MEMORABILIA

Phébé – L’incroyable histoire des États privés

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Histoire 

Au XVIIe siècle ont émergé d’Angleterre et des Provinces-Unies des compagnies commerciales aux pouvoirs politiques très étendus.

Par Philip Parker* Publié le 17/09/2020  | Le Point.fr 

Un exemple de l'enrichissement permis par la VOC aux Provinces-Unies : la ville de Delft, peinte ici par Johannes Vermeer.
Un exemple de l’enrichissement permis par la VOC aux Provinces-Unies : la ville de Delft, peinte ici par Johannes Vermeer. © Wikimedia Commons – Johannes Vermeer, Vue de Delft, 1660

Le système d’États souverains de l’époque moderne a émergé à travers l’évolution des États européens médiévaux, d’un millefeuille chaotique de juridictions féodales à un modèle centralisé où la bureaucratie, le droit et l’ambition monarchique fusionnèrent pour créer quelque chose de plus grand que ses parties. L’acquisition d’empires ultramarins fut une conséquence utile du processus. C’est en tout cas l’image simpliste qu’Andrew Phillip et J. C. Sharman s’appliquent à corriger dans leur ouvrage, Outsourcing Empire. How Company States Made the Modern World.

L’histoire est souvent pleine de nuances, et celle simplifiée ci-dessus ne prend pas en compte l’apparition, au XVIIe siècle, de « compagnies-États », des organisations commerciales, comme les Compagnies britannique ou néerlandaise des Indes orientales, qui à leur zénith possédaient un pouvoir diplomatique et financier bien plus important que leurs souverains respectifs. Au début du XIXe siècle, la British East India Company régnait sur un cinquième de l’humanité, écrasant les prétentions de George III, récemment privé des anciennes colonies d’Amérique du Nord.

Monopole

Les États européens médiévaux étaient faibles, mais cette faiblesse se révéla en fait être un avantage, parce qu’elle les autorisa à développer la notion de souveraineté partagée, par le biais de laquelle leur autorité était entamée par celles de l’Église, des nobles, et des assemblées, créant un écheveau constitutionnel qui les rendit, au début de la période moderne, bien plus résilients que leurs rivaux autocratiques en Asie. La souveraineté partagée donna aussi à deux des États les plus faibles de l’époque, les Provinces-Unies et la Grande-Bretagne, les moyens de battre les Habsbourg d’Espagne, qui souhaitaient étouffer leurs rivaux protestants avec la richesse dégagée par leur empire d’Amérique. Les Néerlandais et les Britanniques externalisèrent simplement la construction de leurs empires maritimes à des groupes de marchands, établissant la British East India Company (EIC) en 1600 et son équivalent néerlandais, la Vereenigde Oostindische Compagnie (ou VOC), deux ans plus tard. Grâce à des chartes royales leur garantissant le monopole du commerce dans l’océan Indien et dans les îles à épices de ce qui est aujourd’hui l’Indonésie – les sources de clous de girofle, de noix de muscade et de cannelle qui permettaient de dégager des profits phénoménaux en Europe –, les deux compagnies étaient libérées des restrictions trouvées au Portugal ou en Espagne, dont les plus grands profits directs leur évitaient d’avoir à traiter avec les parlements et d’autres groupes d’intérêt et qui avaient donc assujetti leurs compagnies commerciales.

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L’EIC et la VOC étaient aussi très flexibles financièrement et juridiquement, acquérant des pouvoirs quasiment régaliens, avec l’autorité de promulguer des lois, de rendre justice, de lever des armées et même de signer des traités avec des puissances étrangères. L’héritage médiéval de souveraineté partagée permit aux dirigeants néerlandais et britanniques d’accepter cette situation tout en leur donnant le luxe du déni : les compagnies-États construites par l’EIC et la VOC, la première largement en Inde et l’autre dans les îles indonésiennes, faisaient des choses que leurs gouvernements ne pouvaient pas se permettre de faire. Les marchands anglais pouvaient ainsi déclarer leur allégeance à l’empereur moghol en échange de privilèges commerciaux, et les marchands néerlandais pouvaient piétiner un crucifix au Japon pour montrer leur loyauté aux Shogun Tokugawa. Jamais un envoyé officiel de ces pays n’aurait pu accepter cela. Les deux compagnies profitèrent aussi de la distance avec les ambitions géopolitiques de leurs gouvernements, concentrées dans l’Atlantique, pour agir sans trop d’interférences dans la construction de leurs opérations commerciales.

Empire miniature

C’était une formule que les Néerlandais et les Britanniques, ainsi que de nombreux copieurs, cherchèrent à répliquer ailleurs. La Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (GWC) se construisit un empire miniature au Brésil et dans les Caraïbes, et achetèrent l’île de Manhattan en 1626 pour pratiquement rien. La Royal African Company fut formée à Londres en 1673 pour aider les Britanniques à renforcer leur présence dans les réseaux du commerce triangulaire en Afrique occidentale. Mais la proximité géographique fut un poids. La compétition avec des agents privés, qui pouvaient se permettre d’envoyer des navires dans l’Atlantique plus facilement que dans l’océan Indien, était un problème récurrent, alors que l’interférence gouvernementale empêchait ces compagnies d’emprunter. En 1665, Charles II exigea que tous les revenus de la Royal African Company soient utilisés pour payer les intérêts de ses dettes à la couronne, l’empêchant par là même d’agir. Pour des imitateurs, comme la Compagnie française des Indes ou la Compagnie suédoise des Indes occidentales, la situation était encore pire. Dépendants des humeurs de leurs souverains pour se voir financés, elles se réduisirent comme peau de chagrin et devinrent des appendices de l’État.

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Ce sont les succès de l’EIC de la VOC qui mirent fin aux compagnies-États qu’elles avaient construites. En 1655, la VOC avait 150 bateaux et 15 000 hommes dans la région, alors qu’à la moitié du XIXe siècle l’EIC avait 250 000 hommes sous les drapeaux. Une telle débauche de moyens avait un coût prohibitif, alors que les gouvernements européens étaient de mieux en mieux capables de lever des taxes, des armées et des flottes, ce qui signifiait que les compagnies-États avaient perdu leur raison d’être. En Inde, l’EIC avait fini par devenir un propriétaire terrien, dépendant plutôt des taxes foncières que des excédents commerciaux, et était mêlée à d’onéreuses guerres locales. Le gouvernement de Londres mit fin à l’EIC après la mutinerie indienne de 1857, qui avait manqué de bouter les Britanniques hors du sous-continent. Quant à la VOC, elle connut la banqueroute durant la guerre anglo-néerlandaise de 1780-1784.

Faillite

Les compagnies-États connurent un dernier moment de gloire à la fin du XIXe siècle, lorsque le mouvement de colonisation fut un poids trop lourd pour les ressources financières des gouvernements européens. Les Britanniques essayèrent d’établir un nouvel empire africain au rabais en externalisant sa construction à la British South African Company de Cecil Rhodes, alors que les Allemands tentaient d’obtenir leur propre « place au soleil » à travers des entités administratives, comme la Compagnie allemande de Nouvelle-Guinée.

Pourtant, toutes ces nouvelles compagnies-États firent bientôt faillite, parce que leurs gouvernements voulurent exercer leurs ambitions impériales plus directement. À la fin de la Première Guerre mondiale, l’âge des compagnies-États était définitivement terminé. Bien qu’on parle parfois d’une résurgence des compagnies-États sous l’apparence de multinationales, jusqu’à présent ces résurgences contemporaines n’ont que peu des caractéristiques de leurs prédécesseurs, et aucun des pouvoirs régaliens de l’EIC ou de la VOC. Le véritable héritage de ces compagnies est de nous rappeler que l’évolution de notre monde d’États souverains fut plus complexe qu’on ne le pense souvent. Des compagnies comme la VOC et l’EIC virent le jour à une époque où la distinction entre privé et public n’était pas aussi clairement délimitée qu’aujourd’hui, et où les États ne jouaient pas un rôle aussi important. Si, au XXIe siècle, l’institution étatique continue de s’éroder, la nature hybride des compagnies-États pourra nous offrir un outil extrêmement utile pour comprendre la façon dont un monde sans souveraineté claire fonctionne.

*Philip Parker

Historien indépendant et consultant

À retenir

On a souvent l’impression que le développement des États a été un processus assez linéaire, de la fin du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui. En fait, la faiblesse des États européens a permis une série d’expériences historiques de souveraineté partagée, bien loin du Léviathan théorisé par Hobbes. Une de ces expériences qui connut le plus de succès fut celle des compagnies-États, dont la British East India Company est l’exemple le plus connu. Véritables États hors de l’État, ces compagnies fondèrent des empires commerciaux hautement profitables, défendus avec des armées et des flottes privées. Elles levaient aussi les impôts et signaient des traités diplomatiques. L’existence de telles entités nous montre à quel point le concept de souveraineté a évolué, en à peine un siècle et demi.

Publication analysée

Andrew Phillips, J. C. Sharman, Outsourcing Empire : How Company-States Made the Modern World, Princeton University Press, 2020

Les auteurs

Andrew Phillips est professeur agrégé de relations internationales et de stratégie à l’université du Queensland. Il est l’auteur de War, Religion and Empire.

J. C. Sharman est professeur de relations internationales à l’université de Cambridge, où il est membre du King’s College. Ses livres incluent Empires of the Weak et The Despot’s Guide to Wealth Management.

Pour aller plus loin

John Darwin, After Tamerlane : The Rise and Fall of Global Empires, 1400-2000, Penguin, 2007

Niall Ferguson, Civilization : The West and the Rest, Penguin, 2011

Claire Gantet, Nouvelle histoire des relations internationales. Volume 2, Guerre, paix et construction des États : 1618-1714, Seuil, 2003

J. C. Sharman, Empires of the Weak : The Real Story of European Expansion and the Creation of the New World Order, Princeton University Press, 2019

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