MEMORABILIA

« Le programme national-islamiste d’Erdogan »

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Le dictateur turc a la folie des grandeurs et le verbe haut, mais il faut le prendre au sérieux : il tient en général ses promesses. Sans le moindre scrupule.

par Étienne Gernelle

Publié le 17/09/2020 Le Point 

Roosevelt recommandait de « ne jamais sous-estimer un homme qui se surestime ». Une sagesse qui s’applique particulièrement bien à Recep Tayyip Erdogan… Confronté à la fermeté d’Emmanuel Macronface à ses visées sur des hydrocarbures dans les eaux grecques, le dictateur turc a lancé à l’adresse du président français : « Vous n’avez pas fini d’avoir des ennuis avec moi » et l’a averti de « ne pas chercher querelle à la Turquie ». On peut rire de ces rodomontades de cour d’école. Ou pas. Car Erdogan, c’est sa caractéristique, tient ses promesses.

Le maître d’Ankara ne plaisantait pas en 2016 lorsqu’il a annoncé qu’il fallait « éradiquer rapidement tous les éléments de l’organisation terroriste impliquée dans la tentative de coup d’État ». Il a même ratissé large, purgeant profondément la justice et l’armée, emprisonnant opposants, avocats, journalistes et écrivains.

Nettoyage. Il ne blaguait pas non plus lorsqu’il a déclaré en 2019 que la région du nord de la Syrie envahie par ses troupes « ne convient pas au mode de vie des Kurdes ». L’année précédente, l’opération de nettoyage ethnique à l’encontre de ceux-ci à la suite de son attaque sur Afrine avait chassé 200 000 d’entre eux à coups de persécutions, de meurtres et de viols perpétrés par ses alliés, souvent issus d’Al-Qaïdaou de Daech.

Il fallait croire Erdogan lorsqu’il disait, en 2018, à propos de la crise de la livre turque : « S’ils ont des dollars, nous, nous avons notre peuple, nous avons le droit et nous avons Allah ! » La fibre islamique, savamment combinée avec le nationalisme, s’est encore manifestée lors de la transformation de l’église Sainte-Sophie d’Istanbul en mosquée, alors qu’elle était un musée depuis 1934. « Nous avons pris cette décision non pas par rapport à ce que les autres disent mais par rapport à nos droits, comme nous l’avons fait en Syrie, en Libye et ailleurs », a commenté le président turc. Voilà qui est clair.

Mégalomane. Le national-islamisme d’Erdogan est à usage interne et externe. C’est-à-dire démagogue et conquérant. Il faut donc le prendre au sérieux lorsque sa propagande revendique que Mossoul, en Irak, fasse partie de sa zone d’influence, ou lorsqu’il s’implique militairement en Libye, et politiquement sur presque toute la rive sud de la Méditerranée. Avec l’aide, notamment, des Frères musulmans, dont il est une sorte de parrain. Ces derniers jours, son gouvernement a aussi « vivement » condamné la republication par Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet, accusant le journal d’« encourager la haine contre l’islam ». S’il veut aussi museler la liberté d’expression en France… Au Point, nous en avons d’ailleurs eu un petit avant-goût puisque deux d’entre nous (dont votre serviteur) sont menacés de plusieurs années de prison en Turquie à la suite d’une plainte déposée à Ankara par l’avocat d’Erdogan pour « outrage au président ».

Jusqu’où ira le mégalomane d’Ankara ? Sa revendication de l’héritage ottoman – et son obsession revancharde à propos du traité de Sèvres, qui avait démembré l’empire – ainsi que son activisme hors de ses frontières instruisent sur ses ambitions. Sa négation du génocide arménien et le nettoyage ethnique avéré contre les Kurdes informent sur son absence de scrupules.

Bagarre. Voilà pourquoi il serait imprudent de prendre à la légère l’intervention d’un navire de guerre turc pour escorter des bateaux de forage dans les eaux grecques. Nous sommes au-delà de la simple querelle de frontières maritimes. Erdogan a piétiné le droit international, mais ce sont les motivations affichées qui sont les plus inquiétantes : « La Turquie mène une lutte sur différents fronts, de la Méditerranée orientale à la Libye, pour ses droits, mais aussi pour son avenir », a-t-il proclamé. Autrement dit, outre la défense des règles (enfin de son interprétation de celles-ci), la convoitise est aussi, pour lui, un motif légitime de bagarre.

Face aux coups de force d’Erdogan, l’Occident semble bien désemparé. Emmanuel Macron – c’est son mérite – a haussé le ton ces derniers temps, envoyant même des avions et des navires dans la région. Mais l’Europe, en dehors des riverains de la Méditerranée, est plutôt molle. En particulier l’Allemagne. Quant aux États-Unis, empêtrés dans d’autres problèmes, embarrassés par ce drôle d’allié chez lequel ils entretiennent une base militaire, ils sont aux abonnés absents. En attendant, le programme Erdogan avance. En toute transparence. Et il ne s’arrêtera pas tout seul.

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