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Ivan Rioufol: «La politique, confrontée au vertige du vide»

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CHRONIQUE – L’aveuglement des dirigeants sur l’état réel de la France ne leur permet pas d’être à la hauteur des défis.

Par Ivan Rioufol

Le Figaro, 20 août 2020.

Ivan Rioufol.
Ivan Rioufol. FRANCOIS BOUCHON

Jean Castex, promu enraciné numéro un, s’efforce de corriger les effets réactifs des assauts d’Emmanuel Macron contre le «repli nationaliste». La posture antipopuliste du chef de l’État a, en effet, aggravé son éloignement du peuple méprisé. Aussi le premier ministre a-t-il passé une partie de l’été à arpenter la vieille Gaule. En réponse aux utopies juvéniles du président mondialiste, Castex, 55 ans, met en avant son côté «vieux jeu», provincial, antimoderne, l’accent du Sud-Ouest en prime. Parlant clair et court, il se dit le premier ministre de «la vie quotidienne des gens»Il ne craint pas non plus d’en appeler «au bon sens et à la raison» . Ce rôle ajusté, qui aimerait faire oublier son appartenance à l’establishment contesté, est censé incarner le «nouveau chemin» qu’entend suivre l’Élysée en privilégiant désormais la proximité avec les gens. Ce changement est heureux. Mais le pouvoir, dépassé par les réalités, a-t-il encore quelque chose à dire?

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Le monde ancien accélère sa décomposition, sous la pression supplémentaire de la crise économique et sociale due au confinement. Or les dirigeants bégaient depuis trente ans, incapables de penser les mutations d’une société en rupture avec un système qui exclut les faibles et s’aveugle sur les désordres de la nation éclatée. À rebours des envolées du chef de l’État sur les bienfaits d’un progressisme postnational, c’est à la France souveraine et maîtrisant son immigration que vont les nostalgies d’un grand nombre de gens. La promesse de Macron, en 2017, de faire du pays «le centre d’un nouveau projet humaniste pour le monde» est de ces emphases qui exaspèrent. Castex est plus concret quand il déclare le 15 juillet, lors de son discours de politique générale: «La France se trouve ébranlée dans ses fondements par la coalition de ses ennemis, terroristes, complotistes, séparatistes, communautaristes.» Mais son annonce finale d’un «plan vélo très ambitieux» dit le désarroi du pouvoir qui pense petit.

La grave crise économique et sociale va mobiliser le savoir-faire du gouvernement, aidé de la planche à billets européenne. Toutefois, cette épreuve n’est rien en regard de la dislocation de la société

La tentation est grande pour le chef de l’État de se montrer, à l’extérieur, dans une détermination qui lui fait défaut à l’intérieur. La tragédie libanaise du 4 août due à l’explosion, notamment, de 2750 tonnes de nitrite d’ammonium laissées depuis six ans dans un entrepôt du port de Beyrouth a été pour Macron l’occasion de se présenter, parmi des décombres, en sauveur du pays et en procureur de ses dirigeants. Il les a sommés de rendre des comptes. Cependant, l’effondrement du Liban est d’abord celui d’un état multiculturel gangrené par l’islamo-terrorisme du Hezbollah. Le sort de ce pays bigarré, jadis exemplaire dans sa cohabitation, préfigure ce que pourrait devenir la France ouverte, si rien n’est fait en urgence pour combattre le séparatisme islamique et la tyrannie des minorités. Quand Macron appelle, là-bas, au «sursaut» de la classe politique, il oublie de donner l’exemple, en venant d’abord au secours de son pays qui souffre.

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L’aveuglement des dirigeants sur l’état réel de la France ne leur permet pas d’être à la hauteur des défis. La grave crise économique et sociale (900.000 suppressions d’emplois envisagées, prévision de baisse du PIB de 13,8%) va mobiliser le savoir-faire du gouvernement, aidé de la planche à billets européenne. Toutefois, cette épreuve n’est rien en regard de la dislocation de la société. L’écroulement est général, à commencer par la langue. Richard Millet (1): «Toute dégradation de la langue annonce, prépare une forme de fascisme.» L’insécurité quotidienne n’aura pas même été évoquée par le président lors de son interview du 14 Juillet. Plus tard, il nommera «incivilités» les violences gratuites, y compris contre les forces de l’ordre. Les idéologies ne recyclent plus que des pensées toutes faites. «Je veux discuter avec tout le monde, mais pas les populistes», dit le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, en récitant le bréviaire du conformisme.

«Complotisme» à toutes les sauces

Le vide intellectuel est vertigineux: il affaiblit la France et la dépolitise. La vacuité se mesure à la généralisation de l’accusation en «complotisme», lancée contre quiconque doute de vérités officielles pourtant bancales. Les défenseurs du Pr Raoult, qui propose l’accessible hydroxychloroquine contre le Covid-19 en dépit de la pression boursière de laboratoires pharmaceutiques, sont assimilés à l’extrême droite par une intelligentsia manichéenne. L’intolérance, le sectarisme, la censure sont des arguments usuels pour la gauche diversitaire et racialiste, qui suit la pente totalitaire de la gauche américaine hystérisée par sa haine anti-Trump. De surcroît, le gouvernement français n’a rien trouvé de plus urgent, cet été, que de faire adopter par l’Assemblée en deuxième lecture un projet de loi bioéthique sans éthique qui s’ouvre aux manipulations du vivant. Un amendement glacial avalise l’avortement «médical» jusqu’à neuf mois en cas de «détresse psychosociale»

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Dans ce contexte frustre et débilitant, le pouvoir excelle dans la poursuite de son œuvre d’infantilisation des gens dociles, terrorisés par les discours apocalyptiques en tout genre. L’État à la vue basse se rassure sur son autorité en attisant les peurs, climatiques ou sanitaires. Non content d’avoir mis le pays à l’arrêt pour se protéger d’un virus, le gouvernement et certaines municipalités obligent désormais au port du masque dans des rues ou des quartiers, alors que les avis divergent sur l’utilité d’une telle mesure. Derrière ce choix de la précaution à tout prix se laisse voir la tentation d’assujettir un peuple dressé à ne plus accepter le risque et à se blottir sur les genoux de l’État mamma. Le degré zéro de la politique est atteint. Lire Horace: «Il rampe à terre celui qui est trop préoccupé de sa sûreté et redoute la tempête.»

Tempête annoncée

La tempête: Nicolas Sarkozy la pressent, dans son livre à succès (Le Temps des tempêtes ). Il y fait savoir qu’il n’est candidat à rien, mais qu’il est bon dans ces coups durs. Macron aussi rappelle qui aime «aller au conflit». D’ailleurs, le chef de l’État sauve l’honneur quand il se porte, à la mi-août, aux côtés de la Grèce territorialement agressée par la Turquie et dénonce les provocations d’Erdogan. En comparaison, la pusillanimité de l’Allemagne d’Angela Merkel, otage de sa communauté turque, dit la lâcheté d’un pays qui ne s’appartient plus. Cependant, ces hommes d’État n’ont su éviter à la nation française ses déchirures, ses éclatements, sa chute. Une tempête s’annonce, pour sûr. Mais le nouveau monde peut-il être pensé par ceux qui ne la voient pas venir ?

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