MEMORABILIA

«Où que le regard se pose dans l’espace public, on voit des manifestations de l’islamisation de la société»…

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Zineb El Rhazoui

Le Figaro – Publié le 30 août 2020

ENTRETIEN – Alors que s’ouvre mercredi le procès des attentats de janvier 2015, pour la journaliste, il n’est pas possible de considérer les crimes terroristes comme des crimes de droit commun.Par Anne FuldaPublié le 30 août 2020 à 18:20, mis à jour il y a 41 min

La journaliste Zineb El Rhazoui s’est portée partie civile lors du procès des attentats de janvier 2015 qui s’ouvre après-demain.
La journaliste Zineb El Rhazoui s’est portée partie civile lors du procès des attentats de janvier 2015 qui s’ouvre après-demain. Francois Bouchon/François Bouchon / Le Figaro

Ancienne journaliste à Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui, militante de la laïcité et des droits de l’homme, n’était pas à Paris le jour de l’attentat contre l’hebdomadaire. Mais elle qui est régulièrement menacée de mort, notamment pour avoir déclaré en 2017 que l’islam «devait se soumettre aux lois de la République, à la raison et à la critique», s’est néanmoins constituée partie civile dans le procès de l’attentat du 7 janvier 2015. Une manière pour elle de défendre la liberté d’expression. Et de dénoncer les complicités morales.

LE FIGARO. – Comment avez-vous appris l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015?

Zineb EL RHAZOUI. – J’étais au Maroc, à Casablanca. J’hésitais à rentrer au journal. Quand je me suis réveillée, ce matin-là, j’ai écrit un mail à Charb, pour lui proposer, avant la réunion de la rédaction, un article sur la «commercialisation» des femmes par l’État islamique, qui avait élaboré un barème très précis d’évaluation en fonction de leur âge. C’était tragique et drôle en même temps. J’avais estimé mon prix, c’était 150 ou 200 dollars… Peu de temps après, j’ai reçu un appel affolé d’Omar Radi, un journaliste marocain: «Où es-tu? Il y a une fusillade à Charlie.» Je ne me suis pas inquiétée tout de suite. J’ai appelé Charb, lui ai laissé un message, puis un autre. N’ayant pas de réponse, j’ai téléphoné alors à Luce Lapin, secrétaire de rédaction à l’époque, qui m’a dit: «On est planqués dans le bureau de Riss, il y a au moins dix morts.» Mais je ne l’ai pas crue. J’ai continué à penser que c’était une blague jusqu’à ce que j’entende alors des hurlements de bête blessée. C’étaient les pleurs de Patrick Pelloux. Là, j’ai enfin compris et je me suis effondrée.À LIRE AUSSI : Qui sont les accusés du procès des attentats de janvier 2015?

Et après, qu’avez-vous fait?

Mes deux téléphones étaient inondés d’appels d’amis et de la famille qui voulaient savoir où j’étais. Je ne répondais à personne. Moi, ce qui m’intéressait, c’était de savoir qui était mort, qui était vivant. J’ai posté un message sur Facebook pour dire que je n’étais pas au journal, que j’étais en vie. J’ai trouvé une télé, j’ai appris la mort de Charb, Wolinski, Cabu et Tignous, puis de Philippe Honoré. Et, après avoir passé toute la journée du choc d’avoir appris le décès de quelqu’un à la joie, le bonheur d’apprendre qu’un autre était vivant, ce n’est qu’à 21 heures que j’ai connu l’identité des douze morts. J’étais en état de choc. J’ai eu l’impression que la vie s’arrêtait. Que la terre s’ouvrait et m’avalait. J’avais deux amis au journal, Charb et Simon Fieschi: lorsque j’ai appris que ce dernier était entre la vie et la mort, j’ai eu le courage de prendre un billet d’avion.

Est-il normal que, cinq ans après cet attentat, je doive continuer à me balader avec des hommes armés en plein cœur de Paris, alors que je suis pacifique ?Zineb El Rhazoui

Vous avez dit que votre vie a basculé dès votre retour en France, le lendemain, le 8 janvier. Pourquoi ?

Avant même de prendre l’avion, le consulat de France à Casablanca m’avait contactée pour me signifier ma mise sous protection et me demander de venir dormir à la résidence – pour mieux assurer ma sécurité -, ce que j’ai refusé. Le lendemain, dans l’avion, j’ai reçu un SMS: «Je suis votre officier de sécurité, je vous attends sur la passerelle. J’ai un béret, vous me reconnaîtrez.» J’avais déjà eu une fatwa officielle des oulémas marocains (suite à l’organisation d’un pique-nique au Maroc pendant le ramadan, NDLR), mais là c’était différent, la menace venait d’une nébuleuse internationale et était beaucoup plus inquiétante. Alors oui, bien sûr, ma vie a basculé mais elle a fini par reprendre ses droits, même si, depuis, je suis toujours accompagnée d’officiers de sécurité.

Avez-vous été informée des autres attentats qui ont eu lieu ce jour-là, notamment à l’Hyper Cacher?

Le 9 au matin, tous les gens de Charlie et leurs familles ont décidé de se retrouver devant le magasin Camaïeu de la place de la République. On est tombés dans les bras les uns des autres et on a marché vers la rue Béranger, le siège de Libération, qui nous hébergeait. C’est là que l’on a compris que quelque chose avait profondément basculé: il y avait des barricades, les journalistes derrière, les caméras, les flashes crépitaient. Nous étions hagards, je n’avais pas dormi une demi-heure depuis l’attentat. Des politiques sont passés. On fumait des clopes, on a enfumé Libération, personne n’osait nous dire que c’était non-fumeur. Je me souviens d’avoir vu, dans un nuage de fumée, arriver Manuel Valls dans un costume impeccable. C’était très particulier. On n’a pas vraiment suivi ce qui s’est passé à l’Hyper Cacher. On voyait que la violence continuait mais nous étions incapables de regarder ces événements comme des journalistes. À ce moment-là, nous ne l’étions plus. La sidération faisait que tout notre intellect était focalisé sur l’attentat.À LIRE AUSSI : De «Charlie» à l’Hyper Cacher, 72 heures qui ont ébranlé la France

Vous étiez à la manifestation du 11 janvier 2015. Quel souvenir en avez-vous ?

C’était extraordinaire! Même s’il y avait quelque chose d’hermétique entre nous et le monde extérieur. Quand nous sommes arrivés, on a appris que derrière nous il y avait des chefs d’État du monde entier et notamment de pays qui interdisent Charlie à la vente et condamnent le blasphème dans leur juridiction. On a eu aussi un grand moment d’hilarité au milieu des larmes, quand François Hollande est venu nous serrer la main. On était éplorés, les visages déformés par la douleur, les nuits blanches. On nous avait donné des espèces de rubans avec «Charlie Hebdo» écrit dessus. On entendait des gens aux fenêtres nous crier qu’ils nous aimaient, c’était un moment chargé d’émotion, solennel, grave. Jusqu’à ce que l’on remarque qu’un pigeon avait c… sur l’épaule du costard de François Hollande. Luz est parti dans un fou rire, puis nous aussi. On s’est dit que Charb s’était peut-être réincarné dans un pigeon! Après, nous avons marché sur ce boulevard Voltaire noir de monde. À ce moment, j’étais réconfortée. Je pensais que les gens avaient compris pourquoi nous faisions ce travail, pourquoi ce n’était pas un détail de pouvoir dessiner le Prophète pour des journalistes satiriques.

Une petite musique différente s’est cependant vite fait entendre. Certains disaient «Je suis Charlie, mais»…

Les représentants du CFCM, par exemple, qui ont déclaré, la main sur le cœur et la larme à l’œil, que «le terrorisme, c’était mal», mais condamneront, quelques jours plus tard, la une du numéro des survivants. On a rapidement appris aussi que des gamins, en France, refusaient de respecter la minute de silence en hommage aux victimes des attentats ou qu’il y avait eu des explosions de joie dans certains pays. Peu de temps après les attentats, Edwy Plenel a tenu une conférence avec Tariq Ramadan et tous ceux qui ont toujours accusé Charlie d’être islamophobe – un délit qui n’existe pas en France – se sont exprimés. Par ailleurs, des personnes comme Rokhaya Diallo, qui ont accusé Charlie d’être raciste pendant des années, ne se sont pas amendées.

Avez-vous encore de la rancœur, de la colère?

Je ne pardonne pas à tous ces gens-là, à tous les islamistes qui ont encore pignon sur rue et continuent de prêcher la même haine. Je me souviens de tous ceux qui ont contribué à l’isolement et à la descente aux enfers de Charlie. Ils portent une responsabilité morale dans le sort qui a été réservé à Charlie. Est-il normal que cinq ans après cet horrible crime, cet horrible revers pour la liberté d’expression et même la culture française, il existe toujours un collectif contre l’islamophobie en France qui bénéficie de financements publics ou européens et distribue l’accusation d’islamophobie aux uns et aux autres, en mettant ainsi des cibles dans leur dos? Il ne faut pas oublier que si les gens de Charlie ont été tués, c’est parce qu’ils ont été accusés d’islamophobie, un délit qui n’existe pas en France en droit français. Est-il normal que près de cinq ans après cet attentat je doive continuer à me balader avec des hommes armés en plein cœur de Paris alors que je suis pacifique, que je n’ai jamais fait de mal à une mouche, que je n’ai jamais violé la loi et que je suis dans mon pays? Je voudrais pouvoir être libre, descendre prendre un café sans devoir m’organiser avec le ministère de l’Intérieur avant. Je voudrais pouvoir me promener sans crainte d’être reconnue et attaquée dans mon intégrité physique. L’intégrité morale, n’en parlons même pas, toutes les personnes qui osent critiquer l’islam en France et ailleurs dans le monde démocratique sont diffamées, disqualifiées, accusées, sans vergogne, d’être des gens d’extrême droite. On n’est pas sortis de la confusion idéologique, de l’hypocrisie et de la médiocrité intellectuelle qui a généré des attentats comme celui de Charlie Hebdo.

Vous vous êtes portée partie civile lors du procès qui s’ouvre après-demain. Qu’en attendez-vous?

Je suis partie civile, mais je le dis avec beaucoup d’humilité par rapport à d’autres qui ont subi des pertes humaines ou vivent avec la douleur et le handicap. Moi, je n’étais pas là. Je n’ai pas été blessée dans ma chair, je n’ai pas vu la scène traumatique et c’est une bénédiction pour moi. Cela dit, j’aborde ce procès en constatant avec amertume une grande absente au banc des accusés: l’idéologie qui a conduit à cet attentat. Il n’est pas possible de considérer les crimes terroristes comme des crimes de droit commun. Il me tient donc à cœur qu’il soit dit que cet attentat n’est pas un crime de droit commun, mais un crime politique et idéologique. Quel fut son mobile? La foi en Allah des attaquants (qui ont crié d’ailleurs «Allah Akbar en arrivant, ce qui veut dire qu’Allah est plus grand que vous, plus grand que tout, la grandeur absolue). Parfois je me demande ce que l’on aurait dit si, après la Seconde Guerre mondiale, nous avions continué à juger les crimes nazis comme des crimes de droit commun, tout en continuant à permettre des pièces de théâtre, des livres, des associations nazies. Cela aurait été monstrueux et c’est exactement ce que nous sommes en train de faire avec l’islamisme alors que c’est une idéologie qui a commis des crimes de masse. Une idéologie qui cible tous nos acquis démocratiques, nos libertés. Il y a là un écueil philosophique que je dénonce.

On a tout fait pour aller au bout de l’antiracisme. On se rend compte aujourd’hui que cet antiracisme est en train d’être dévoyé, de prendre des couleurs racialistes, devenant une espèce d’étendard derrière lequel se cachent des courants de pensée profondément racistesZineb El Rhazoui

Appréhendez-vous ce procès?

Oui, je l’appréhende plus que je n’en attends de soulagement. La famille de Charlie va se réunir à nouveau, pour la première fois depuis ces années. Tout va être mis sur la table. Cela risque d’être très dur. On n’a jamais vu de photos de la scène du crime. Cela va obligatoirement remuer des choses traumatiques et douloureuses pour tout le monde. J’espère que ce procès répondra à un maximum de questions et fera du bien aux familles des décédés et des blessés. J’espère aussi que cela sera un moment de prise de conscience.

Partagez-vous le constat de l’avocat Richard Malka, qui estime, dans Le Point, qu’en matière de liberté d’expression et de laïcité la situation a empiré depuis 2015?

Je partage complètement cette opinion. Aujourd’hui, où que le regard se pose dans l’espace public, on voit des manifestations de l’islamisation de la société. Pourtant, le déni est encore très répandu. Même si le discours de l’État a évolué, les actes demeurent néanmoins encore timorés ou insuffisants face à l’ampleur de cette lame de fond de l’islamisme qui monte, au point de devenir visible partout, dans toutes les strates de la société. Dans la rue, dans les endroits chics, populaires, dans les transports, les musées, à la plage, dans les administrations, l’école, la police, l’armée, l’hôpital, l’université. Partout. Les gens commencent à en prendre conscience et ils sont tétanisés. Ils ont vu que quelque chose a changé en très peu de temps. Désormais, il y aura toujours une très grande minorité musulmane en France, cela fait partie de l’anthropologie. Et le fait que cette minorité soit en plus en butte à des problèmes identitaires la rend très vulnérable et poreuse aux pires idéologies de l’islamisme. Pendant des années, on a tout fait pour battre en brèche le concept de l’assimilation, qui est quand même à la base de la République. On a remplacé l’assimilation par l’intégration, qui a laissé logiquement la place au multiculturalisme. On a tout fait aussi pour aller au bout de l’antiracisme, on a même interdit les statistiques ethniques. On se rend compte aujourd’hui que cet antiracisme est en train d’être dévoyé, de prendre des couleurs racialistes, devenant une espèce d’étendard derrière lequel se cachent des courants de pensée profondément racistes comme l’islamisme, l’indigénisme, etc. Plus nous attendrons pour agir, moins il sera facile de vaincre le problème.À LIRE AUSSI : Richard Malka, le champion de la liberté d’expression

À vous entendre, il y a eu en fait depuis des années une espèce de «trahison des clercs»?

Il y a eu une trahison de la République par ceux qui en étaient dépositaires et garants. Il y a des élus aujourd’hui qui sont des complices, j’ai envie de dire des «collabos», comme toute personne qui trahit les valeurs de son pays pour s’allier à des idéologies sanguinaires. Certains députés ont fait la courte échelle aux pires formes du sectarisme islamiste, tout cela pour avoir quelques votes supplémentaires. Certains partis politiques aussi. On ne peut que constater la dérive d’une partie de la gauche qui n’est laïque que lorsque l’on parle du vieux christianisme. Cette gauche s’est fourvoyée, la droite est moins attaquable dans le discours mais les compromissions électorales locales n’y manquent pas non plus. Donc, oui, il y a eu trahison et on assiste à une fuite en avant des représentants de l’État. On nous parle désormais d’une loi contre le séparatisme ; l’intention est vertueuse mais il faudrait peut-être commencer par appliquer les lois existantes avant d’en faire d’autres.

N’êtes-vous pas tentée par un engagement politique?

Je suis militante depuis de nombreuses années. Et qu’est-ce que je fais sinon de la politique en défendant les valeurs auxquelles je crois? Cela dit, peut-être un jour, si le contexte est plus favorable, faudra-t-il que je franchisse le cap du militantisme, de l’indignation et de la dénonciation pour faire avancer les causes que je défends.


À voir aussi – Blasphème: la laïcité est-elle menacée?Blasphème: la laïcité est-elle menacée?Débat sur le plateau de Points de vue autour des résultats du sondage commandé par Charlie Hebdo autour de l’affaire Mila et du «droit au blasphème», refusé par 50% des Français. PartagerPauseUnmuteCurrent Time 0:13/Duration 23:10Loaded: 2.57% Picture-in-PictureFullscreenSujets

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