MEMORABILIA

« Désaccord Parfait » de Philippe Muray : de la jouissance d’être réac !

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Pourfendeur de la société du spectacle, de la mondialisation, des « Maastricheurs », du progressisme vulgaire, calculateur, voyeuriste, Philippe Muray déploie ce qu’il sait faire de mieux dans cet ouvrage : disséquer la société moderne pour mieux la vomir ensuite. En un fou rire.

« La perspective de pouvoir me désolidariser encore de quelques-unes des valeurs qui prétendent unir tant bien que mal cette humanité en déroute est l’un des plaisirs que me tiennent en vie. Aucun monde n’a jamais été plus détestable que le monde présent. » Si seulement il avait vécu quatorze ans de plus…
Recueil de chroniques écrites dans les années 1990, Désaccord Parfait est un concentré de ce que la société moderne fait de mieux : annihiler toute forme de pensée individuelle, toute critique de ce que l’on nous impose comme étant « le Bien ». En ligne de mire ? La télévision et ses émissions faussement culturelles, véritablement avilissantes, les intellectuels publics convertis en santons de prêche cathodiques, le « Progrès » comme horizon indépassable, la fin des valeurs.

Muray décrit le siècle à venir comme le produit d’un « nihilisme passif », gouverné par le terrorisme du Bien, « ultime valeur sur la ruine définitive des valeurs ». D’emblée, l’auteur délaisse le « je » narratif au profit du « on », du « nous » et fait basculer son récit dans une dimension orwellienne, glaçante. La mort du « je » n’est pas anodine, au contraire, elle permet de détacher l’individu de ce qui le rattache à lui-même, à son surmoi, son inconscient, à tout ce qui le rend humain, trop humain.

Les plaisirs personnels sont honnis, la liberté de parole autorisée qu’en accord avec le groupe – du moins avec ses décideurs –, le droit au blasphème, à la caricature, à l’outrance sont interdits, la fidélité à la nation conspuée, ridiculisée. Comme il le résume : « Comment, dans ces conditions, non pas faire l’éloge du Mal, mais seulement oser problématiser le Bien ? » Cette prise d’otage du Bien sur l’ensemble de la société permet de la scinder en deux : les partisans du Bien, progressistes, ouverts, aimants et les autres, rabat-joie, malades, réactionnaires (« fascistes » est aussi accepté).

Ce récit rend compte de l’Homme 2.0 comme une soustraction – ou division pour les polytechniciens – de lui-même, un souvenir vaporeux de ce qu’il ambitionnait d’être, plus jeune. Sa docilité face au monde moderne est totale, voulue, intégrée. L’Homme 2.0 n’aime pas le conflit, le débat, et se fait constituer prisonnier de lui-même, « pourvu que personne ne se mette à chercher de nouveau le moyen d’être libre ! Pourvu que tout le monde continue à demander quelque chose ! »

Hyper-médiatisation du néant

Avec la hanounanisation des débats, les plateaux télés jamais en manque d’éditorialistes éclairés – par les néons –, la société du Bien croit que parce qu’elle voit défiler des personnalités publiques, elle propose du débat, écoute et donc produit de la pensée. Cette hyper-médiatisation du néant est résumée par Muray en ces termes : « vous prenez n’importe quel “problème” de société, et hop ! en cinq minutes ou une heure de débat, vous accouchez d’un décret. » La France se meurt depuis les années 1980 de penseurs habiles. Or, en 2020, elle privilégie aujourd’hui l’habileté – morbide, tortueuse – de certains penseurs pour remplir sa fiche de suivi estampillée « démocratie moderne, progressiste. »  

La société du Bien parle ; elle parle beaucoup ! Mais sans jamais rien n’exprimer

Et les exemples sont nombreux. Une chroniqueuse de Quotidien qui condamne une fiction cinématographique en y injectant du réel, de la loi – et donc niant ce qu’est supposé être l’art –, les chauffeurs de salle, chefs d’orchestre encartés qui n’ont pour salut que les applaudissements et les rires forcés sous l’œil inquisiteur du présentateur, les producteurs de télé-réalités tellement outrés de la bêtise humaine etc. La société du Bien parle ; elle parle beaucoup ! Mais sans jamais rien n’exprimer.

Polémiques stériles, débats expéditifs, manichéens (« Charlie, pour ou contre ? », « immigration, pour ou contre ? »), invités creux, dépassés, de plus en plus d’émissions se laissent aller à cette course effrénée du « débat démocratique », bienveillant. Comprenez, il faut que les chroniqueurs s’expriment, qu’ils crient au monde ce qu’ils ont sur le cœur et dans la tête, qu’ils se sentent aimés, désirés, admirés.

Horizontalité dans l’importance de la parole donnée

Il est aisé de voir que de plus en plus d’hommes et femmes politiques ont cédé aux sirènes de la gloire, qu’ils se sont transformés en Claudettes de la Bienveillance, en bêtes de foire médiatiques (Laurence Saillet, Karim Zeribi et consorts), que des journalistes (Laurent Joffrin, Isabelle Saporta) assument enfin de faire de la politique, écumant les plateaux à la recherche de nouvelles proies à séduire, les anciennes ayant éteint leur télévision, refermé Libé.

Pensez ce que vous voulez, mais faites attention de bien penser dans les limites de la pensée

Les animateurs invitent inlassablement les mêmes personnes et créent, de fait, une horizontalité dans l’importance de la parole donnée : l’avis d’un jeune entrepreneur sur la peine de mort ? On prend ! Celui d’un antispéciste sur le rap ? Pareil ! La télévision moderne – poussée par la société –, a tué toute notion de hiérarchie du discours, elle a assassiné ce que l’on nommait auparavant « spécialité », « spécialiste », « experts ». Elle a effacé les nuances, les détails, bref, tout ce qui faisait que des personnes étaient légitimes à débattre sur certains sujets et d’autres… moins…

Pour Muray, cette représentation pseudo-intellectuelle, pseudo-démocratique, pseudo-tout, n’est qu’une « quincaillerie clinquante de l’égalité par la joie, de la fraternité par l’extase niaise, de l’apothéose du Rien tonitruant qu’on étend par couches de plus en plus épaisses sur la violence toujours recommencée, mais de plus en plus niée, du genre humain. » Pensez ce que vous voulez, mais faites attention de bien penser dans les limites de la pensée que nous avons mises en place afin que vous puissiez vous exprimer librement.

Dans une époque sclérosée, indécrottablement médiocre, l’auteur se montre rassurant, voire optimiste – tout est relatif – : « beaucoup trop définitivement ensucré, gnangnantifié sans retour, colonisé par les bonnes intentions, la prudence et les mièvreries, pour que je me sente en péril. » Loin des clichés du misanthrope aigri à la Julien Benda, Muray lance un cri du cœur à ceux qui refusent l’infantilisation, d’être guidés par des matamores en manque d’idées.
Philippe Muray n’est pas mort, il est lu ; c’est ce qu’il y a de plus beau. Inscrit dans l’encre pour l’éternité, ses mots déguisés en bras d’honneur à la société moderne, servile, terriblement complice.

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