MEMORABILIA

La France, cette grande malade de la liberté

Chaque jour surgissent de nouvelles revendications, venir nombril à l’air au lycée par exemple, afin de mettre à bas un ordre social supposé être terriblement répressif… Et pourtant, les Français acceptent sans moufter des atteintes beaucoup plus graves à leurs libertés. 

Avec Joseph Macé-Scaron, Edouard Husson

ATLANTICO

1er Octobre 2020

Atlantico.fr : Chaque jour surgissent de nouvelles revendications en France alors que les Français acceptent sans moufter des atteintes graves à leurs libertés, qu’elles soient imputables à l’État, à l’emprise grandissantes de certaines idéologies sur l’enseignement ou aux Gafam. Y-a-t-il des revendications qui semblent contradictoires ? Cette confusion entre liberté et refus des règles pose-t-elle un problème sur le vivre ensemble ? 

Joseph Macé-Scaron : La confusion provient du fait que nous assistons « en même temps » au confinement de la Liberté et à la foire aux libertés.  Ces dernières se limitant pour un grand nombre  de nos concitoyens au très nombriliste : « C’est mon choix, donc c’est mon droit ». L’Autre est effacé, rayé, biffé du paysage publique, seul l’identique (à soi) nécessite respect et admiration. Du coup, la Liberté est une communauté réduite aux aguets. Place aux multitudes de micro-libertés dont on se félicite quand elles ne sont que des pulsions qui n’ont rien de créatrices. La liberté d’agir (de penser, de créer, de bâtir, de choisir, de se mouvoir…) a laissé la place à la liberté d’être immobile dans son ipséité rabougrie. Etre libre s’apparente à la vie d’un bouchon balloté par le clapotis des modes et de l’air du temps. On flotte entre les détritus idéologiques et les algues des bons sentiments.

Il faut dire que, durant ces trente dernières décennies si peu glorieuses, philosophes, intellectuels, publicistes nous ont expliqué́ aux vêpres et aux matines que les expériences particulières devaient l’emporter sur les idées générales, qu’il fallait chercher la vérité́ dans les «rognures du temps» plutôt que dans les grands évènements qui nous envoyaient à date régulière des secousses telluriques. 

Il fallait encenser les « misères du présent ». Hors les marges et la périphérie, point de salut ! Aller essayer après cela de (re)fonder un « vivre ensemble ». C’est assez farce.

Edouard Husson : Le propre de la liberté c’est qu’elle s’éprouve.  La liberté est forcément en acte. Ou elle n’existe pas. Or nous nous trouvons dans un environnement où la plupart des choix sont faits à notre place selon des schémas décidés loin de nous. Des décisions monétaires qui peuvent tuer notre activité sont prises à New York, à Francfort ou à Pékin. Nos données sont aspirées aux Etats-Unis et, de plus en plus, en Chine. Les décisions que prendront certaines multinationales nous resteront toujours inconnues. Mais n’allons pas chercher si loin! L’Etat jacobin  prend depuis le début du confinement et de la crise du Covid-19,, des décisions sur lesquelles nous n,’avons aucune prise, alors qu’elles relèvent du caprice – le masque décrété inutile en mars est aujourd’hui obligatoire. Confrontée à tout cet arbitraire, la société française hésite entre la servitude volontaire et le refus des règles imposées. Le cas du gauchisme galopant à l’université en est une bonne illustration: il consiste à fuir un réel hostile en se cachant derrière les mots d’une émancipation illusoire et abstraite, au lieu de combattre pour des libertés bien concrètes. Impuissant comme les autres, Jean-Luc Mélenchon se fait l’avocat des migrants, en.ignorant volontairement la terrible servitude imposée par des mafias qui font du trafic humain. 

La demande de radicalité d’une part de la société française montre-t-elle qu’une part non négligeable de la population demande un cadre fort ? 

Joseph Macé-Scaron : Je ne crois pas que la demande de radicalité soit plus importante aujourd’hui.  Notre Histoire est riche en radicalités. Depuis le XVIe siècle, nous sommes davantage le pays de la Ligue que celui de la Réforme. La différence majeure est que ces radicalités apparaissent plus clairement. Prenons l’exemple des réseaux sociaux. Ils n’ont évidemment pas créé la violence et la radicalité qui s’y expriment mais les minorités vagissantes ont pu acquérir grâce à eux une plus grande visibilité. Twitter me fait souvent penser à ces AG Nanterroises  d’autrefois où les groupuscules d’extrême-gauche attendaient que leurs interlocuteurs jettent l’éponge pour faire voter des motions.

Edouard Husson : La société française est déboussolée. Et caractérisée par la trahison des élites. Les Gilets Jaunes ont porté la voix d’une France qui refuse la servitude. Mais les maires ont choisi de sauver Emmanuel Macron lors du grand débat. Durant cette même crise des Gilets Jaunes, l’opposition a été Inexistante, alors qu’il aurait fallu se battre pour les libertés. La hiérarchie épiscopale a complètement oublié le rôle historique de l’Eglise dans la protection de la société: à ma connaissance un seul évêque a rendu visite aux Gilets Jaunes sur les Ronds Points. Quant au confinement, la conférence épiscopale s’est couchée devant le nouvel ordre sanitaire avant qu’on lui demande. Face à cette trahison des élites, la société francaise se fragmenté en 3 blocs à peu près égaux: ceux qui en.profitent sociologiquement et acceptent, en gros un bloc centriste; une gauche radicale, éclatée entre socialistes, insoumis, Verts etc…; et enfin un bloc de droite. Aucun de ces blocs n’a de chef incontesté. Macron n’a pas réussi à aller au-delà de son score du premier tour de 2017 même si son autoritarisme plaît aux élites déconnectées de leur propre peuple. A gauche, il sera difficile de réunir sans tomber dans une radicalité idéologique qui serait contre-productive électoralement. A droite, Marine Le Pen ne sait pas rassembler ni transformer le potentiel du populisme en un conservatisme de gouvernement. 

Comment sommes-nous arrivés à une telle situation ? 

Joseph Macé-Scaron : La liberté de penser a pris la place de la liberté de la pensée. Or, il s’agit bien là de deux propositions bien différentes, je serai même tenté de dire « antagonistes ». Quand la première suit le gros du troupeau, la seconde est l’activité première du citoyen. Le problème est que voilà un bon moment que nous cabotons sans boussole sur une mer d’incertitudes le long de rivages hostiles. Et cela sans qu’aucune vigie monte en haut du mât puisque l’équipage s’est récemment mutiné et a passé́ les officiers par-dessus bord. Si par bonheur nous parvenons à̀ remettre un pied sur la terre ferme, ce sera pour cheminer à côté́ de cavaliers dont la pensée a, depuis longtemps, vidé les étriers. 

Que nous arrive-t-il ? Nous nous sommes soumis docilement aux aléas et aux humeurs de l’époque. Sans même faire semblant de résister. L’émotion, l’immédiateté́ et l’apparence mènent le bal. Cette curieuse et furieuse trinité́ a accouché d’une religion monstrueuse avec son Église, son clergé́, ses servants, ses dévots et ses inquisiteurs. 

La raison, la modération, le doute… Tous ces outils forgés patiemment les siècles précédents pour se libérer des pensées iniques mais aussi, surtout, pour accueillir la liberté de la pensée sont rouillés pour avoir séjourné dans le grenier de la mémoire. 

Edouard Husson : 1968 a suivi le chemin de toutes les révolutions modernes. L’insistance mise sur la liberté individuelle se déploie au détriment des libertés collectives. La revendication de la liberté sexuelle absolue a détruit la famille pourtant l’un des meilleurs remparts contre toutes les tyrannies. En devenant libérale sans aucun recul, la gauche a tué les syndicats et la défense des droits sociaux. La haine de la nation a profondément affaibli la démocratie. Tout cela s’enracine dans une crise profonde le l’école, où des générations de pédagogues fous ont de facto privé les professeurs d’armer intellectuellement et moralement leurs élèves. Rien ne le montre mieux que la polémique sur la « tenue républicaine »: l’école publique est ouverte à tous les vents de politiciens bien peu adultes. 

Quels penseurs nous permettent de comprendre ce qui nous arrive ? 

Joseph Macé-Scaron : Montaigne qui nous enseigne que le monde n’est qu’une « branloire pérenne » et que l’Homme est, lui-même, «ondoyant». Dans un monde complexe, il est le plus fort des remèdes contre l’esprit binaire qui – avec l’essentialisation – est le premier pas vers la confusion mentale. Tocqueville parce qu’il a su montrer le lien entre individualisme et despotisme : « Le despotisme, qui, de par sa nature, est craintif, voit dans l’isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre durée, et il met d’ordinaire tous ses soins à les isoler. Il n’est de vice du cœur humain qui lui agrée autant que l’égoïsme : un despote pardonne aisément aux gouvernés de ne point l’aimer, pourvu qu’ils ne s’aiment pas entre eux. » Tout est dit et bien dit.

Ajoutons Hannah Arendt si l’on souhaite pouvoir mettre les mots justes sur les forces en présence et faire naître en nous le goût de l’approfondissement des faits et des idées et les replacer dans l’Histoire. Raymond Aron, encore et toujours, parce que pour répondre aux provocations de notre époque, il faut en permanence être modéré avec passion.

Edouard Husson : Il faut se rendre compte d’abord que toute une série de penseurs ont encouragé la destruction des libertés. Bourdieu en s’attaquant au capital culturel, éducatif, avec la même passion que Marx s’était attaqué au capital économique et financier. Foucault en renouvelant l’arsenal intellectuel de ceux qui confondent individualisme et liberté. Lévi-Strauss en.pavant le chemin du relativisme culturel absolu. Avant eux il y avait eu Heidegger, penseur nazi, sauvant sa réputation après-guerre par une alliance avec les héritiers du gauchisme. Il y a bien entendu aussi Judith Butler et l’idéologie du genre. Face à cela, rien de plus roboratif que de se replonger dans les textes de ces deux géants de la pensée que furent les papes Jean-Paul II et Benoît XVI. On se forgera aussi un arsenal de défense des libertés en relisant Roger Scruton et, plus généralement en relisant les grands conservateurs (Burke, Tocqueville). Je pense que l’une des clés du futur sera notre capacité à nous déprendre de la fascination pour la Chine maoïste et post-Mao. Rien de plus utile que de relire Simon Leys. 

Comment revenir à un rapport plus équilibré à la liberté ? 

Joseph Macé-Scaron : En rétablissant l’autorité, vous répondrait Arendt. L’autorité étant ici à, prendre dans son sens premier que l’on ne retrouve plus, aujourd’hui, que dans l’expression : « C’est une autorité en son domaine… ». Autorité-Légitimité-Liberté est le triptyque sur lequel repose l’Etat de droit. Pour le moment les bacchanales de libertés qui nous entourent s’apparentent plus à l’Etat sauvage

Edouard Husson : D’abord en parlant des libertés, au pluriel. Cela aide à re-découvrir que, de même qu’il n’y a de liberté qu’en acte, il n’y a de liberté qu’enracinée dans des communautés réelles et proches de l’individu. 

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