MEMORABILIA

« Les Milices islamistes internationales de la Turquie d’Erdogan »Alexandre del Valle.

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September 18, 2020
https://www.alexandredelvalle.com/single-post/milicerdogan

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Les Sociétés militaires privées (SMP) sont très actives au coeur des conflits et des tensions au Moyen-Orient. La SMP SADAT AS International Defense Consulting agit comme une milice présidentielle au service du régime de Recep Tayyip Erdogan. 

Les Sociétés militaires privées (SMP) agissant au Moyen-Orient ou ailleurs ont fait beaucoup fait couler d’encre. Les médias ont même rendu célèbres la fameuse Blackwater américaine, très active au Moyen-Orient et durant les guerres en Irak, ainsi que, plus récemment, la compagnie russe Wagner, déployée en Syrie pour appuyer le régime de Bachar El-Assad puis en Libye aux côtés des forces du maréchal Khalifa Haftar. La presse occidentale a étonnamment très peu parlé des équivalents turcs de Wagner ou Blackwater, notamment la SMP SADAT AS International Defense Consulting, qui, depuis 2012, agit à l’intérieur comme une milice présidentielle au service du régime d’Erdogan face aux forces laïques et à l’extérieur comme une armée néo-ottomane islamiste qui, en Syrie comme en Libye, recrute, entraîne et équipe, avec l’argent du Qatar, des milliers de mercenaires islamistes coupables de violations des droits de l’homme et crimes de guerre et liés au terrorisme jihadiste international…

La « garde prétorienne » d’Erdogan

Véritable « garde prétorienne » d’Erdogan, le groupe SADAT, créée par le général turc Adnan Tanriverdi sur demande du président turc et dans le but de former des « armées de la nation musulmane qui ne dépendraient pas de l’Occident/OTAN », a été enregistrée officiellement le 28 février 2012. Elle comprenait à l’origine 23 officiers et sous-officiers à la retraite. Aujourd’hui, elle est détenue par 22 actionnaires, épaulée par 64 officiers et compterait 150 000 membres au total. Tanriverdi n’est pas n’importe quel général: il s’est vu accorder par le président turc des privilèges supérieurs à ceux de l’armée turque elle-même avec en prime une totale immunité pour les actions de ses mercenaires islamistes internationaux. 

Sur le site web officiel et les plaquettes de présentation du groupe SADAT, la couleur est clairement annoncée: «le but est d’aider le monde islamique à prendre la place où il le mérite parmi les super puissances», puis d’« établir une collaboration dans les domaines de la défense et des industries de défense avec les pays islamiques afin de permettre à ces derniers de prendre la place qu’ils méritent au milieu des superpuissances en leur apportant ses services de conseil et d’entraînement ». 

Les pays occidentaux y sont opportunément qualifiés d’« impérialistes » ou de « croisés », ceci en vertu d’une rhétorique anti-occidentale anticolonialiste qui a séduit maints pays africains et balkaniques musulmans mais qui fait sourire (et qui a tout d’une accusation-miroir) quand on sait que le programme officiel de la Turquie d’Erdogan et de ses milices islamistes est justement de reconstituer l’empire colonial turco-ottoman, un empire bien plus dominateur que celui des Européens qui terrifia la Méditerranée et l’Europe durant cinq siècles (pirateries barbaresques, sièges de Vienne, etc) et occupa les Balkans, la Grèce et les pays du Proche-Orient et du Maghreb durant presque autant de temps. Adnan Tanriverdi, mérite d’ailleurs qu’on se penche sur son parcours. Ce général de brigade en retraite issu de l’artillerie est en réalité un élément essentiel de l’agenda « national-islamiste » d’Erdogan et de son parti l’AKP. Spécialisé dans les « conflits asymétriques », personnellement lié à Erdoğan depuis 1994, lorsque l’actuel président-néo-sultan turc avait été élu maire d’Istanbul, Adnan Tanriverdi est depuis des décennies le plus islamiste des généraux turcs.

Ceci lui valut d’ailleurs d’être sanctionné et mis à la retraite anticipé par les Kémalistes anti-islamistes lorsque ceux-ci renversèrent, en 1997, le premier gouvernement islamiste de la Turquie moderne conduit par l’ex-mentor d’Erdogan, Necmettin Erbakan. Le général vert fut d’ailleurs officiellement démis à cause d’un discours controversé dans lequel il déclara que SADAT ouvrirait la voie au « retour du Mahdi », figure messianique de l’islamisme et des adeptes du rétablissement d’un Califat destiné à dominer l’Humanité. Un programme qui explique la collaboration étroite entre Frères musulmans et islamisme turc néo-ottoman. 

A peine Recep Taiyyp Erdogan et l’AKP arrivés au pouvoir en 2002, Tanriverdi fut réhabilité par le nouvel homme fort de la Turquie post-kémaliste qui le désigna, en août 2016, conseiller militaire particulier », puis le chef de sa « garde présidentielle » officieuse en voie de constitution. Siégeant parfois lors de réunions de sécurité au plus haut niveau aux côtés d’Hakan Fidan, le directeur des services spéciaux turcs, le MIT (Millî İstihbarat Teşkilatı), Tanriverdi est craint de tous. Il fait à lui seul le lien entre les différents dossiers stratégiques turcs, réconciliant même, comme Erdogan, le nationalisme panturc le plus ultra et l’islamisme politique néo-califal des Frères-musulmans. SADAT a souvent soutenu à cet effet, en Irak ou en Syrie, des groupes jihadistes internationaux utilisés pour combattre l’ennemi interne et externe héréditaire kurde. 

La société de mercenaires de Tanriverdi agit également à l’intérieur, comme une milice privée ou une garde présidentielle secrète au service d’Erdogan. La chose a éclaté au grand jour  lorsque, le 15 juillet 2015, ses mercenaires islamistes participèrent à la répression du putsch militaire raté contre Erdogan en commettant des massacres typiquement islamistes comme des mises à mort par égorgement dans les rues d’Istanbul. Selon l’opposition turque, extrêmement inquiète de la dérive national-islamiste de la Turquie dékémalisée par Erdogan, SADAT serait de plus en plus utilisée par le président turc comme une milice politique armée, entraînée notamment dans des camps situés à Tokat et Konya et dont la mission « interne » est de faire barrage à toute résistance au président et à son projet islamiste radical. 

Mais l’armée ayant longtemps été le bastion des Kémalistes anti-islamistes les plus laïques, cette garde présidentielle privée obéissant au seul président Erdogan semble la seule capable de protéger les « acquis » de l’erdoganisme contre toute résurgence néo-kémaliste. Meral Akşener, ancien ministre turc de l’Intérieur, connu pour ses idées laïques, donc hostile à Erdogan, a notamment affirmé que Sadate a dirigé des camps d’entraînement pour des milices pro-gouvernementales près de la côte turque de la mer Noire. Leur travail aurait été de semer le trouble si les dernières élections législatives ne favorisaient pas le parti AKP au pouvoir de Recep Taiyyp Erdogan.

National-islamisme turc et néo-ottomanisme

Adnan Tanriverdi plait aussi aux nationalistes du MHP (extrême-droite) pour son soutien aux « minorités turques » dans les Balkans, en Irak, en Syrie ou en Libye, et pour ses faits d’armes lorsqu’il commanda les forces turques qui occupèrent illégalement, depuis 1974, et continuent d’ailleurs d’occuper puis de coloniser, près de 37 % de la République de Chypre (partie Nord, appelée abusivement la « République Turque de Chypre du Nord » ou « RTCN »). La société de Tanriverdi est à la fois au service du panislamisme d’Erdogan et du panturquisme, les deux projets impérialistes convergeant dans maintes régions. SADAT mène des opérations dans 22 pays musulmans, forme et envoie des milliers de mercenaires islamistes sur plusieurs fronts stratégiques au prétexte de « défendre des minorités musulmanes », de « protéger des descendants de Turc ou d’Ottomans », comme dans le nord-Ouest de la Syrie et dans l’Ouest de la Libye, ou de « secourir les Frères-musulmans » persécutés comme en Egypte, en Libye, ou même en Europe balkanique. SADAT a notamment participé directement à la formation de nombreux groupes islamistes syriens à partir de plusieurs camps militaires turcs, « conseillant » les unités d’islamistes arabes et turkmènes lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (2016-2017) puis Rameau d’olivier (2018) dans le nord-ouest de la Syrie. Le but affiché officiellement était certes selon Ankara de « lutter contre les terroristes de Daech », mais en réalité les soldats turcs et leurs proxys islamistes ont surtout combattu et massacré les soldats du PYD kurde (Partiya Yekîtiya Demokrat, le Parti de l’union démocratique) qui combattaient justement l’Etat islamique mais que Ankara considère comme les pires des « terroristes » en raison de leur proximité avec le PKK kurde de Turquie, ennemi existentiel obsessionnel des islamo-nationalistes turcs. 

La SMP de Tanriverdi est également très active à Gaza et en Palestine, notamment en soutien au mouvement terroriste-jihadiste HAMAS, qui bénéficie de nombreuses facilités en Turquie même, où ses cadres ont trouvé refuge. Dans ses écrits officiels, SADAT qualifie d’ailleurs Israël d’« avant-poste de la vingt-septième croisade » et de «  dague au coeur de l’islam ». Le général Tanriverdi, d’accord en cela avec la pensée profonde de son mentor Erdogan, rêve de voir l’État d’Israël vaincu et définitivement détruit. C’est d’ailleurs officiellement au nom de cette « cause sacrée » qu’il propose depuis quelques années la création d’une « armée de l’Islam internationale » composée de « volontaires » du jihad contre l’État hébreu et contre les « ennemis de l’islam ». Partant du principe que le monde musulman compte 1,67 milliard d’êmes et qu’Israël n’est composé que de huit millions de citoyens au maximum, Tanriverdi, par ailleurs adepte des théories islamistes du « complot judéo-maçonnique », assure que cette « armée de l’Islam » pourrait vite devenir bien supérieure en nombre à celle de « l’entité sioniste », Tsahal.

Du chaos syrien au chaos libyen: SADAT au service du néo-impérialisme turc en Méditerranée

Depuis début 2020, les mercenaires de SADAT ont intensifié leur présence en Libye, aux côtés du gouvernement libyen de Fayez al-Sarraj, lié aux Frères musulmans et pro-turc, qui siège à Tripoli et que les médias qualifient abusivement de gouvernement légitime « reconnu par les Nations unies ». Le Parlement qui lui donna sa légitimité en vertu des accords de Skhirat de 2015 est en fait périmé depuis 2016, tandis que le dernier parlement élu, donc le seul capable d’investir un gouvernement légitime, est « réfugié » à Tobrouk, à l’est du Pays en raison du refus des ex-parlementaires de Tripoli d’admettre leur défaite aux dernières élections législatives. Le vrai parlement soutient par conséquent le gouvernement rival, basé à Benghazi, certes « non reconnu » par l’ONU, ainsi que l’Armée Nationale Libyenne du maréchal Khalifa Haftar qui le défend.

Au-delà de la défense affichée des Frères musulmans et des « descendants de Turcs-ottomans » de l’Ouest de la Libye (Misrata, notamment), le groupe SADAT est entrée dans le jeu libyen dans le contexte hautement stratégique de la tentative turque de faire main-basse sur les réserves de pétrole libyen contrôlées en majorité par les forces du Maréchal Haftar, mais aussi sur les réserves de gaz off-shore de Méditerranée orientale que la Turquie veut ravir aux Grecs, au Chypriotes et aux autres pays riverains arabes. Et pour donner un semblant de légitimité et de « légalité » à l' »anschluss maritime » par lequel Ankara veut s’emparer de 40 % des réserves de gaz off-shore des zones économiques exclusives méditerranéennes grecques et chypriotes, la Turquie a conclu le 27 novembre dernier, avec le gouvernement de Tripoli de Fayez al-Sarraj, deux accords qui redéfinissent la répartition des eaux souveraines grecques situées justement entre la Turquie et la Libye.

Ces deux « memoranda of understanding » sont lourds de conséquence car ils consacrent l’envoi de matériel militaire et logistique, de soldats turcs et de mercenaires islamistes pro-turcs en renfort du gouvernement de Tripoli dans le cadre d’une recherche d’hégémonie géostratégique et énergétique en Méditerranée au détriment de tous les autres pays riverains. L’enjeu libyen pour la Turquie est le suivant:  si Haftar et les autorités de Benghazi/Tobrouk gagnent la guerre civile et prennent Tripoli, puis parviennent un jour à mettre sur pied un pouvoir reconnu internationalement et habilité à gérer la manne du pétrole et du gaz aujourd’hui bloquée par l’instabilité et la division libyennes, l’accord turco-libyen de novembre 2019 qui redéfinit les délimitations des eaux souveraines de Méditerranée orientale, dénoncé par le camp de Tobrouk-Benghazi, sera nul et non-avenu. Ankara a donc un besoin existentiel de maintenir en place les autorités de Tripoli et les forces islamistes de Misrata, donc de renforcer militairement les milices islamistes et jihadistes qui les protègent face aux ambitions de Haftar de devenir l’homme fort de toute la Libye. C’est dans ce contexte que la Turquie, ses services spéciaux, l’argent du Qatar et les mercenaires de l’agence SADAT ont pesé de tout leur poids au printemps dernier pour repousser l’offensive de l’ANL de Khalifa Haftar, dont les troupes et bases les plus à l’ouest contrôlent toujours la zone stratégique de Syrte, porte d’entrée du « croissant pétrolier » libyen.

La Turquie, Etat-parrain des Frères musulmans et de nombreux groupes jihadistes arabes 

Dans un récent rapport du gouvernement américain publié en août 2020, des généraux du Commandement Afrique du Pentagone ont confirmé que le groupe Sadate superviserait en Libye 5 000 mercenaires syriens dont nombre d’«extrémistes ayant eu des liens avec des groupes terroristes» comme Daech et plus souvent encore Al-Qaïda. Le rapport dénonce aussi des « crimes de guerre » commis par les mercenaires recrutés ainsi que des agressions sexuelles de masse. Certes, la Turquie traverse actuellement une grave crise économique (la banque centrale turque est au bord de la faillite) et elle n’a pas les moyens de financer l’équipement et la formation des 5000 mercenaires islamistes et jihadistes internationaux exfiltrés de Syrie. 

C’est donc le Qatar qui paie les mercenaires enrôlés par l’armée et par les services secrets turcs (MIT), via le groupe SADAT. Au départ, l’essentiel des forces du camp frériste de Tripoli se composait de miliciens de la coalition Fajr Libya (« Aube de la Libye »: islamistes radicaux, Frères-musulmans et (ex)-jihadistes), notamment les membres de l’ex-GCIL, Groupe combattant islamique libyen dirigé par l’actuel « gouverneur militaire » de Tripoli, Abdelhakim Belhaj, un ancien d’Al-Qaïda appuyé par le Qatar et la Turquie, enrichi depuis 2015 par le trafic de migrants clandestins vers l’Europe du sud. Le 10 juin dernier, un rapport d’enquête du « Groupe de travail des Nations unies) sur la violation de l’embargo et les crimes de guerre et violations des droits de l’Homme en Libye par la Turquie et ses proxys jihadistes*, dirigé par le « chef-rapporteur » nigérian Chris Kwaja et dont les conclusions ont diligenté une enquête de l’ONU, a déploré le fait que les 5000 combattants islamistes acheminés depuis le nord de la Syrie vers l’Ouest de la Libye par la Turquie via le groupe SADAT auraient été recrutés au sein de la rébellion islamiste syrienne et de factions radicales de l’Armée syrienne Libre (ASL) anti-Assad. Ces factions sont notamment: les Brigades Suqur al-Sham, les Divisions Hamza, Sultan Murad, Mu’tasim, Faylaq al-Sham, Ahrar al-Sham, Ahrar al-Sharqiya, ou encore Suleyman-Shah. Toutes ont été impliquées dans de graves violations des droits de l’homme et des crimes contre l’Humanité en Syrie, y compris trafic d’enfants et enrôlement d’enfants-soldats. 

L’enquête des onusienne précise que ces groupes auraient été entraînés en Syrie et en Turquie puis acheminés en Libye via la Turquie à travers les check-points frontaliers de Hawar Kilis et Jaralabus avec des documents officiels fournis par Ankara. Le rapport d’enquête précise que ces mercenaires ont été recrutés et formés dans le cadre de « contrats » privés de six mois renouvelables (avec la supervision des services spéciaux turcs), par l’entreprise de mercenaires islamistes SADAT International Defence consultancy, qui les paie (avec l’argent du Qatar, ndlr) entre 500 et 2000 dollars par mois. Le document onusien déplore également le fait que cette coopération militaire turco-libyenne, qui viole ostensiblement l’embargo sur les armes en Libye, a été consacré par les deux « memoranda of understanding » turco-libyens signés le 27 novembre 2019 entre Tripoli et Ankara destinés eux-mêmes à établir une présence militaire turque durable dans le pays, sachant que les bases turques font désormais face aux forces de Haftar. Le même rapport d’enquête des Nations unies accuse la Turquie, la société SADAT et le GNA de Tripoli de violer gravement les droits de l’homme par l’exploitation d’enfants-soldats, les kidnappings de mineurs, les massacres et même les trafics de migrants et de prostituées.

Des sources russes, complémentaires et convergentes, confirment à la fois les inquiétudes du rapport onusien et du rapport américain: depuis juillet 2019, des dizaines de milliers de tonnes d’armes, munitions, véhicules, missiles et drones ont été transportés par bateau depuis des ports turcs vers Tripoli. 

Détail important, qui en dit long sur la porosité entre rebelles anti-Assad, jihadistes et soldats turcs en Syrie, des membres des brigades islamistes pro-turques Hamza, Sultan Mourad, Sultan Suleyman et Muntasir Billah récupérés, recrutés et entraînés par SADAT entre 2012 et 2019, ont reçu des uniformes turcs et ont été transférés à Idlib après avoir reçu des formations militaires en Turquie. Outre Al-Qaïda, qui compte près de 11000 jihadistes dans le Nord-Ouest de la Syrie en « zone turque » autour de Idlib et qui constituent un des viviers dans lequel puise SADAT pour alimenter Tripoli en « combattants loyalistes » au profit du camp de Sarraj en Libye occidentale, on se souvient du rôle plus qu’ambigu joué par la Turquie auprès de l’Etat islamique. Ce dernier fut en effet secrètement armé, aidé et financé par le groupe SADAT, l’armée turque et les services secrets turcs du MIT dans le cadre de la lutte prioritaire et même obsessionnel du pouvoir d’Ankara contre les Kurdes syriens. La Turquie a abrité un nombre tellement impressionnant de camps d’entraînement jihadistes et d’ONG islamistes qui les financent que certains observateurs ont affirmé que la Turquie d’Erdogan est devenu un véritable sanctuaire majeur pour toutes sortes de groupes islamistes radicaux: le Hamas palestinien, qui est officiellement accueilli en Turquie, mais aussi Al-Qaida et l’Etat islamique, qui ont pu utiliser le territoire turc pour s’entraîner, recruter puis lever des fonds et aides logistiques. Selon l’opposition turque, en 2015, près de 50,000 jihadistes auraient été envoyés en Turquie pour y être entraînés dans le cadre d’un envoi de jihadistes libyens vers la Syrie dans un premier temps et maintenant en sens inverse.

ONG d’Allah » turques au services du jihadisme et du néo-ottomanisme

A ce propos, l’ONG islamiste-turque İmkan-Der, basée à Istanbul, a été impliquée dans le soutien au Front al-Nosra, Ahrar ash-Sham et Jaysh al-Islam. Quand il a visité la Libye, Murat Özer, le dirigeant de l’ONG İmkan-Der, a rencontré de nombreux groupes islamistes et jihadistes faisant la navette entre la Syrie et la Libye. C’est pour réagir à cette situation qu’en septembre 2013, la Russie a demandé aux comité des Sanctions des Nations Unies de placer l’ONG d’Allah İmkan-Der dans la liste des organisations aidant des groupes terroristes (cf:UNSC 1267/1989). Sans surprises, la motion fut contrée par  les Etats Unis, qui ne voulaient rien faire qui aille dans le sens des Russes et de leur protégé Bachar al-Assad, puis par l’Azerbaïdjan, allié turcophone majeur d’Ankara. L’opposition laïque turque a interpellé en vain et à maintes reprises le gouvernement turc sur le rôle de SADAT, d’autres milices parallèles islamistes et d’ONG d’Allah comme celle précité, ou comme l’IHH (İnsan Hak ve Hürriyetleri ve İnsani Yardım Vakfı), mentionnée dans des rapports du juge Jean-Louis Bruguière comme liée à plusieurs groupes terroristes, dans l’entraînement de combattants de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie puis dans l’aide aux jihadistes du groupe Jabhat al-Nusrah (Front al-Nosra), notamment, qui est officiellement une émanation d’Al-Qaïda, sans oublier ses liens structurels avec le Hamas à Gaza (cf affaire Navi Marmara). 

Elle a apporté des preuves du rôle de SADAT dans l’entraînement et l’utilisation des jihadistes en Syrie envoyés ensuite en Libye et utilisés comme des « proxys turcs ». Mais le patron de SADAT, Adnan Tanrıverdi, demeure impuni. Intouchable, très discret et étonnamment épargné par la plupart des médias occidentaux, il aurait pour certains plus de poids au sein de l’Etat profond turc que  le Chef d’État-major de l’armée lui-même.

En guise de conclusion: Deux poids deux mesures dans l’indignation occidentale

Étonnement, les mêmes médias occidentaux qui dénoncent depuis des années les activités des sociétés de mercenaires américaines (Irak, Afghanistan) ou russes (Syrie, Libye) sont globalement restés très silencieux vis-à-vis de la Société SADAT d’Adnan Tanriverdi. Celle-ci a réussi à faire croire à maints observateurs qu’elle se limiterait à proposer des « audits de sécurité » aux gouvernements des pays musulmans, tout en  servant par la même occasion d’intermédiaire entre l’industrie de défense turque et les gouvernements « amis ». Elle propose en réalité de véritables formations militaires « clefs en main » destinées à l’infanterie, aux forces spéciales ou à la marine et l’aviation. Certains analystes qui ont un peu plus fouillé le dossier, notamment au sein de l’opposition turque laïque anti-Erdogan et des pays arabes, assimilent SADAT à une sorte de « Gladio turc » qui pourrait même fomenter un coup d’Etat au profit d’Erdogan si son parti, l’AKP, venait à perdre les prochaines élections législatives. Toujours est-il que « l’indépendance » affichée du groupe SADAT est une farce, sachant qu’en Turquie, rien ne peut se faire dans le domaine régalien sans l’aval des services secrets (MIT), de l’état-major ou de la Gendarmerie, étroitement liés à la Présidence. D’après certains spécialistes, le groupe SADAT serait directement placé sous la coupe du MIT, lequel l’utiliserait sur des fronts stratégiques internes et externes dans le cadre de « covert operations ». Selon une formule chère à l’opposition démocratique et kémaliste turque, Adnan Tanriverdi serait « le plus puissant pistolet à louer du monde islamique » au service d’Erdogan. Celui-ci y voit en fin de compte un précieux instrument de contrôle totalitaire sur le modèle des « Pasdarans » à la turque (Gardiens de la Révolution islamique). 

En plus d’avoir formé des combattants islamistes en Syrie, en Libye, en Irak, dans le Caucase ou à Gaza, SADAT a d’ailleurs « efficacement » contribué à l’élimination structurelle et physique de la confrérie islamique modérée de Fettulah Gülen qui aurait été à l’origine du coup d’Etat raté contre le « Rezi » Erdogan en 2015. D’après les services de renseignement de l’OTAN, il y aurait bientôt de nombreuses autres entreprises turques comme celle de SADAT. Mais Adnan Tanriverdi ne se laisse pas impressionner par ses détracteurs de l’opposition turque laïque ou kurde, assimilés à des « ennemis intérieurs ». Il déclare régulièrement  que « la Turquie a besoin de dizaines, voire de centaines d’entreprises comme SADAT, afin de garantir la sécurité, la prospérité et la survie des nations islamiques. » Tout un programme…

* Intitulé « Rapports sur l’utilisation des mercenaires, groupes armés non-étatiques et enfants soldats puis les tortures et trafics d’êtres humains et l’exploitation sexuelles de mineurs » (Réf: A/HRC/39/49).

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