MEMORABILIA

Taguieff et les racines progressistes de l’eugénisme.

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19 septembre 2020

– Dans l’imaginaire collectif, l’eugénisme est une notion floue à la réputation sulfureuse. On la rattache un peu instinctivement à un univers à la fois totalitaire et utopique, teinté de manipulations biologiques plus ou moins inquiétantes. Après tout, l’eugénisme n’a-t-il pas partie liée avec le nazisme et l’histoire trouble d’un vingtième siècle en proie aux pires dérives ? Si, bien entendu, et Pierre-André Taguieff y consacre de savants développements, notamment en retraçant le parcours et l’idéologie des partisans allemands de « l’hygiène raciale » comme Fritz Lenz, Eugen Fischer ou encore Alfred Ploetz. A partir des années 1930, la politique de l’Etat national-socialiste allemand se conçoit effectivement comme une « biologie raciale ». Et Eugen Fischer de déclarer en 1934 : « Pour la première fois dans l’histoire mondiale, le Führer Adolf Hitler met en pratique les découvertes concernant les fondements biologiques des peuples : la race, l’hérédité, la sélection. » Un vaste projet de « rénovation nationale » qui implique la ségrégation, la stérilisation et jusqu’à l’extermination. Taguieff rappelle le mot du biologiste britannique Peter B. Medawar : « Il flotte sur l’eugénisme un intolérable relent de chambre à gaz. »

Si le nazisme a laissé une telle empreinte sur l’histoire de l’eugénisme, c’est par cet aspect de rouleau-compresseur proactif. Comme le note Taguieff, « le souci eugéniste est expressément opposé par Hitler au principe du « laissez-faire » propre à l’Etat libéral, Etat minimum, « veilleur de nuit ». Le contrôle sélectif de la procréation doit être pris en charge par « l’Etat raciste » : l’eugénique est l’affaire d’un Etat interventionniste et dirigiste. » Mais si le nazisme assume historiquement, dans le cheminement de l’idée eugéniste, une certaine fonction d’achèvement dans l’horreur (cf chapitre VII, Racisme et eugénisme, la synthèse hitlérienne), il n’en est nullement le commencement et encore moins le terme. L’idée vient de loin, et elle n’a pas toujours fait l’objet d’une « phobie idéologique ».

Le mot lui-même vient d’un néologisme – « eugenics » (littéralement : « bonne naissance ») – formé en 1883 par Francis Galton, cousin de Charles Darwin. « Bonne naissance » ? Oui, car comme le note Taguieff : « l’eugénisme, dans ses principales formes, ne consiste pas à faire ou laisser mourir (…) mais à faire naître ou à empêcher de naître, en référence à des types humains normatifs. » Il s’agit donc bien d’un projet considéré comme positif et non intrinsèquement destructeur. L’idée, quant à elle, vient de beaucoup plus loin. On peut considérer que le fantasme de l’autodétermination rôde depuis toujours dans les pensées de l’Homme dont la condition fondamentale réside dans son incomplétude. Aussi Taguieff cite-t-il l’exemple du poète grec Théognis de Mégare, précurseur, au 6ème siècle av JC, des questionnements sur les qualités héréditaires des conjoints.

L’eugénisme est (aussi et surtout) un progressisme

La formule du docteur Adolphe Pinard, spécialiste d’obstétrique, est notable. Il définit ironiquement l’eugénisme comme la « puériculture avant la procréation ». Être partisan de l’eugénisme entre la fin du 19ème siècle et le milieu du 20èmesiècle, note Taguieff, c’est « postuler que le perfectionnement indéfini du genre humain ne peut être désormais que le fruit d’une autosélection volontaire, systématique et continue, censée garantir la transmission et l’amélioration des aptitudes intellectuelles, supposées héréditaires pour l’essentiel. » En somme, remplacer la sélection naturelle défaillante ou interrompue par une sélection artificielle : sélection de l’homme par l’homme. Le projet eugéniste est donc absolument inséparable d’une vision à la fois linéaire et méliorative du temps, c’est-à-dire de l’idéologie du Progrès.

Ce basculement s’opère au début du 17ème siècle avec le passage de la science à la « technoscience », c’est-à-dire la naissance d’une science transformative à visée utilitaire. Le grand artisan de ce passage est le philosophe anglais Francis Bacon, pour qui le but du savoir scientifique est l’utilité pratique. Saisie par l’utopisme technicien, l’idée de progrès prend le sens d’un processus continu et indéfini d’accumulation de puissance et cette accumulation est promesse de bonheur. Taguieff ajoute : « l’action manipulatrice et transformative ne doit donc plus se heurter à des interdits : nul phénomène naturel ne doit plus demeurer hors d’atteinte de l’action humaine, qui semble vouée à parachever la Création. » A partir de ce basculement technoscientifique, la science devient le moyen de réaliser l’amélioration continue de l’homme par l’homme dans l’avenir. On voit donc bien que cette idée d’ « autoremodelage » n’a d’abord aucun lien avec un quelconque racisme délirant ou une quelconque haine envers une race ou une religion, mais tout à voir avec les Lumières et l’idée d’un progrès continu de l’humanité. Condorcet, figure emblématique des Lumières et du Progrès au 18ème siècle se situe parfaitement dans ce sillage lorsqu’il soutient que « la nature n’a marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ». C’est aussi une idée qu’on retrouve chez Auguste Comte – le père du positivisme – au 19ème siècle, lui qui envisage de « régler la procréation humaine » par une forme douce de sélectionnisme pour réserver la procréation aux couples robustes.

Taguieff montre avec une grande clarté et à grand renfort de sources comment la doctrine médicale eugéniste s’est retrouvée dans les milieux socialistes, par exemple chez Léon Trotski lui-même, dans les milieux féministes, par exemple chez la militante Ellen Karolina Sofia Key, dans les milieux libertaires, par exemple chez l’éducateur Paul Robin, fondateur de la Ligue de la régénération humaine.

Le transhumanisme, avatar libéral de l’eugénisme

« Le postulat fondamental des eugénistes modernes, adeptes de la religion du progrès, est que la nature humaine étant imparfaite et l’espèce humaine perfectible, cette dernière peut et doit être corrigée et perfectionnée », explique Taguieff. Dès lors, qu’est-ce que le transhumanisme, si ce n’est l’imaginaire eugéniste qui rencontre les biotechnologies du 21èmesiècle ? Il est à ce titre fascinant de constater que si l’idée eugéniste est marquée du sceau de l’infamie, le transhumanisme, quant à lui, qui n’en est jamais qu’une version réactualisée, jouit en revanche d’un a priori largement positif via un imaginaire de puissance décuplée (mythe du cyborg) sur fond de fantasme de l’illimitation.

« Encore faut-il ne pas négliger la fin ultime : atteindre le bonheur. De Bacon aux transhumanistes contemporains, la perspective scientiste reste la même : la marche vers le progrès et le bonheur ne peut être assurée que par la science. »D’où cette conception religieuse de la science – la science est le symbole suprême de l’autorité dans la modernité – chez les transhumanistes pour qui elle doit absolument délivrer l’homme de lui-même en lui permettant de se dépasser (posthumanisme). On voit bien là encore que nous sommes typiquement en présence d’une utopie de « l’homme nouveau »  et d’un imaginaire de la « table rase » qui ne doit rien tant au nazisme qu’à l’idéologie du Progrès.

« Que l’ordre du vivant n’appartienne plus au seul « créateur du ciel et de la terre », ni à la nature, c’est là l’idéal normatif des théoriciens modernes de l’eugénisme, repris par les idéologues du transhumanisme ». Pour eux, la vie humaine ne relève ni du mystère ni du sacré », précise Taguieff. Le transhumanisme est de ce fait une pensée du « hors limite » où toutes les barrières de la condition humaine (sexe, corps, pensée, mort, filiation…) doivent tomber. Un fanatisme « cool » qui drape son terrifiant calendrier sous les oripeaux du progrès universel.

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