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Mathieu Bock-Côté: Denis Tillinac ou le bonheur teinté de mélancolie.

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UNE GRANDE PERTE A UN MOMENT OU NOUS AVONS BESOIN D’HOMMES DE CETTE QUALITE !…Artofus.

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L’écrivain de la France mousquetaire et du bonheur d’être réac est décédé dans la nuit. Son ami Mathieu Bock-Côté lui rend hommage.Par Mathieu Bock-Côté.

Le Figaro, 26 septembre 2020.

L’écrivain corrézien est décédé dans la nuit
L’écrivain corrézien est décédé dans la nuit JEAN-PIERRE MULLER/AFP

– Je me rappelle encore, tout jeune homme, la découverte de Denis Tillinac. J’avais 17 ans, je crois. C’était, par hasard, dans Le roman d’un président, un ouvrage consacré à Jacques Chirac. Le personnage m’avait intrigué et je m’étais donc tourné vers l’écrivain pour me plonger dans une œuvre que je n’ai ensuite jamais abandonné.

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On l’a dit: Tillinac était l’écrivain de la droite mousquetaire, de la France corrézienne et du bonheur d’être réac. C’était aussi, et peut-être surtout, l’écrivain de la mélancolie, hanté par la chute de l’Occident dans la modernité, et convaincu que l’homme ne pourrait pas vraiment s’en relever. Il l’avait confessé à sa manière dans Les masques de l’éphémère. «Être d’ici, au tournant du troisième millénaire, c’est marcher en queue de peloton d’une très longue procession funéraire. Ça n’empêche pas de vivre. Ni de contracter avec son siècle des mariages de raison. Tout de même, ça grève le bonheur d’un coefficient élevé de mélancolie. […] La mélancolie nimbait le regret de ce qui nous échappe […]: elle entretient ce sentiment d’être arrivé après la bataille, en sachant que les miens l’avaient perdu». Que faire lorsque vient le temps de défendre un monde que l’on sait en ruine mais que l’on ne veut pas renier?

Mais Tillinac le mélancolique n’avait rien d’un dépressif. Au contraire. Il avait l’écriture tonique du combattant impénitent, pour qui la vie valait absolument la peine d’être vécue, sous le signe de l’amitié, en trinquant et en banquetant, quitte à en faire une aventure à laquelle se vouer pleinement sans croire totalement aux histoires qu’on se raconte. On le sait, Tillinac était le compagnon de route d’un Chirac qu’il avait grimé mentalement en dernier Gaulois, et qu’il s’était résolu à suivre de manière inconditionnelle, sous le signe d’une amitié virile et chevaleresque. Dans ses livres, il a raconté cette cavalcade. Il y trouvait, je crois, l’expression la plus achevée de la vraie camaraderie, qui lie des hommes entre eux autour d’une quête qu’ils sont décidés à mener jusqu’au bout, même si elle semblera finalement dérisoire. Car l’amitié n’était pas feinte et le bonheur de lutter ensemble bien réel. Ses lecteurs rêvaient de le rejoindre pour un «dernier verre au Danton», pour conjuguer batailles et ripailles. Ceux qui l’ont connu en témoigneront: l’homme était d’une générosité exceptionnelle. D’un coup, il transformait un admirateur en ami. Il jouait les bourrus: c’était toutefois un homme sensible et subtil. On le lira encore longtemps.

Ceux qui l’ont connu en témoigneront: l’homme était d’une générosité exceptionnelle

Car l’écrivain était aussi, à sa manière, un philosophe, pour peu qu’on ne fasse pas de ce dernier un pénible constructeur de systèmes. Tillinac méditait sans cesse sur le monde moderne et sur ce qui restait de la civilisation qu’il avait enseveli. Dans ses derniers livres, il brettait même ouvertement avec lui en brandissant l’étendard du fier réactionnaire au nom de la liberté. Il croyait aux permanences anthropologiques, comme on les appelle aujourd’hui. Il croyait à ce qui enracine l’homme et lui permet de se dépasser, de se transcender. Il ne tolérait pas l’idée d’un monde aplati par la technique et le marché, étranger à l’âme des peuples. Tout son être l’empêchait de se rallier la gauche mais il rêvait d’une droite qui ne serait pas bêtement bêlante et pénitente, capable, d’enfin se porter à la défense des civilisations, et pourquoi pas de la sienne. Il l’avait confessé dans Le venin de la mélancolie: «si je n’avais cru en Dieu, vénéré de Gaulle, cultivé mes paradoxes et ne m’étais senti tributaire d’une civilisation menacée, j’aurais sûrement viré à gauche, très à gauche, et c’est peut-être le cléricalisme du PCF qui m’aurait tenté». Tillinac méditait sur les passions politiques, sur le caractère funeste des utopies, sur le caractère tragique de l’histoire, sur l’importance vitale des appartenances. Il savait que la modernité n’était pas aimable mais savait la rendre habitable en s’attachant à la part de l’homme qu’elle ne peut détruire.

On ferait un portrait bien incomplet de Tillinac si on ne mentionnait pas son courage qui allait bien au-delà de sa capacité par ailleurs admirable à tenir tête l’opinion dominante du petit milieu parisien. Étranger à tout extrémisme politique dans lequel il voyait une «pathologie de l’esprit de révolte», il transgressait sereinement les interdits du moment. Il écrivait ainsi que «l’Islam en Europe n’aura jamais qu’une position d’invité de la chrétienté, avec tous les honneurs dus à un hôte étranger. S’il en était autrement, l’Europe s’anéantirait». Tillinac ne bronchait pas devant la question de l’immigration alors qu’elle valait presque automatiquement à celui qui s’en préoccupait la plus mauvaise réputation. Au contact du réel, il rappelait que tout est une question de nombre et de respect de la prédominance culturelle de la société d’accueil, qui ne saurait être transformée en étrangère chez elle. Cela ne l’a empêché d’être un esprit authentiquement cosmopolite, amoureux de toutes les cultures et littératures, et particulièrement attaché à la francophonie. Il croyait simplement que la diversité du monde repose sur le droit de chaque civilisation s’exprimer sa singularité et que la France ne devrait pas en être privée.

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Dans Le Dieu de nos pères, un de ses plus beaux livres, il s’était porté à la défense du catholicisme, et même du catholicisme d’hier, quand «le latin du prêtre avait l’accent du terroir». Il s’y racontait discrètement à la lumière de sa foi, qu’il n’avait jamais perdu. Sans faire la grenouille de bénitier, il tenait à témoigner de sa fidélité à l’Église en rappelant que l’Occident devait «presque tout» au catholicisme. Et c’est à l’ombre de la croix qu’il envisageait avec sérénité sa dernière demeure. «Chaque nuit, je vais marcher avec mon chien sur une route qui longe le cimetière où reposent les restes de mes ancêtres. Je sais au mètre près où ma dépouille les rejoindra, c’est comme si elle y dormait déjà. Autant dire que les contingences ne me pèsent pas lourd. Le clocher de la vieille église s’évertue à donner le change en découpant les morceaux du temps. Mais, aussitôt que revient le silence, c’est l’éternité qui grésille sous les étoiles. Ou du moins, sa promesse d’amoureuse. Je la prends comme elle se donne, rien d’autre ne m’importe vraiment». Sans avoir le culte barrésien des morts, il envisageait avec sérénité ses derniers jours sous la douceur et l’espérance de la croix en sachant qu’il aura traversé l’existence en ne trahissant jamais l’héritage qui lui avait été transmis, en incarnant à chaque moment de sa vie le sens de la fidélité, le bonheur de l’amitié et le goût de la liberté.

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