MEMORABILIA

«Erdogan veut rentrer dans l’histoire comme celui qui parachève la conquête de 1453»

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Par Marine Carballet
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Le Figaro

25 août 2020

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Un mois après la reconversion de la basilique Sainte Sophie, Recep Tayyip Erdoğan a signé un décret rendant à l’ex basilique Saint-Sauveur in Chora son statut de mosquée. Bien que le patrimoine chrétien d’Istanbul soit largement admiré à travers le monde, le président turc est en train d’occulter le passé pré-islamique de la ville, souligne l’historien Fabrice Monnier.

La mosaïque du toit du Christ Pantocrator dans l’ancienne Église de Saint-Sauveur in Chora à Istanbul.
La mosaïque du toit du Christ Pantocrator dans l’ancienne Église de Saint-Sauveur in Chora à Istanbul.Pascal Deloche / GODONG/©Deloche/Godong/Leemage

Historien, spécialiste de l’Empire Ottoman, Fabrice Monnier est notamment l’auteur de 1916 en Mésopotamie (CNRS Éditions, 2016).


FIGAROVOX.- Il y a un mois, la basilique Sainte Sophie de Constantinople était convertie en mosquée. Vendredi, c’est l’ancienne église byzantine Saint-Sauveur in Chora qui a été redonnée au culte musulman. Convertie en mosquée après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, elle avait été transformée en musée après la Seconde Guerre mondiale. Qu’est ce que cherche à montrer Erdogan?

Fabrice MONNIER.- Avant tout, le président Erdogan est cohérent avec sa vision de l’histoire et de la marche du temps ; il croit au triomphe de l’islam et œuvre en ce sens. Il a été le maire d’Istanbul, et soit dit en passant un maire efficace et apprécié. À nouveau, il fait tout son possible pour accentuer le caractère musulman d’une ville, qui pour lui, comme d’ailleurs pour beaucoup de ses coreligionnaires, est née à la civilisation en 1453 avec sa prise par le sultan Mehmet II «le Conquérant». En reconvertissant d’anciennes mosquées, qui en raison de leur riche passé byzantin avaient été «indument» transformées en musées, il satisfait une vieille revendication islamique. Le fait que Sainte Sophie et Saint-Sauveur in Chora ont été des lieux de culte musulman justifie pleinement leur retour plein et entier à l’islam. En corrigeant l’erreur qu’a été la transformation en musées de ces deux édifices par les kémalistes, il rentre alors ainsi dans l’Histoire comme celui qui en quelque sorte parachève la conquête de 1453. Le tollé international que cette décision suscite n’affecte sans doute pas beaucoup cet homme de foi convaincu de la justesse de sa cause et sans doute ira-t-il encore plus loin dans la même voie quand l’occasion se présentera.

Istanbul était encore en 1914 presque à moitié peuplée de chrétiens. Ils ont été expulsés ou fortement « incités au départ  » en raison des tensions politiques et ethniques.

Y-a-t-il encore des fidèles chrétiens à Istanbul?

Malgré l’absence de statistiques officielles, on peut dire qu’il en reste très peu, peut-être moins de cent mille pour une population en chiffres ronds de 15 millions d’habitants, et que ce sont pour la plupart des gens âgés fort peu enclins à se faire remarquer. À l’échelle de la «Grande Histoire», cette situation est inédite. Rappelons qu’Istanbul était encore en 1914 presque à moitié peuplée de chrétiens. Ils ont été expulsés ou fortement «incités au départ» en raison des tensions politiques et ethniques. Ils sont partis par vagues, en 1913-1914 (lendemain des guerres balkaniques), 1923-1924 (lendemain de la Guerre d’indépendance turque), 1974-1975 (lendemain de la guerre civile chypriote). Ils ont laissé derrière eux un riche patrimoine immobilier: maisons et lieux de cultes, certains remontant aux tout premiers temps du christianisme. La situation de ce patrimoine est embrouillée au possible et donne lieu à de multiples litiges, suivi de près par des patriarcats grec-orthodoxe et arménien. Mais ces deux institutions, exsangues, sont de plus un plus impuissantes à agir et, dans le contexte de crise en Méditerranée orientale, notamment en raison de bras de fer entre Ankara et Athènes, assez peu écoutées des autorités qui volontiers voient en elle les agents de l’étranger.À LIRE AUSSI : «C’est l’équivalent d’une destruction»: en Turquie, l’église Saint-Sauveur-in-Chora reconvertie en mosquée

Pourtant le tourisme à Istanbul vise principalement le patrimoine chrétien?

Naturellement, tout autant qu’au riche patrimoine architectural ottoman fait de palais, de mosquées, de marchés couverts, les touristes européens s’intéressent à l’Empire romain d’Orient dont Constantinople, ancien nom d’Istanbul, a été la capitale durant plus d’un millénaire (330-1453). Dans les hautes sphères de l’État turc, ce fait, semble-t-il, déplaît et agace. On souhaite occulter plus et mieux le passé pré-islamique de la ville, malgré tout encore trop visible et trop admiré. En un mot, il s’agit de donner un côté accessoire et secondaire à tout ce qui est lié au patrimoine chrétien et à mettre encore plus en avant les richesses liées à la civilisation turco-islamique et à ses réalisations. Certes, sans doute, le tourisme européen en pâtira quelque peu quelque temps, mais le tourisme asiatique demeurera et il est amené à monter en puissance.

Certaines églises dans les faits ne sont pas vraiment régies par la communauté dont elles dépendent officiellement ; elles sont aujourd’hui en pratique les lieux de cultes de minorités non reconnues, à l’existence presque clandestine.

Les églises chrétiennes et orthodoxes sont-elles protégées? Quelle est leur situation juridique?

Du point de vue juridique et patrimonial, les églises chrétiennes d’Istanbul et de ses proches environs sont «protégées» par les complexes et plus ou moins respectées dispositions du traité de Lausanne de 1923. Celles qui subsistent sont sans doute plus d’une centaine. Pour l’essentiel, elles dépendant des communautés rum (grecque orthodoxe), arméniennes et latines avec les subdivisions nombreuses bien connues comme celle qui divise Arméniens grégoriens et catholiques. Chez les Rums, rappelons au passage l’incroyable cas de la pseudo communauté orthodoxe turque «Karamanli», un clan originaire d’Anatolie qui s’est attribué trois églises (et leur patrimoine foncier) avec la protection des autorités turques. Une situation qui perdure depuis des décennies, en dépit des protestations du patriarcat… À noter que certaines églises dans les faits ne sont pas vraiment régies par la communauté dont elles dépendent officiellement ; elles sont aujourd’hui en pratique les lieux de cultes de minorités non reconnues, à l’existence presque clandestine, comme les réfugiés chrétiens arabophones (nestoriens, chaldéens) de la région du Tour Abdin (Anatolie du Sud-Est) qui eux ne sont pas protégés par les clauses du traité de Lausanne. Victimes du climat de violence dans les régions où ils vivaient, ils s’installent à Istanbul et se fondent dans la population en attendant de trouver un autre point de chute en Europe ou en Amérique. Cela risque d’être une source de tension et de chicanes avec les autorités dans un très proche avenir… Le sujet du patrimoine religieux chrétien et de son devenir dans une Istanbul en passe d’être transformée en «Islambol» est vaste, passionnant et promis à des rebondissements prochains.

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