MEMORABILIA

Déploiement de la 5G : « Le train du progrès n’a pas qu’une seule voie »

TRIBUNE

Bruno Latour

Philosophe

Le Monde, 25 septembre 2020.

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– Le philosophe Bruno Latour considère, dans une tribune au « Monde », que reprendre aujourd’hui le cliché d’une « voie unique » vers le progrès, c’est refuser de tirer les leçons de la crise climatique et de voir les ruines qu’elle laisse derrière elle.

Tribune. Le train du progrès a-t-il des aiguillages ? Apparemment, pour notre président, il s’agit d’une voie unique. Si vous n’allez pas tout droit, vous ne pouvez que « revenir en arrière », ce qui veut dire « régresser », et, comme il l’a récemment affirmé, s’éclairer à « la lampe à huile » [il réagissait à la demande de moratoire sur le déploiement de la 5G de 70 élus de gauche et écologistes]. Que cet argument soit encore considéré comme imparable, au moment même où le monde brûle parce que le « train du progrès » nous a menés au désastre, a quelque chose de désespérant.

Jusqu’à quand va-t-on faire passer pour un mouvement irrésistible les décisions prises par quelques centaines de personnes en lieu et place des millions d’autres directement concernées ? Le président ferait bien de se renseigner un peu sur « le modèle amish » qu’il a cru bon de ridiculiser, car il a au moins l’avantage de faire discuter la communauté concernée sur l’ajout ou non de telle ou telle innovation. Mais la lecture du livre Agir dans un monde incertain, de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe (Seuil, 2001), lui aurait montré que l’une des règles pour survivre – et non pas seulement progresser –, c’est de faire buissonner les innovations au maximum et de les discuter toutes avec soin. C’est à cela que se juge la qualité d’une civilisation.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Les citoyens de la convention climat amers après la sortie d’Emmanuel Macron sur la 5G et les Amish

Il est d’autant plus extraordinaire de voir ressusciter ce vieux cliché d’avant la crise du Covid-19, alors que, depuis six mois, tous les Français se demandent au contraire s’ils ne pourraient pas se désintriquer de l’irréversible train du progrès. Au moment même où chacun d’entre eux se met à comprendre que chaque médicament, chaque aliment, chaque habit, chaque moyen de transport fait l’objet d’une vive controverse et offre des marges de manœuvre qui permettent de bel et bien « renverser » ce qui paraissait inévitable. Si le confinement a eu un effet, c’est de nous déconfiner tout à fait de cette idée d’une voie unique vers le progrès. Progresser oui, mais dans toutes les directions à la fois. Pas dans une seule.

Suspicion générale

Le plus étonnant, c’est que ce cliché sur la voie unique prouve à quel point le président et les siens ont bien mal saisi la crise climatique, tout en prétendant s’en occuper jour et nuit. Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, l’écologie ne porte pas seulement sur l’agriculture, les forêts, les espèces menacées, elle est exactement aussi pertinente pour parler des villes, des industries, des circuits commerciaux, des innovations les plus pointues.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Le déploiement de la 5G en France se heurte de plus en plus à des préoccupations écologiques

Ce n’est pas un domaine particulier qu’il faudrait mettre en balance avec le développement économique, en courant le danger que ce panier de « trucs verts » ne pèse jamais beaucoup. L’écologie, c’est la suspicion générale portée sur toutes les décisions prétendument irréversibles pour permettre justement de reculer devant leurs conséquences délétères. Pouvoir revenir en arrière est donc essentiel pour profiter de l’expérience et changer de trajectoire. Comment le faire si ne plus foncer en avant est aussitôt compris comme une insupportable régression ? Faudrait-il cesser de vouloir apprendre ? Faudrait-il s’aveugler volontairement ?

Il y a dans cette panique devant le risque de régression une vraie dimension psychosociale qu’il faut essayer de cerner. Tout se passe comme si les tenants de ce cliché progressiste ne voyaient derrière eux que le vide. Et c’est vrai qu’ils ont fait le vide en imitant ces conquérants qui ont brûlé leurs vaisseaux derrière eux pour ne plus être tentés de revenir en arrière. Courageux, héroïque même, mais stupide quand ils se privent ainsi de pouvoir changer de trajectoire en cas d’échec patent. S’ils sont obligés de reprendre ce cliché de l’inévitable régression chaque fois qu’on les conteste, c’est parce qu’ils ont décidé d’ignorer les conséquences de leurs actions.

Inusable cliché

Le vide n’est donc pas chez ceux qu’ils accusent de « retourner à la bougie », mais il est en eux : quand ils se tournent vers le passé, ils n’y voient rien que des ruines – avec peut-être, dans une caisse défoncée laissée sur le rivage, des bougies et une lampe à huile ! Mais ceux qu’ils croient ainsi flétrir et paralyser ne sont pas aussi démunis qu’ils le pensent. Ils s’éclairent à toutes les lumières possibles, en particulier à celles de l’histoire des techniques, à toutes les promesses d’innovation, tous ces « monstres prometteurs » que les chercheurs et les ingénieurs aiment à chérir et à faire proliférer, du moins quand on ne les force pas à monter dans le train du progrès « sous peine de rester sur le quai ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Emmanuel Macron a fermé le débat avec arrogance et mépris » : le déploiement de la 5G électrise l’Assemblée

On peut encore comprendre que cet inusable cliché ait pu servir avant la crise climatique, au cours du XXe siècle, pour donner du courage à ceux qui allaient malgré tout de l’avant, mais comment le répéter en septembre de l’année la plus chaude jamais enregistrée, quand tout indique qu’il faut justement apprendre à revenir sur une multitude de décisions toutes jugées en leur temps aussi « irréversibles » que « profitables » ? Surtout, comment le répéter quand tous les ennemis géopolitiques de l’Europe se servent exactement de cet argument pour limiter l’éventail des possibles à quelques choix supposés « décisifs » et « irréversibles » qui leur permettront de dominer par un effet de cliquet qui rendra impossible de revenir dessus ? Ceux qui aujourd’hui peuvent vibrer à ce cri d’« En avant ou la mort ! » ne sont sûrement pas des gens recommandables.

A force de continuer comme si le train du progrès n’avait qu’une seule voie, ces gens-là vont finir par nous faire vivre pour de vrai dans des caves éclairées à la bougie – et c’est alors que nous regretterons « le modèle amish » autant que « la lampe à huile ».

Bruno Latour est philosophe et anthropologue des sciences. Il a notamment écrit « Les Microbes. Guerre et paix », suivi de « Irréductions » (Métailié, 1984) et « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » (La Découverte, 2017).

Bruno Latour(Philosophe)

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