MEMORABILIA

« Henry de Monfreid, «le vieux pirate»…

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Henry de Monfreid (1879-1974), en avril 1935 à Cannes. Les 74 ouvrages qu’il rédigea font de lui l’un des écrivains aventuriers les plus célèbres du XX
e siècle.
Henry de Monfreid (1879-1974), en avril 1935 à Cannes. Les 74 ouvrages qu’il rédigea font de lui l’un des écrivains aventuriers les plus célèbres du XX
e siècle. Â©Vera-Archives/Leemage /

En 1932, à l’occasion d’un reportage en mer Rouge, Joseph Kessel rencontre un aventurier qu’il fait connaître et encourage à écrire.

Par Claire Conruyt

Le Figaro, 25 août 2020.


«Vieux pirate», le surnommait Kessel. «Mon p’tit», lui rétorquait Monfreid. Le «Lion» et le loup des mers scellèrent leur amitié à bord du paquebot André-Lebon qui, en avril 1930, quitta le port de Marseille pour rejoindre Djibouti. Chargé de réaliser une série de reportages sur le commerce d’esclaves dans la Corne de l’Afrique et en Arabie, Kessel ne pouvait espérer meilleur guide que Monfreid qui, depuis vingt ans déjà, arpentait les eaux de la mer Rouge. «Il est d’ailleurs que les autres hommes», écrivit à son sujet l’auteur des Cavaliers«Son costume ne l’habille pas, il le couvre. Dès le premier coup d’œil, on reconnaît que son vrai vêtement, c’est le feu du soleil, le vent du large.»

À la lecture de ses journaux de bord, Kessel devina derrière le visage d’un aventurier, celui d’un écrivain. «Il faut les publier!», l’encouragea-t-il. Monfreid suivit ce conseil ou plutôt, cette évidence. Car après tout, sa vie, en tous points extraordinaire, méritait d’être contée. Flibustier, trafiquant, écrivain, opiomane: Monfreid fut tout cela. Mais il fut avant tout un homme libre, fou d’une irrésistible amante, la mer.

«Journal de bord», d’Henry de Monfreid, Arthaud, 229 p.
«Journal de bord», d’Henry de Monfreid, Arthaud, 229 p. Crédit : Editions Arthaud

Né en 1879 à la presqu’île de La Franqui, à Leucate (Aude) où le bleu est partout présent, il la rencontra dès le berceau. Les premières années de son enfance furent heureuses. L’enfant, roi de ce bout du monde, vadrouille. Ce petit sauvage foule le sable blond des dunes et des plages, s’aventure au-delà des étangs qui, lors des grandes marées, se mêlent à la mer et traque les tempêtes qui viennent troubler le littoral. Le chaos l’enivre. «Je hurlais ma joie de vivre au milieu du fracas des éléments déchaînés, dans l’ivresse de me sentir animé de leur souffle comme un lambeau d’écume emporté par le vent.» Un jour, le petit garçon devina dans la brume d’un orage un «navire en détresse». Il apprit le lendemain la mort d’un jeune mousse. Avalé par les vagues, le voilier ne réapparut que sous forme de débris, dernière offrande qu’aux pieds de Henry, la mer recracha. De l’écume se détacha un corps, la figure de proue du bateau disparu, «une femme très belle, la main sur la poitrine». Son sourire et son regard firent éclore en lui «la sereine résignation à la défaite après la lutte sans haine, dans la quiétude de mourir en ce qu’on a aimé… Depuis ce jour, j’appartins à la mer».

La mer (…) je voulais qu’elle fût ma raison de vivreHenry de Monfreid

Ce n’est pourtant pas avant ses 32 ans qu’il prit le large. Avant cela, il connut un Paris qu’il trouva d’abord gris et morose, le divorce de ses parents bohèmes, l’École alsacienne, son «premier contact avec le troupeau», le lycée Saint-Louis et l’échec au concours d’entrée à Polytechnique. Il rencontra Lucie, un premier et turbulent amour dont il reconnut le fils, se lança dans l’élevage de volaille (l’affaire échoua), s’essaya à l’industrie laitière (l’affaire échoua de nouveau). Décidément, la fortune ne lui sourit pas. «Au point où j’en étais, à la veille de la ruine, rien ne pouvait s’ajouter à mon découragement.» Hélas, notre aventurier contracta la fièvre de Malte. Le supplice dura six mois, Henry frisa les 41 °C. Si la mort refusa de l’emporter, ce fut sans doute pour lui donner une seconde vie. Il y a des hommes condamnés à ne pas se contenter de l’ordinaire ; Monfreid est de ceux-là. Ces dix dernières années ont pour lui le goût amer d’une existence terne. Il est temps de recommencer.

«La nostalgie du grand large»

Un compatriote et négociant, M. Guigniony, offrit de le prendre à l’essai dans sa «factorie» en Éthiopie. Rien de très glorieux: il serait agent, la pièce rapportée d’un vaste réseau commercial, rémunéré à hauteur de 150 francs par mois. Il accepta sur-le-champ et, en août 1911, fut parmi les passagers de l’Oxus. Il n’y eut personne sur le quai pour lui adresser un dernier au revoir, il le refusa. Le passé ne l’accompagnerait pas, cette fois. «Je m’en allais vers une vie nouvelle, là-bas, très loin, dans cette Afrique mystérieuse et sur cette mer où tout s’oublie.» La mer Rouge donna à cette aventure ses premières couleurs, et lui apparut comme une évidence. «J’ai compris que je franchissais un seuil. J’entrais bien dans un monde différent où mon rêve pourrait vivre encore.»

Après dix jours de voyage, le paquebot mouilla dans le port de Djibouti sur la côte française des Somalis, ainsi que l’écrit Daniel Grandclément dans son excellente biographie L’Incroyable Henry de Monfreid(Grasset). Le lendemain, Henry emprunta le nouveau chemin de fer pour rejoindre Diré Daoua, en Abyssinie. Sous ses yeux apparurent les plateaux ocre et verts d’Éthiopie, territoire échappant à la protection des troupes françaises. «Nous croisons des bandes de Somalis avec le bouclier en peau d’hippopotame et leur sagaie», écrivit Monfreid, émerveillé par un paysage si singulier: des «bois de cauchemar où tout est étrange (…) Une terre battue et plane avec des plantes grasses bizarres aux fleurs multicolores et gigantesques». Trois semaines après son arrivée, le voilà en charge de surveiller les nombreuses agences de Guigniony dispersées dans tout le pays. Monfreid s’adonna au commerce du café, des peaux et de l’ivoire, et partit à la découverte des montagnes du Tchercher où s’aventurent peu d’Européens. Il se désintéressa des Français expatriés pour lesquels il ressentit un profond mépris.

Il y a des hommes condamnés à ne pas se contenter de l’ordinaire ; Monfreid est de ceux-là

Solitaire, et renouant avec cette sauvagerie juvénile qui lui manquait tant, il ôta le casque colonial et se chaussa d’espadrilles. Il apprit l’arabe et le galla, dialecte du pays. Deux ans passèrent avant qu’il ne fût surpris par «la nostalgie du grand large». Un premier amour, cela ne s’oublie pas. «La mer (…) je voulais qu’elle fût ma raison de vivre.» Et parmi les innombrables trésors qu’abrite le grand bleu, il en est un dont le commerce lui parut alléchant: les perles.

Propriétaire d’un boutre, une barque à la voile triangulaire comme on en vit tant dans ces eaux où circulaient de nombreux Turcs, et capitaine d’un équipage indigène, il partit à la conquête de la mer Rouge et de ses secrets, ignorant que son extraordinaire épopée ferait rêver des milliers de lecteurs vingt ans plus tard. Il connut la beauté chaotique des éléments, soumis aux tempêtes et aux «torsades des courants rapides qui émergent et plongent comme d’effrayants reptiles», émerveillé par la féerie d’îles mystérieuses peuplées de djinns, et enchanté par ce monde sous-marin que la transparence des eaux léchant les côtes de Djibouti révèle. «Les dômes de roches émergent des abîmes bleus comme des cathédrales irréelles et des myriades de poissons zébrés de couleurs vives, tournent autour comme des oiseaux de rêve.»

Mille vies et mille visages

Les rencontres avec des pirates arabes ou trafiquants voraces ponctuèrent ces voyages dangereux. Et lorsque Monfreid se lança dans le commerce des armes, ce furent les pièges de l’administration et des policiers qu’il fallut éviter. Notre chenapan fut d’ailleurs jeté en prison lorsqu’en 1914, les autorités déterrèrent des caisses de cartouches et d’armes enfouies dans le sable par Monfreid, sur l’île de Mascali. Il vécut dans une cellule pendant trois mois entièrement nu, accablé par la chaleur et en compagnie des cafards. La vie de marin et de contrebandier n’est guère tranquille (surtout lorsqu’il s’adonna au trafic de haschisch). Mais l’inconnu le façonna, il devint l’aventurier qu’il rêvait d’être. Son visage fut frappé par le soleil, le sel des embruns incrusta sa peau. Sa barbe disparut, il coiffa sa tête d’un turban. Alors qu’il faillit périr en mer, notre baroudeur alla jusqu’à adopter la religion musulmane. Les raisons qui motivèrent sa conversion furent-elles mercantiles ou réellement profondes? Une manière, peut-être, de remercier la «force mystérieuse» qui lui épargna un funeste naufrage? Monfreid prit le nom d’Abd el-Haï, «esclave du vivant», et «les Arabes eux-mêmes le prirent pour un Marocain», commente Daniel Grandclément. Intrépide, irraisonné parfois, et follement courageux, cette force de la nature vénéra un mode de vie simple, rustique. «Aujourd’hui avec la machine, affirmera-t-il plus tard, rien n’a plus de véritable prix. Ni les joies, ni les peines. Et qu’appelle-t-on joie? L’envers de la douleur.» Il eut mille vies et, tout naturellement, mille visages. Ses lecteurs les découvrirent au sein des 74 ouvrages qu’il rédigea, faisant de lui l’un des écrivains aventuriers les plus célèbres du XXe siècle.

L’explorateur Henri de Monfreid (1879-1974) à la barre de son bateau, en 1926.
L’explorateur Henri de Monfreid (1879-1974) à la barre de son bateau, en 1926. Tallandier/©Tallandier/Bridgeman images

À travers son récit, on découvre un homme qui connut le vide de l’horizon marin et la désolation du désert ; l’amitié profonde et la difficile solitude de celui qui épouse le hasard ; la joie mystique de vivre et la peur devant une mort certaine. «J’aime surtout aller vers l’inconnu», confie-t-il dans Les Secrets de la mer Rouge. Harrar, Moka, Dahlak, Assab… Ces noms lointains sont des étapes d’un beau voyage dont il sut, excellent écrivain qu’il était, retranscrire la poésie. Il donna la route au compas vers le large, la destination importait peu, et eut la bonne idée de nous accueillir, lecteurs, sur le pont de sa coque de noix grinçante, en faisant de sa vie un roman.

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