MEMORABILIA

Rémi Brague: «En parlant de séparatismes on refuse de nommer l’ennemi: l’islamisme»

GRAND ENTRETIEN – Membre de l’Institut, le philosophe et théologien*, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, analyse ce que peut signifier la notion de «séparatismes» utilisée par le président de la République pour désigner un phénomène à combattre.

Le Figaro, 17 septembre 2020.
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LE FIGARO. – «La République, parce qu’elle est indivisible, n’admet aucune aventure séparatiste», a déclaré Emmanuel Macron dans son discours du 4 septembre consacré au 150e anniversaire de la proclamation de la IIIe République. Que signifie exactement le terme «séparatisme»?

Rémi BRAGUE. – À vrai dire, pas grand-chose de précis. On a commencé à employer ce mot à propos de mouvements autonomistes, voire indépendantistes, en Bretagne, en Corse, etc. Il désignait alors le désir de quitter la communauté nationale pour constituer une entité politique se gouvernant soi-même. Employer le mot, c’est ramener l’inconnu au connu, le nouveau à l’ancien. Procédé très légitime, mais aussi tactique commode de simplification.

Lors de son discours de février 2020 à Mulhouse, le président avait évoqué «le séparatisme islamiste», désormais nous en sommes en lutte contre «les» séparatismes? Que signifie ce pluriel?

Je crains qu’on ne veuille une fois de plus noyer le poisson en refusant d’appeler un chat un chat et de nommer l’ennemi. Soyons un peu sérieux. Les provinces périphériques se sont calmées. Les «gilets jaunes» ne réclament pas une séparation, mais au contraire d’être mieux reliés au reste du pays. Souvenez-vous de ce qui a mis le feu aux poudres: des restrictions aux possibilités de circuler dans sa vieille voiture, et d’aller faire ses courses — à 6 kilomètres -, comme dans mon patelin nivernais.

La République a créé des «territoires perdus», par négligence, mépris, cynisme, etc. Ce sont aujourd’hui des gens qui se réclament de l’islam qui veulent se les approprier pour y vivre selon des règles à eux. Ils recyclent à une minuscule échelle la vieille distinction entre «maison de l’islam» et «maison de la guerre», le monde païen, appelé à se soumettre.

De nombreux politiques se sont agacés de ne pas entendre le président nommer l’islamisme radical. Considérez-vous qu’une loi particulière concernant l’islamisme radical est nécessaire?

Cela ne me semble pas nécessaire. Il se trouve que le problème en ce moment est l’islam radical, dit «islamisme». Mais d’autres séparatismes pourraient surgir. Pour l’instant, je ne vois pas trop lesquels. Mais il ne peut y avoir de lois particulières.

Ce qui serait souhaitable, c’est que l’on fasse respecter les lois existantes. Nous avons l’habitude d’ajouter loi sur loi, et de nous bercer de la gentillette illusion que les gens vont plus respecter la dernière mouture que celle d’avant. Le «rappel à la loi» fait bien rire les délinquants. On a là d’ailleurs un paradoxe intéressant: d’une part, les récentes lois, dites «sociétales», transgressent carrément la morale traditionnelle, celle de Jules Ferry dans son «Discours aux instituteurs» (1881); d’autre part, on s’imagine que les lois ont une fonction éducative, qu’elles fonctionnent comme des recommandations morales pour lesquelles la seule sanction sera qu’on vous fera les gros yeux… Dans la législation actuelle, le contenu immoral et la forme morale entrent en contradiction.

On peut mesurer la “grandeur” d’une religion de différentes façons. Compter les adeptes ou dater l’ancienneté fournissent des données incontestables, mais sans intérêt

Rémi Brague

Un conseiller de l’Élysée cite aussi les dérives de ces «établissements scolaires catholiques qui nient le pacte républicain», un autre évoque le «suprémacisme blanc», quand d’autres élus veulent souligner le séparatisme des gens très fortunés… Ne risque-t-on pas d’englober des choses qui n’ont rien à voir?

Je ne sais ni si ces formules ont été effectivement prononcées ni, si oui, par qui, ni ce qu’elles visent précisément. Elles montrent une certaine confusion mentale. Il est de fait que certains très riches s’isolent dans des résidences fermées, presque fortifiées et bien gardées. Le phénomène est répandu aux États-Unis. Il existe aussi en France, à une moindre échelle. Une des causes du phénomène est le sentiment d’insécurité, dont il faudrait se demander s’il n’est pas dû à une défaillance de l’État. En tout cas, ces gens respectent les mêmes lois que leurs compatriotes.

La chose ne devient grave que lorsque certains prétendent obéir à des lois autres que celles du pays où ils vivent. C’est là que se trouve le point nodal. Ainsi, la pègre, qui a son code d’honneur, de la mafia par exemple. Dans ce qu’on appelle pudiquement «les quartiers», certains «jeunes» disent haut et fort qu’ils ne veulent pas se soumettre aux lois de la République, mais mettent au-dessus d’elles ce qu’ils considèrent comme étant la charia islamique.

Les écoles catholiques? Une école est un endroit où l’on enseigne, non? Qu’enseigne-t-on dans les écoles catholiques, même hors contrat? Y apprend-on que la bataille de Marignan a été livrée en 1516? Le suprémacisme blanc est une stupidité criminelle qui n’a rien à voir avec tout cela. Il ne rêve pas de se séparer du reste, mais de l’éliminer.

Les grandes religions monothéistes ont-elles le même rapport au pouvoir temporel?

Je suppose que vous voulez parler du judaïsme, du christianisme et de l’islam, non du monothéisme d’Akhenaton, des philosophes grecs ou des déistes du XVIIIe siècle. On peut mesurer la «grandeur» d’une religion de différentes façons. Compter les adeptes ou dater l’ancienneté fournissent des données incontestables, mais sans intérêt. Quant à la dignité du message, on ne peut l’évaluer que si l’on possède un critère du bien et du mal indépendant de notre sensibilité ou de nos opinions, donc si une religion se soumet elle-même à la morale commune et ne prétend pas disposer d’autres normes.

C’est l’existence même d’un pouvoir temporel qui fait problème. Tout le monde n’en reconnaît pas la légitimité

Rémi Brague

C’est l’existence même d’un pouvoir temporel qui fait problème. Tout le monde n’en reconnaît pas la légitimité. Les sociétés musulmanes n’ont cessé, au cours d’une histoire millénaire, de louvoyer entre les exigences d’une loi divine, seule légitime dans ces sociétés, et les nécessités d’un pouvoir de fait, souvent militaire. Les gouvernants appliquaient des maximes de prudence cyniques tirées des «Miroirs des princes» (traités de préceptes destinés aux chefs d’État, NDLR) persans, mais couvraient d’honneur les hommes de religion (en fait des juristes) qu’ils faisaient mine de consulter. De leur côté, lesdits spécialistes de la Loi divine prêchaient au bon peuple l’obéissance et fermaient les yeux sur les embardées morales et législatives des chefs. Libérés du contrôle de la réalité, les juristes élaboraient une Loi raffinée qui prévoyait tous les cas, même impossibles dans la vie concrète.

Certains promoteurs de ce projet de loi semblent considérer qu’aucune loi morale ne doit primer sur la loi civile. Comment faire la part entre les droits de la conscience qui sont inaliénables et le devoir d’application de la loi commune?

Il y a en effet des gens qui pensent que la loi civile prime sur la loi morale. Le sénateur Jean-Pierre Michel a dit le jeudi 14 février 2013, je cite: «Ce qui est juste, c’est ce que dit la loi. Et celle-ci ne se réfère pas à un ordre naturel, mais à un rapport de force à un moment donné.» Ce serait «le point de vue marxiste».

Par ailleurs, rappelons-nous l’argument des accusés de Nuremberg: «Nous n’avons fait qu’obéir aux lois de notre pays ; si vous nous jugez, condamnez et exécutez, c’est uniquement parce que le sort des armes vous a été favorable et que vous êtes les plus forts. Si nous avions gagné, c’est vous qui seriez à notre place.» On répondait en invoquant la conscience: les accusés, dit-on à l’époque, auraient dû en suivre les injonctions.

Nous vivons dans un pays où l’on préfère, je le répète, bricoler de nouvelles lois plutôt que d’appliquer les lois existantes

Rémi Brague

La loi commune doit respecter une morale elle-même commune. Il n’y a pas de morale spécifiquement chrétienne. Les Dix commandements dont le christianisme se contente contiennent des principes universels, des grandes platitudes issues de la raison humaine et que l’on retrouve donc un peu partout, avant la Bible et ailleurs qu’au Moyen-Orient. Le christianisme apporte tout au plus une prise au sérieux plus grande qu’ailleurs de la morale universelle, et la volonté plus ferme d’en étendre l’application à la totalité de l’humain, quel qu’en soit le sexe, le niveau social, et d’un bout à l’autre de son parcours.

Historiquement parlant, par exemple, l’esclavage a été pratiqué partout et depuis un temps immémorial. Mais ce n’est qu’en terre chrétienne qu’on a eu l’idée de l’abolir. Voir de l’humain là où d’autres voient seulement, soit une force de travail à exploiter, soit une pondeuse, soit un amas de cellules, c’est ce que permet l’optique chrétienne.

Faut-il faire évoluer la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État?

Nous vivons dans un pays où l’on préfère, je le répète, bricoler de nouvelles lois plutôt que d’appliquer les lois existantes. La loi de 1905 a déjà évolué: son interprétation moins malveillante après la Grande Guerre, a permis une certaine paix. Cette paix civile était sortie de la guerre extérieure et de l’union sacrée des patriotes. Les deux moitiés de la population, laïcs et catholiques, partageaient un grand amour de leur pays, de son histoire, de sa langue, de sa culture artistique et littéraire. C’est cette communion dans la France, plus ancienne que la République, qui permettait la fusion ou au moins la coexistence pacifique de gens qui se sentaient partie prenante d’un même tout. Aujourd’hui, il semble – les sondages le disent et on entend des slogans en ce sens – qu’une partie de la population ne partage pas ces sentiments, voire haïsse le pays qui héberge leurs corps.

*Normalien, agrégé de philosophie et professeur émérite de philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne.

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