de race, etc.). Ils le pensent, ils le disent, ils l’écrivent. Comme tant de révolutionnaires, ils snobent les vérités embarrassantes. Par exemple, le fait que la majorité de la population des quartiers demande plus d’uniformes au bas des tours, plus de patrouilles, plus de contrôles, etc. Les premiers auteurs de violence sur les jeunes « racisés » des cités sont d’autres jeunes racisés. L’année où Adama Traoré a trouvé la mort, les règlements de comptes entre dealers des cités marseillaises faisaient en moyenne un mort tous les dix jours. Colombes, à moins d’une demi-heure de route de Beaumont, vivait un été rythmé par les fusillades à l’arme automatique entre trafiquants.

Quatre ans plus tard, aucune des listes présentes au deuxième tour des municipales à Beaumont-sur-Oise n’a fait campagne sur les « violences policières », mais toutes ont insisté sur la sécurité.

Au niveau national, le comité Justice et Vérité pour Adama a recruté des soutiens de taille au sein d’une gauche insoumise, de plus en plus perméable aux thèses indigénistes. En 2014, Clémentine Autain, alors candidate du Front de Gauche aux municipales à Sevran, faisait circuler une pétition pour obtenir des renforts de policiers. C’était l’époque, bien révolue, du Mélenchon tricolore. En 2019, la même Autain proposait d’intégrer Assa Traoré à la liste de la France insoumise aux Européennes. Les députés Éric Coquerel et Danièle Obono y étaient également favorables. En vue de la présidentielle, en attendant le Grand Soir.

Le vote des banlieues, clé fantasmée de la présidentielle

Moins médiatique que Danièle Obono, Éric Coquerel est l’un de ceux qui ont contribué au tournant multiculti de Mélenchon en lui vendant deux idées : primo, les 600 000 voix qui lui ont manqué pour atteindre le second tour de la présidentielle en 2017 se trouvent dans les banlieues ; secundo, il faut s’allier aux indigénistes pour les capter. Dans cette perspective, toutes les exagérations seront bonnes. Il s’agit d’organiser la montée des tensions pour être sûr d’affronter Marine Le Pen au second tour. Il sera alors temps de développer un discours rassembleur et apaisé.

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Affaire Traoré. Jeunesse en colère. Mobilisation des cités. Premier tour décisif. Présidentielle gagnée au second grâce au front républicain. Par effet de cliquet, Adama Traoré serait la clé du pouvoir suprême. Farfelu ? Sans doute. Même si, après avoir rassemblé seulement 19 % des suffrages au premier tour, Éric Coquerel lui-même a été élu député de Seine-Saint-Denis en 2017, dans un second tour marqué par une abstention massive (68 %).

Ce scénario fantasmatique d’une révolution commencée dans la rue et gagnée dans les urnes est probablement à l’origine de l’hallucinant plan média mis en place autour d’Assa Traoré, même avant la mort de George Floyd. Un livre au Seuil avec Elsa Vigoureux en 2017, un deuxième chez Stock avec l’universitaire Geoffroy de Lagasnerie en 2019. Un passage en vedette dans l’émission « Clique », de Mouloud Achour, en janvier 2017. Le soutien inconditionnel de Mediapart, Bastamag et Reporterre. Un portrait dans Libérationen septembre 20163. La une des Inrocks, en avril 2019 (avec présentation de ses futures robes de créateur dans la rubrique « Où est le cool ? », pour que fashion rime avec revolution). Un entretien croisé avec Angela Davis organisé par la revue Ballast en janvier 2019. Une soirée de soutien en décembre 2019 avec l’écrivain Édouard Louis, l’économiste Thomas Porcher, l’ex-footballeur Vikash Dhorasoo, la chanteuse Camélia Jordana, la militante Rokhaya Diallo, etc. Assa Traoré est devenue une people.

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Cependant, la mort atroce de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai 2020, fera plus avancer la cause que les gesticulations du radical-choc. Le 2 juin à Paris, 20 000 personnes défilent dans les rues contre les violences policières, bloquant le périphérique, saturant les antennes des chaînes d’information en continu. Un succès spectaculaire si l’on songe que les précédentes manifestations du comité Adama ont au mieux rassemblé 1 500 personnes. « Il ne faut pas imaginer que les discours racialistes et décolonialistes cartonnent dans les cités », raconte Marie-Laure Brossier, élue à Bagnolet en 2014, et adversaire de longue date de Youcef Brakni. « Il rame depuis des années, avec sa thématique des violences policières. C’est toujours le même public qui suit ses interventions. » Selon elle, aux yeux des indigénistes, les gilets jaunes incarnent tout ce qu’ils ne sont pas et rêvent d’être : un mouvement de masse, spontané et populaire. Le comité Adama surfe sur la vague d’émotion provoquée par la mort de George Floyd. Il ne l’a pas créée.

Le problème est que le gouvernement ne semble pas du tout s’en apercevoir. Au contraire, il semble cautionner cette imposture, comme en témoigne l’humiliante affaire de l’audience demandée par Nicole Belloubet à Assa Traoré – audience refusée par celle-ci. Nos gouvernants, en somme, confondent fâcheusement peuple et people.

Le mensonge, toutefois, commence peut-être à se voir. Le 13 juin, la deuxième manifestation pour Adama Traoré à Paris, a rassemblé moins de monde que celle du 2 juin. Son message était confus, parasité par des appels au boycott des produits israéliens. Le 9 juin, Assa Traoré a magistralement raté son passage à « Quotidien ». Alors que la bienveillance de l’équipe de Yann Barthès lui était acquise, elle a réfrigéré l’ambiance en tentant de donner des leçons de journalisme à une chroniqueuse, qui avait relevé une de ses nombreuses approximations. Un désastre en direct, devant 2 millions de téléspectateurs, mais avec une circonstance atténuante. Ces quatre dernières années, la jeune femme a été très peu contredite, les interviews étant menées par des sympathisants4. Ils ne lui ont peut-être pas rendu service.

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