MEMORABILIA

Jacques Julliard: «La démocratie en danger»


CHRONIQUE – L’historien et essayiste, que nos lecteurs retrouvent chaque premier lundi du mois, rappelle combien, voilà une trentaine d’années, la chute du Mur puis la réunification allemande laissaient espérer un triomphe absolu et définitif de la démocratie libérale, une «fin de l’Histoire». Or, souligne-t-il, c’était une illusion.Par Jacques Julliard

4 octobre 2020.

Le Figaro.

Jacques Julliard, historien et essayiste.
Jacques Julliard, historien et essayiste. Clairefond

Selon Jacques Julliard, non seulement la démocratie libérale ne s’est pas imposée partout dans le monde, tant s’en faut, mais l’individualisme occidental l’affaiblit aux États-Unis comme en Europe.

Jacques Julliard est éditorialiste à l’hebdomadaire «Marianne».


Ce n’est pas si vieux. Une trentaine d’années, à peine une génération. Un simple battement de cœur à l’échelle de l’Histoire. En plein effondrement du communisme, et à la veille de la chute du mur de Berlin (novembre 1989), le philosophe américain Francis Fukuyama publiait un article fracassant («La fin de l’histoire et le dernier homme») qui annonçait la fin de l’Histoire et le triomphe de la démocratie libérale, par extinction des systèmes concurrents. Ni plus ni moins! C’était en somme retourner contre le marxisme la thèse hégélienne, transmise par Kojève, d’une eschatologie historique qui verrait le triomphe universel du communisme, c’est-à-dire de la société sans classes. Mettez «démocratie» à la place de «communisme», nous voilà en plein dans une version hégéliano-libérale de la fin de l’Histoire.

La grande illusion

Seulement, voilà: les choses, une nouvelle fois, ne se sont pas passées comme prévu, et l’échec de la démocratie libérale, pour être moins spectaculaire, moins wagnérien que celui du communisme, n’en est pas moins patent: elle ne s’est pas imposée là où elle n’existait pas auparavant ; elle est sur la défensive là où elle existait, comme en Europe ou en Amérique.

Certes, tout n’est pas faux dans la thèse de Fukuyama, du reste plus nuancée qu’on ne le dit en général. Car, à défaut de s’être imposée dans la réalité, la démocratie est ultradominante dans l’idéologie. Tous les régimes, tous les chefs d’État, du plus libéral au plus autoritaire, du plus privatiste au plus étatiste s’en réclament bruyamment, comme autant d’hommages que le vice rend à la vertu. Dissimuler la vérité, n’est-ce pas là d’ailleurs la fonction principale de l’idéologie?

Que s’est-il donc passé dans la réalité? Une vision économiste des choses, commune au marxisme et au libéralisme, professe que la croissance finit par susciter une bourgeoisie qui, parvenue au pouvoir, exige la démocratie. La liberté serait en somme le produit quasi mécanique de l’apparition de ces classes montantes. À ce compte, les trente dernières années, qui ont vu dans le monde entier une fulgurante progression de l’économie et des niveaux de vie, auraient dû se traduire par l’affirmation un peu partout de la démocratie.

On attendait donc au tournant le nouveau mastodonte, la Chine populaire. Las! C’est l’inverse qui a eu lieu. Plus la Chine comblait à pas de géant l’écart qui la séparait des États-Unis, plus Xi Jinping affirmait son pouvoir: triple chef du gouvernement, du parti et de l’armée, reconnu par la Constitution comme source doctrinale du régime, il est aujourd’hui l’égal de ce que fut jadis Mao, la puissance économique en plus. Le totalitarisme comme fruit de la croissance, personne, en vérité, n’avait prévu cela.

À LIRE AUSSI : La démocratie libérale est-elle finie?

Et la Chine n’est pas un cas isolé, bien au contraire. C’est ainsi que la Russie de Poutine est plus dictatoriale que celle de Gorbatchev et surtout d’Eltsine ; qu’en Inde, l’une des rares démocraties asiatiques, si l’on excepte le Japon et la Corée du Sud, Narendra Modi exerce un pouvoir de plus en plus autoritaire, persécutant les minorités musulmanes et chrétiennes ; qu’en Turquie Recep Tayyip Erdogan est passé de la posture d’un Robert Schuman asiatique, à ce que prétendaient certains, à celle d’un émule de Méhémet-Ali ; qu’en Tunisie, le pays le plus libéral du Maghreb, le pouvoir est en train de tomber entre les mains des islamistes, tandis qu’en Algérie les espoirs suscités par le mouvement populaire (Hirak) ont été écrasés par un régime sclérosé et corrompu, entre les mains d’Abdelmadjid Tebboune ; qu’en Amérique latine, le Venezuela agonise sous la dictature sanglante du chaviste Maduro… Je n’ai donné ici que quelques-uns des exemples les plus spectaculaires de la montée des dictatures dans le monde qui se dit moderne. Non, décidément, la démocratie n’est pas automatiquement le fruit de la croissance.

LA DÉMOCRATIE FRANÇAISE MENACÉE

Elle n’est pas non plus le compagnon fidèle de la prospérité, comme en témoigne l’évolution politique des pays occidentaux. Ici, ce n’est pas le principe de la démocratie qui est en cause, mais son fonctionnement. Certes, l’Europe du Nord reste un modèle. Selon le classement mondial établi par The Economist, combinant le processus électoral, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation des citoyens et la culture politique, six des dix pays arrivés en tête appartiennent à l’Europe scandinave et nordique (Norvège, Islande, Suède, Finlande, Irlande, Danemark), tandis que la France, en 2019, ne pointe qu’à un modeste 29e rang, derrière la plupart des pays européens, à cause, principalement, de sa «culture politique». Entendez par là celle des citoyens qui ne font pas confiance à la démocratie et qui, au nombre de près d’un tiers, se prononcent pour un «autre système», à base technocratique, charismatique ou militaire. Voilà qui est peu glorieux pour une nation qui depuis la Révolution française se flatte d’être le pays des droits de l’homme et de la démocratie moderne.

Qu’est-ce qui fait tenir ensemble les individus à l’intérieur d’une nation ? Une croyance commune

Cette dissidence, au sein de la République, au moins envers ses formes les plus classiques, apparaît nettement aujourd’hui à travers le flot montant de l’abstention. Lors des élections municipales de mars 2020, en un scrutin que l’on dit pourtant plus proche des gens, et, de ce fait, plus populaire, on a enregistré au premier tour 55,34 % d’abstentions et au second, 58,33 % ; on a fait pire lors des législatives partielles du 20 septembre dernier, où l’abstention s’étageait de 79 % dans le Haut-Rhin à 87 % dans le Val-de-Marne: 87 % d’abstention! Un résultat si indigne que les principaux journaux nationaux ont renoncé à donner les résultats détaillés de ces scrutins. Comme si la France n’oscillait plus qu’entre la demande d’ordre et la tentation de l’aventure…

À LIRE AUSSI : Crise démocratique: «Le politique s’est replié sur une logique économiciste et individualiste»

Dans un registre différent, les deux grandes nations anglo-saxonnes, les États-Unis et le Royaume-Uni, véritables parangons de la démocratie libérale, donnent des signes inquiétants de fatigue. Que les États-Unis, le pays le plus puissant du monde, mais aussi le plus moderne, en un certain sens le plus civilisé, le seul qui ait jamais connu d’autre régime que le régime représentatif, en soit réduit pour le diriger, de par les mécanismes institutionnels eux-mêmes, à choisir entre un Ubu paranoïaque et un politicien diaphane et un peu flageolant ; que le Royaume-Uni, qui s’est toujours flatté de la sagesse de ses institutions et de sa fidélité à la parole donnée, soit gouverné à la hussarde par un excentrique, populiste et sans scrupule, voilà qui doit nous amener à réfléchir sur les fondements derniers de la démocratie elle-même.

DÉMOCRATIE ET RELIGION

Nous voilà bien loin des vertus à la fois libérales et émancipatrices de la prospérité économique, telles que les imaginait Fukuyama. Ce qu’il a oublié ou sous-estimé, ce sont les ravages opérés au sein de la citoyenneté démocratique par le flot montant, irrésistible, de l’individualisme moderne.

Qu’est-ce en effet qui fait tenir ensemble les individus à l’intérieur d’une nation? Une croyance commune.

La démocratie n’est jamais acquise, elle n’est jamais garantie, elle n’est jamais définitive. C’est une naïveté dangereuse que de la croire naturelle.

Ce rôle fédérateur a longtemps été tenu par la religion. Au point que les plus grands penseurs des deux siècles passés, de Rousseau à Benjamin Constant, de Tocqueville à Renan, ont tous pensé, quelles que fussent leurs propres convictions, qu’une commune religion était le ciment indispensable de l’esprit démocratique.

«Pour moi, écrit Tocqueville, peut-être le plus grand esprit politique du XIXsiècle, au chapitre V du deuxième tome de La Démocratie en Amérique, je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique ; et je suis prêt à penser que, s’il n’a pas de foi, il faut qu’il serve, et s’il est libre, il faut qu’il croie.»

Rousseau va plus loin encore. Au chapitre VIII ajouté après coup au quatrième livre du Contrat social, il critique vivement Jésus d’être venu établir sur terre un royaume spirituel séparé du système politique proprement dit. En termes modernes, d’avoir inventé la laïcité… Et de poursuivre: «Mahomet eut des vues très saines, il lia bien son système politique, et tant que la forme de son gouvernement subsista sous les califes ses successeurs, ce gouvernement fut exactement un, et bon en cela.» Jean-Jacques paraît avoir ignoré les conflits entre sunnites, chiites ou kharidjites, mais qu’importe! Il finit par proclamer que le christianisme, dans sa pureté originelle, est la véritable «religion de l’homme».

Et lorsque la République opère la séparation de l’Église et de l’État, c’est bien à une religion de l’homme qu’il remet le soin de fédérer les individus au sein de la nation. D’où la place centrale du système éducatif, et notamment de l’école primaire, destinée non seulement à enseigner aux enfants le tronc commun de la lecture, de l’écriture et du calcul, mais aussi à les élever dans une véritable religion de l’humanité, une et universelle, où se retrouvent les bases essentielles communes à la philosophie chrétienne et aux Lumières du XVIIIsiècle. Sans ce tronc commun philosophique et moral, fondé sur l’unité et l’universalité du genre humain, il n’y a pas de société politique possible.

LE COMMUNAUTARISME CONTRE LA DÉMOCRATIE

Ce qui était vrai dans la France du début du XXe siècle l’est encore davantage dans celle du début du XXIe siècle, où le pluralisme religieux, l’irruption de l’islam et les progrès de l’agnosticisme font de la France un véritable kaléidoscope des croyances et des incroyances. S’il est vrai, comme on vient de le voir, que, dans une société individualiste et totalement sécularisée, le seul lien social imaginable consiste en une anthropologie commune fondée sur l’égale dignité de tous les êtres humains, alors le renoncement à l’universalisme républicain au profit d’identitarismes rivaux est tout simplement destructeur de la paix civique et de la concorde entre citoyens. Que ce diversitarisme d’origine américaine nous revienne ici avec pour bagagiste, comme dirait Jean-Luc Mélenchon, une fraction de la gauche et des partis qui la composent, est tout simplement renversant. On hésite, pour le qualifier, entre l’ignorance, la sottise et l’esprit suicidaire. Ce ne serait pas la première fois que, contre tout bon sens, tout instinct de survie, une gauche dégénérée irait chercher outre-Atlantique les verges pour se faire battre. Jadis le sobriquet de «gauche américaine» distinguait les rocardiens et les libéraux. Il s’applique aujourd’hui à une extrême gauche écervelée, incapable de comprendre que l’individualisme démentiel des universités américaines, cette espèce de «puritanisme sans Dieu» (Joseph Bottum, dans ces colonnes) a eu pour conséquence en 2016 l’élection de Donald Trump à la présidence. Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons du divorce entre le clergé de gauche et le peuple de gauche, qui se manifeste à chaque sondage et surtout à chaque élection. Le premier, imprégné de science sociale mal digérée, titube dans un marécage idéologique étranger à sa nature profonde ; le second, resté fidèle à son inspiration, va chercher fortune ailleurs ou se reconvertit dans la pêche à la ligne.

À LIRE AUSSI : Le communautarisme, qu’est-ce que c’est?

Mais plus important sans doute que l’avenir de la gauche institutionnelle est aujourd’hui en France celui de la démocratie. Je crois avoir montré deux choses.

D’abord, que dans une société sans transcendance, le déni de l’universalisme humain au profit d’une multiplicité de communautés d’appartenance contient un germe de mort pour la démocratie. Ensuite, que cette démocratie n’est pas un sous-produit de telle ou telle formation économique et sociale. L’amour de la liberté, qui en est le ressort, ne se déduit ni de la conjoncture, ni même des structures matérielles. Le croire serait succomber à la misère de cet économisme vulgaire, aujourd’hui dominant à gauche comme à droite. L’amour de la liberté est une vertu, celle que nourrissent les âmes bien trempées ; c’est pourquoi la démocratie n’est jamais acquise, elle n’est jamais garantie, elle n’est jamais définitive. C’est une naïveté dangereuse que de la croire naturelle. Elle n’est même pas un régime, mais plutôt un risque, et même, à chaque moment de l’Histoire, un défi.

****************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :