MEMORABILIA

« L’inquiétante campagne de racialisation de la science »

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Il est vital, écrivent deux chercheurs français, de garder les sciences dures à l’écart d’un projet politique : les deux ne font jamais bon ménage.

Par Andreas Bikfalvi et Marcel Kuntz* pour Quillette** (traduction par Peggy Sastre)

Publié le 19/09/2020 Le Point.fr 

Statue de Victor Schoelcher a Fort-de-France.
Statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France.   © Dominique Lerault / Photononstop via AFP

« Schœlcher n’est pas notre sauveur. » C’est en ces termes que des militants avaient justifié en mai dernier leur destruction de statues en Martinique. La référence ciblait Victor Schœlcher, homme politique du XIXe siècle depuis longtemps célébré pour son rôle dans l’abolition de l’esclavage en France et sur ses territoires coloniaux. À juste titre, Emmanuel Macron condamnera l’acte de vandalisme, à l’instar d’Annick Girardin, à l’époque ministre des Outre-mer, qui dénoncera le saccage de monuments incarnant la « mémoire collective » de la nation. Ou du maire de Fort-de-France, Didier Laguerre, qui, dans un communiqué, en appellera à résister à « la tentation de réécrire l’histoire ».

Malheureusement, l’envie d’y céder se fait de plus en plus forte ces derniers temps, et pas uniquement au sein de quelques subcultures gauchisantes chez les Anglo-Saxons. Le 22 juin à Paris, des vandales peinturluraient de rouge une statue de Voltaire, icône intellectuelle française s’il en est et auteur, en 1763, du Traité sur la tolérance, plaidoyer pour le pluralisme idéologique et religieux. On ne pourrait faire ironie plus mordante.

De la défense de la méthode scientifique

Depuis l’assassinat de George Floyd à Minneapolis le 25 mai, nous avons assisté à de nombreux gestes symboliques pour lutter contre l’héritage du racisme. Mais les effets de ces campagnes ont eu d’inquiétantes conséquences. Nous sommes deux enseignants-chercheurs français préoccupés par l’infiltration de thèses raciales dans tous les domaines de la vie publique, de la politique et même de la science. L’un d’entre nous (Bikfalvi) dirige une unité de recherche sur la biologie du cancer à l’Inserm et à l’université de Bordeaux. L’autre (Kuntz) est directeur de recherche au CNRS et se consacre à la biologie végétale. Nous avons tous les deux passé une grande partie de notre carrière à défendre la science et, plus généralement, la méthode scientifique contre des militants entendant faire prévaloir des dogmes sur des méthodologies établies. Aujourd’hui comme hier, nous sommes convaincus du caractère impérieux de la séparation de la science et de la politique.

Cette mise en garde, nous sommes évidemment loin d’être les premiers scientifiques à l’énoncer. En 1987, deux physiciens de l’Imperial College publiaient dans Nature un article intitulé « Comment la science a mal tourné » avertissant des menaces croissantes que faisaient porter la culture populaire, des universitaires et des décideurs politiques sur « l’objectivité, la vérité et la science ». Les auteurs dénonçaient des idées « erronées et nuisibles » incarnant des antithèses épistémologiques relativistes aux « thèses traditionnelles et éprouvées de la philosophie naturelle ». Trente-trois ans plus tard, le problème n’a fait qu’empirer.

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Un discours qui se racialise

Dans son Traité sur la tolérance, Voltaire espère qu’un « tableau raccourci et fidèle de tant de calamités ouvrira les yeux de quelques personnes peu instruites et touchera des cœurs bien faits ». Nous faisons nôtres les idéaux universalistes des Lumières englobant toutes les identités (et qui furent au cœur du mouvement abolitionniste défendu par Schœlcher). Comme des millions de gens dans le monde, le meurtre de Floyd et la réalité raciste révélée par cette « calamité » nous a choqués. Mais l’indignation ne doit pas nous faire perdre la capacité de raison. La division de l’humanité en races est par nature un projet politique, qu’il soit mis au service d’un fanatisme abject ou de l’antiracisme.

La racialisation du discours, phénomène parti des États-Unis et qui s’est rapidement étendu à d’autres pays occidentaux, se propage de plus en plus dans les sciences, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques (STEM). Le processus est manifeste dans de nombreuses institutions et revues scientifiques, comme au sein des académies américaines des sciencesd’ingénierie et de médecine. Dans la revue Science, on a pu lire sous la plume du chimiste Holden Thorp que « les preuves du racisme systémique dans les sciences imprègnent cette nation [les États-Unis] ». Dans un éditorial non signé, la rédaction de Nature s’est engagée à mettre fin aux « pratiques anti-Noirs dans la recherche » (sans préciser lesquelles). Le texte faisait aussi de la revue scientifique « l’une des institutions blanches responsables des préjugés instillant la recherche et le savoir » et estimait que « l’entreprise scientifique a été – et demeure – complice du racisme systémique », avant de l’exhorter à « s’efforcer de corriger ces injustices et d’amplifier les voix marginalisées ».

Cette rhétorique est celle de la confession religieuse, pas de l’analyse scientifique. En tant que scientifiques, nous nous sentons insultés par de telles déclarations génériques – vu que nous ne sommes pas racistes, que nous ne l’avons jamais été et que nous n’avons jamais croisé de collègues qui, à notre connaissance, se seraient comportés de manière raciste.

La science comme outil

Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y aurait pas de racistes dans les domaines scientifiques. Mais si notre expérience est d’une quelconque indication, alors ils ne sont pas nombreux ni influents dans nos communautés professionnelles actuelles. Nous rejetons en outre l’utilisation du terme « racisme systémique », formule injectée dans le discours par les partisans de la théorie critique de la race et partant du principe que le racisme serait structurellement intégré dans nos environnements de travail.

De par son objectivité et sa vérifiabilité, la science est l’un des meilleurs outils dont nous disposons pour faire la lumière sur les défaillances de notre société. Il est donc non seulement faux, mais aussi contre-productif de caractériser l’ensemble de l’édifice scientifique comme vicié par les préjugés. Si la situation est différente aux États-Unis, et s’il existe réellement des secteurs scientifiques dans lesquels des racistes sont ouvertement aux manettes (bien qu’aucune preuve allant dans ce sens n’ait encore été présentée), alors les scientifiques américains doivent corriger ce problème. Mais de grâce, n’incluez pas le reste de la communauté scientifique dans des accusations génériques, non attestées et idéologiquement motivées.

Les leçons de l’histoire

La mission scientifique consiste à décrire le monde aussi précisément que possible, y compris en matière de discriminations raciales et en ce qui concerne, plus généralement, les questions sociales. Mais la racialisation du discours nous empêche de mener des investigations précises tant elle menace de transformer la science en une sous-branche du militantisme. Les actes de l’Académie américaine des sciences (PNAS) possèdent une collection spécialisée dans les recherches sur la justice raciale et sociale. Rares sont ceux qui s’opposent à la « justice » sous toutes ses formes, et notamment la justice sociale. Mais définir ce qui est et n’est pas « juste » sur un plan social est un projet intrinsèquement politique. Comment peut-il s’accorder avec la mission officielle de l’Académie américaine des sciences, à savoir fournir des informations « indépendantes et objectives » sur toutes « les questions liées à la science et à la technologie » ?

Quand des objectifs politiques et des principes idéologiques se voient injectés dans la science, il est bon de garder à l’esprit quelques leçons de l’histoire. Il y a un siècle, les eugénistes et les adeptes du darwinisme social imaginaient à tort que leurs doctrines pouvaient contribuer à améliorer la société. Le généticien Hermann Müller (1890-1967) allait même mélanger ses croyances eugénistes avec une lourde inclination socialiste. Heureusement, des généticiens tels que Thomas Hunt Morgan (1866-1945), Raymond Pearl (1879-1940) ou Herbert Spencer Jennings (1868-1947) ont méticuleusement passé leurs théories au crible. Il y a dans la science un mécanisme d’autocorrection grâce auquel le darwinisme social a fini par être invalidé et rejeté.

Il y a aussi le cas de Trofim Lyssenko (1898-1976), l’agronome et biologiste soviétique qui avait rejeté la génétique mendélienne en raison de sa prétendue incompatibilité avec le communisme. Du fait de cette pseudoscience idéologiquement motivée, de nombreux généticiens soviétiques furent arrêtés et exécutés ou jetés en prison pour y mourir, à l’instar du généticien de renommée internationale Nikolaï Vavilov. Comme l’écrivait en 2008 Jan Witkowski dans une recension du livre de Peter Pringle sur Vavilov :

« Lyssenko l’avait promis à Staline : de nouvelles variétés de blé et d’autres plantes aux caractéristiques désirables seraient produites dans les trois ans. Soit bien plus vite que les douze ans requis par Vavilov. En outre, et cela fut sans doute tout aussi important, les vues de Lyssenko sur la génétique concordaient avec le dogme marxiste dominant. Les experts, par leur éducation et leur statut, étaient des membres de la bourgeoisie, regardée d’un sale œil en Russie. Un puissant mouvement politique cherchait à remplacer l’intelligentsia par des paysans et d’autres membres du prolétariat, qu’importe qu’ils ne soient pas formés et adaptés à leurs nouvelles fonctions. Lyssenko était de ceux-là. Vavilov, en revanche, était le fils d’un homme d’affaires lettré et globe-trotter. On le pensait donc sensible aux influences étrangères. »

Il s’agit bien sûr d’exemples extrêmes. Mais ils sont utiles pour démontrer ce qui peut advenir lorsque la science est guidée par la politique ou l’idéologie.

Les universités françaises n’y échappent pas

Pour finir, nous souhaitons revenir sur la situation dans notre propre pays. La République française, en principe « une et indivisible », est guidée par une philosophie universaliste incompatible avec l’identitarisme. Malheureusement, les départements de sciences humaines de certaines universités et des organismes de recherche publics ont subi les récentes influences idéologiques des pays anglo-saxons, notamment lorsqu’il s’agit de race, de genre et d’anticolonialisme. En 2019, l’une des fondatrices de la théorie critique de la race, Kimberlé Williams Crenshaw, était invitée à la Sorbonne, en compagnie d’autres chercheuses comme Nira Yuval-Davis de l’université de Londres-Est et Kalpana Wilson, professeure de géographie au Birkbeck College de l’université de Londres (qui se définit elle-même comme marxiste). Le but était de promouvoir le concept « intersectionnel » selon lequel la société dominante mènerait une guerre permanente contre toute personne qui ne soit ni homme ni Blanc (une interprétation que Crenshaw conteste néanmoins depuis peu). En réalité, cela fait des années que des universitaires veulent importer la théorie critique de la race dans le monde académique français.

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Dans la droite ligne de cette nouvelle focalisation sur l’orthodoxie idéologique, des groupes militants ont récemment réussi à réduire au silence certains intellectuels, comme la philosophe Sylviane Agacinski, qui devait en 2019 s’exprimer sur les risques des techniques de reproduction médicalement assistée lors d’une conférence. Ici, heureusement, l’université et ses enseignants ont condamné l’annulation, et ont ainsi réaffirmé leur adhésion aux valeurs des Lumières et leur défense de la liberté d’expression. Il reste encore en France quelques voix influentes pour s’opposer aux visées hégémoniques de l’identitarisme, à l’instar de la philosophe Élisabeth Badinter, de l’essayiste Caroline Fourest, de l’ancien Premier ministre socialiste Manuel Valls ou du philosophe Régis Debray. Mais on peut se demander combien de temps ces voix réussiront-elles encore à se faire entendre vu que, structurellement, l’identitarisme statue qu’il n’y aurait qu’une seule façon « correcte » de penser et de parler.

Nous rejetons son impérialisme culturel américain

Nous sommes désolés si nos opinions hétérodoxes en viennent à décevoir nos amis et collègues aux États-Unis et ailleurs. Mais nous restons convaincus que, dans les sociétés prétendument pluralistes, chacun a le droit d’avoir sa propre opinion. Nous demandons instamment aux autres scientifiques de ne pas suivre l’exemple américain et de résister à la campagne de racialisation de la science. Bien que nous admirions de nombreux aspects de la culture américaine, nous rejetons son impérialisme culturel – y compris cette nouvelle forme soi-disant progressiste par laquelle les États-Unis visent à imposer leur propre tribalisme racial obsessionnel au reste du monde.

L’histoire de l’Europe ne manque pas de précédents fâcheux. Il y eut ainsi la Florence de la Renaissance qui, sous la coupe du frère dominicain Jérôme Savonarole, imposa un régime théocratique obnubilé par la pureté religieuse dans les années 1490. Son influence fut telle qu’un artiste comme Sandro Botticelli en vint à brûler ses créations et à abandonner la peinture. À toutes les époques, la pureté idéologique et ses diktats font obstacle au cheminement de l’art et de la raison. Si nous voulons protéger le telos et l’âme de la science, nous devons tenir tête aux puritains.

*****************

*Andreas Bikfalvi mène des recherches biomédicales sur le cancer et la biologie vasculaire. Il dirige une unité de recherche à l’Université de Bordeaux et à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM).

Marcel Kuntz est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Grenoble.

Les opinions exprimées dans cet article représentent les opinions personnelles des auteurs, et non celles d’une quelconque institution à laquelle ils sont affiliés. Cet article est adapté d’un éditorial proposé sans succès à Science et Nature.

**Cet article est paru dans « Quillette ». « Quillette » est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et des penseurs qui peinent à se faire entendre. « Quillette » aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. « Le Point » publiera chaque semaine une traduction d’un article paru dans « Quillette ».

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