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Racialisme made in USA: Kamala Harris, une candidate tout simplement noire?

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parPatrick Moreau – 20 août 2020

CAUSEUR


Le candidat démocrate à la présidentielle américaine Joe Biden a  choisi comme colistière la sénatrice Kamala Harris. Au temps de Black lives matter, l’essentialisme antiraciste fait de cette grande bourgeoise métissée une femme noire. Un raccourci révélateur de l’univers bicolore des élites qui préfèrent la diversité à l’égalité.


Journal télévisé du 12 août : le présentateur annonce que le candidat démocrate à la présidence des États-Unis Joe Biden vient de choisir comme éventuelle vice-présidente une femme noire, la sénatrice californienne Kamala Harris.

Ghettos dorés

Une « femme noire », vraiment ? Même s’il ne jette qu’un coup d’œil à un portrait de Kamala Harris, tout observateur impartial conviendra que l’ex-procureure générale du Golden State n’a pas vraiment le type afro-américain. On pourrait aisément la prendre pour une Mexicaine, voire une Arabe ou une Indienne. En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne correspond pas au portrait-type de la « femme noire » américaine.

Et pour cause ! Fille d’un économiste d’origine jamaïcaine de l’université Stanford et d’une endocrinologue originaire de l’État indien du Tamil Nadu, la possible future vice-présidente n’a pas vraiment le profil de la « descendante d’esclave », éternelle victime d’un racisme endémique. Si elle est sortie d’un ghetto, c’est de celui de Westmount, quartier huppé de Montréal dominé par la haute bourgeoisie anglophone où sa mère enseignait à l’Université McGill. Elle y a vécu et étudié avant de fréquenter plusieurs universités d’élite étasuniennes. Autres ghettos plutôt dorés.

Une goutte de sang

Pour ces raisons à la fois sociales et généalogiques, aux États-Unis, certains auront la décence, lors de sa nomination, d’évoquer une femme « de couleur », euphémisme certes un peu daté mais plus précis que l’épithète « noire ». On aurait aimé que le présentateur du journal télévisé français fasse preuve d’autant de prudence.

Ce ne fut malheureusement pas le cas. Faut-il y voir le signe que nos médias nationaux se siumettent aux normes du racialisme made in USA, pays où prévaut encore aujourd’hui la one drop rule, règle raciste qui stipule que toute personne qui n’aurait ne serait-ce qu’une goutte de sang noire est réputée noire ?

En témoigne l’étrange mésaventure d’une certaine Susie Guillory Phipps, femme de quarante-trois aux cheveux blonds et à la peau claire qui avait jusque-là toujours vécu dans la peau (c’est le cas de le dire) d’une Blanche, et que le bureau de l’état-civil de La Nouvelle-Orléans décréta contre sa volonté « de couleur », en 1977, sur la foi de sa généalogie : elle avait « un arrière-arrière-arrière-grand-parent » noir (ce cas est rapporté par Walter Benn Michaels, La Diversité contre l’égalité, Éditions Raisons d’agir, Paris, 2009).

À ce compte-là, Kamala Harris, qui porte pourtant un prénom indien et qui fut dès l’âge de sept ans, après le divorce de ses parents, élevée par sa mère, est bel et bien afro-américaine (tout comme Barack Obama, dont la mère était d’origine irlandaise, ou encore Meghan Markle, la Cendrillon des îles britanniques).

De cette assignation identitaire qui fait de Kamala Harris une « femme noire », on peut tirer au moins deux leçons.

Blancs vs non-Blancs

La première est à l’évidence ironique : le discours à la mode pour plus de diversité a tout du rouleau compresseur uniformisateur qui lamine les multiples différences définissant le spectre de l’identité humaine. Au fi des cultures particulières, des frontières nationales, des langues, du statut social, des origines multiples, de l’histoire personnelle des personnes concernées, etc. Bref, de tout ce qui contribue à définir un individu humain. Au lieu de ça, nos apôtres de la diversité ramènent tout à une opposition binaire rassurante entre Blancs et non-Blancs.

Dans ce monde américanisé, il n’y a plus de Jamaïcains, de Haïtiens, de Sénégalais ou de Dogons, mais seulement des « Noirs », invités à consommer du rap, des jeans (sans ceinture) et des baskets (sans lacets). Il n’y a plus non plus d’Américains wasp, de Français, de Suédois ni d’Alsaciens, seulement des « Caucasiens » bien falots, abonnés à Facebook et qui font leur shopping sur Amazon. Ça ne m’étonnerait guère que bientôt les médias français fassent usage de ce terme que les Américains utilisent pour désigner les « Blancs » et qui fut inventé par l’anthropologue allemand du XVIIIe siècle Johann Friedrich Blumenbach, ce dernier étant persuadé que leurs premiers ancêtres étaient sortis de l’Arche de Noé lorsque celui-ci s’était échoué sur le mont Ararat, non loin de la chaîne du Caucase.

Le tamis de la race

Pour couronner le tout, cette idéologie de la fausse diversité (qui s’en tient à l’épiderme) méconnaît la culture indienne (comme toutes les autres cultures, qui se voient réduites à quelques traits folklorisés) et ignore que le phénomène du métissage puisse seulement exister ! Au temps de sa splendeur, Tiger Woods s’était d’ailleurs insurgé, lui, le métis aux origines multiples, contre ceux qui voulaient à tout prix le transformer en icône en faisant de lui le premier champion de golf afro-américain.

Ce racialisme uniformisateur est au service d’un soft power étatsunien qui entend imposer une vision de la seule société américaine comme concrétisation de l’universalisme réellement existant. Mais il a aussi une seconde fonction idéologique, à usage interne cette fois : masquer l’exceptionnelle homogénéité de ces élites politiques démocrates qui se prétendent progressistes. Ces juristes et autres gestionnaires souvent passés par les mêmes universités se considèrent comme les membres d’une élite méritocratique, éclairée et universaliste. Ils appuient leur légitimé sur une expertise prétendument acquise grâce à leurs talents personnels. En concevant les inégalités sociales comme résultant uniquement de discriminations dues à la race ou au sexe, et en cooptant des personnes appartenant à diverses minorités, ils légitiment cet ordre méritocratique. Quitte à oublier que leur réussite sociale résulte peut-être moins de leurs talents personnels que de leur capacité (ou de celle de leurs parents) à payer pour fréquenter les meilleures écoles puis les meilleures universités.

Ces élites (socialement) consanguines

Autrement dit, la question raciale (tout comme celle du féminisme) est instrumentalisée afin de faire l’impasse sur la question des inégalités sociales. Pire, cet antiracisme mondain apparaît comme un moyen de justifier ces dernières en laissant entendre qu’une fois liquidées définitivement les discriminations liées à la race (ou au sexe), la société américaine accèdera à une sorte d’égalitarisme parfait, où seul le talent autorisera les individus à accéder aux meilleures professions et aux postes les mieux rémunérés. Ceux qui n’auront pas « réussi », qu’ils soient blancs ou noirs, hommes ou femmes, hétéros ou gay, n’auront donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

Ainsi, tandis que se perpétuent et s’accroissent les inégalités socio-économiques, la multiplication des grand-messes antiracistes (premier président noir, première femme noire vice-présidente, etc.) permet à cette élite démocrate comme aux grands patrons des GAFA de se croire progressistes. Par contraste, la mise en scène du Progrès dans le décor rose bonbon des films Disney se nourrit du noir et blanc des succès cinématographiques du temps de la ségrégation.

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