MEMORABILIA

«Geoffroy de Lagasnerie, un apprenti dictateur au micro»

TRIBUNE – Le discours d’extrême gauche indigent et hostile aux principes de la démocratie libérale, qui reçoit un accueil complaisant dans l’audiovisuel public, contribue à la polarisation des opinions en France, argumente le chroniqueur Olivier Babeau.

Par Olivier Babeau

Publié le 2 octobre 2020

Le Figaro

Olivier Babeau.
Olivier Babeau. Fabien Clairefond

On aurait pu imaginer que le procès des attentats terroristes contre Charlie Hebdo suscite une défense unanime de la liberté d’expression et des Lumières. Près de cinq ans après les assassinats, les voix discordantes sont hélas de plus en plus nombreuses. France Inter nous a offert, le 30 septembre, 24 minutes d’un ahurissant prêche liberticide avec le «Grand Entretien» de Geoffroy de Lagasnerie. Les élucubrations antidémocratiques d’un «philosophe et sociologue» inconnu n’auraient que peu d’intérêt si elles n’étaient que le reflet d’une pensée isolée. Mais outre qu’elles ont reçu l’approbation enthousiaste d’Anne Hidalgo qualifiant ce discours d’«inspirant», elles sont surtout emblématiques d’une inquiétante vague d’intolérance qui monte.

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L’interview laisse sonné et nauséeux l’auditeur qui a le courage de la subir jusqu’au bout. On reste confondu d’abord de l’argument développé à l’envi selon lequel le gauchisme intellectuel serait en France embryonnaire, naïf et impuissant pendant que des forces néolibérales triompheraient partout. Il en appelle au «maniement subversif des institutions» et à s’intéresser aux «cerveaux malléables», comme si cela n’était pas entrepris depuis longtemps avec succès par la gauche dans la justice ou à l’université (l’interviewé expliquant même partir donner une conférence aux étudiants d’un IEP). «Nous vivons sous la droite depuis quarante ans et on n’en peut plus», peste notre sociologue, qui s’est visiblement peu tenu au courant des alternances politiques.

Un plaidoyer décomplexé pour la prise de pouvoir par la violence

Geoffroy de Lagasnerie pérore durant de longues minutes sur «la transformation radicale» qu’il appelle de ses vœux. Un plaidoyer décomplexé pour la prise de pouvoir par la violence est développé au moyen d’une logomachie destinée à faire passer l’idéologie pour de la rigueur scientifique (Macron, par exemple, «active des systèmes de pouvoir de dénégation qui permettent de perpétuer des systèmes de persécutions»). Il reviendrait à des gens éclairés, dont naturellement il prétend faire partie, d’imposer leurs décisions aux autres. «Le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour moi, la question, c’est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi.» «Qui définit la justice?», demande la journaliste. «L’analyse sociologique», répond-il. Autrement dit lui-même et ses amis. C’est «objectif», ajoute-t-il. Réveil brutal pour l’auditeur. Il ne s’attendait pas à entendre un panégyrique du coup d’État et de la dictature des sociologues de si bon matin.

L’ineffable invité développe ensuite une contestation radicale du principe même du contractualisme sur lequel notre société est fondée. Contestant le monopole de la violence légitime de l’État, il développe un éloge très dérangeant de la violence qui n’aurait à être jugée qu’à l’aune de sa seule efficacité pour la prise de pouvoir. Le discours d’extrême gauche est ainsi présenté à l’état chimiquement pur. Il montre un ultraprogressisme, désormais bien connu, érigé en nouvelle religion. Persuadés d’être détenteur de la vérité comme hier nous l’étions de détenir la seule vraie foi, ses sectateurs discréditent par avance tout discours alternatif, toute tentative de questionnement. L’extrême gauche intellectuelle ne doute pas, elle est tout entière possédée par sa foi absolue en une grille de lecture du monde à travers laquelle tout phénomène est nécessairement interprété comme une confirmation. Rien ne peut être pensé en dehors d’elle. Tout est compréhensible comme rapports de dominés et de dominants «ayant intérêt à des systèmes de persécutions». La foi ultraprogressiste est aussi infalsifiable que la foi religieuse. Il est logique qu’elle exclue explicitement l’idée même de débat. «Je suis contre le paradigme du débat et je l’assume. Il faut rétablir la censure dans l’espace public pour que les idées justes prennent le pouvoir sur les idées injustes.»

La foi ultraprogressiste est aussi infalsifiable que la foi religieuse. Il est logique qu’elle exclue explicitement l’idée même de débat.

Cela pourrait être le délire sans conséquence de quelques aspirants Pol Pot du Café de Flore. Mais ces nouvelles formes de fanatisme reçoivent l’onction répétée de l’audiovisuel public. Si, comme s’en lamente notre sociologue, «les forces réactionnaires» gagnent ou progressent dans de nombreux endroits dans le monde, ne serait-ce pas justement parce que les grands médias, comme chez nous, véhiculent inlassablement les mêmes représentations en décalage complet avec la réalité vécue par les gens? La domination trop insistante d’une vision crispe plus qu’elle ne convertit et accroît la polarisation des opinions. CNN renforce Fox News comme France Inter renforce Cnews. Les médias presque tous anti-Trump ont œuvré à son élection par des Américains lassés qu’on leur explique ce qu’ils devaient penser et même ce qu’ils devaient voir. L’hégémonie du néoprogressisme dans l’audiovisuel public français a exactement le même effet. La veille, une journaliste deFrance Inter, Sonia Devillers se lamentait justement de «la droitisation des plateaux de télévision» et appelait à comptabiliser les temps de parole d’intervenants qui, quoique non officiellement politisés, feraient une propagande masquée. Beaucoup ont pensé qu’il faudrait comptabiliser aussi, dans ce cas, la propagande du service public…

Face à ce crépuscule intellectuel où des révolutionnaires de plateaux servent d’idiots utiles à la montée des communautarismes, il est urgent de réaffirmer l’importance du débat. Contre les manichéisme, l’intolérance, la dictature des purs autoproclamés, il faut défendre la nuance et accepter l’ambiguïté du monde. Le contrepied de la délétère «cancel culture» est précisément d’accepter le débat. La liberté d’expression ne peut pas être bonne seulement pour ceux qui sont d’accord avec ce que nous pensons. Il faut donc se féliciter du fait que Geoffroy de Lagasnerie ait pu faire entendre sa voix, même s’il soutient qu’il devrait être le seul à pouvoir le faire. Laissons les révolutionnaires de salon pérorer. Veillons à ce que d’autres puissent ensuite exprimer leur désaccord et préservons ce droit comme l’un des plus précieux que nous ayons.

* Président de l’Institut Sapiens (think-tank).

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